DERNIERS TRAVAUX DE LOUIS
NOUVEAUX PROJETS POUR L’EMPLACEMENT DU CHATEAU-TROMPETTE A BORDEAUX. THEATRE NATIONAL A PARIS. — SES PRÉPARATIFS DE VOYAGE A PHILADELPHIE, SA MORT. — CONCLUSION.
Les dernières années de la vie de Louis furent bien tristement agitées, et plus nous approcherons de la fin de ses jours, plus nous verrons son caractère s’irriter de la non-réussite de ses entreprises. Malgré l’inquiétude que faisait naître le violent ébranlement social qui prit naissance en 1789, Louis n’abandonnait point son projet de Bordeaux, « cette belle affaire » qu’il regardait comme devant augmenter encore sa gloire et sa fortune. Après un long procès 1 , dont l’examen nous éloignerait de cette étude biographique, l’arrêt du 24 août 1790 vint annuler, comme on l’a vu déjà, la concession royale de 1785, en ordonnant que le Château et le terrain reviendraient à la Nation, et que les choses seraient remises en leur premier état. Aussi, reprendrons-nous notre récit au moment où Louis, s’unissant une seconde fois au sieur Reboul, présenta sa soumission au Comité des Domaines pour acquérir, à de nouvelles conditions, l’emplacement de la forteresse bordelaise2. Le Comité chargea l’Administration municipale de Bordeaux d’examiner
1 Voir: i° Mémoire pour la direction des créanciers du sieur de Montmiraïl , etc., 1790; Paris, Lottin, in-40, 43 p.; 20 Précis pour le sieur Louis , architecte du duc d’Orléans, contre le sieur Gaudran et le Contrôleur d’État du Conseil, 1790; Paris, Nyon, in-^o, 37 p.
2 Soumission d' acquérir un domaine national, présentée par MM. Reboul et Louis, 1790. — Hist. des Théâtres de Bordeaux, p. 126.
cette demande, et celle-ci, désirant s’éclairer, pria Gensonné1 2, procureur de la Commune, d’écrire à ce sujet au président de l’Académie de Peinture, Sculpture, Architecture civile et navale de cette ville3.
« Au Président de l’Académie des Arts (sic) à Bordeaux, n Monsieur,
» J’ai l’honneur de vous adresser une copie de la soumission » faite par MM. Louis et Reboul pour l’acquisition du Château » Trompette.
» Le Comité d’aliénation a demandé à la Municipalité son avis » sur cette soumission, et nous espérons, Monsieur, que les » professeurs et artistes associés de l’Académie des Arts ne nous » refuseront pas, sur cet objet, le secours de leurs lumières. La » Municipalité désirerait qu’ils voulussent bien lui faire parvenir » le plus tôt possible leurs observations sur les clauses de la » soumission, sur les avantages et les inconvénients qu’elle » présente, ainsi que sur le plan de M. Louis, pour la distribution » de ce vaste terrein. Nous avons cru, au premier coup d’œil, » qu’il serait avantageux d’écarter d’un objet aussi important les » spéculations particulières qui, exigeant des capitaux immenses, » éloigneraient toute concurrence et diminueraient infailliblement » le prix que la Nation pourra retirer de cet objet, s’il est vendu » à parcelles; je vous prie, Monsieur, de vouloir bien convoquer » Messieurs vos collègues et les prier de vous donner, aussitôt » qu’il leur sera possible, les observations qu’ils jugeront conve- » nables sur un objet qui intéresse tous les citoyens et sur lequel » nous désirerions connaître l’opinion de l’Académie.
» J’ay l’honneur d’être, avec l’attachement le plus fraternel, » Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
» Gensonné, procureur de la Commune.
» Bord1, 7 1790. »
1 Gensonné (Armand), né à Bordeaux en 1758, avocat au Parlement de cette ville, député à la Convention nationale; il fut au nombre des députés girondins qui périrent sur l’échafaud révolutionnaire le 3i octobre 1793.
2 Cette lettre inédite de Gensonné nous a été communiquée par notre ami, M. Jules Delpit, dont la bienveillance est inépuisable, comme le
riche dépôt de ses archives.
Le projet de Louis ne pouvait être examiné par des juges moins impartiaux, puisqu’à la tête de l’Académie se trouvait alors, en qualité de directeur-président, l’architecte Lhote; et cette Compagnie, qui n’ignorait pas les prétentions de la Municipalité sur la propriété du Château, comptait au nombre de ses membres des auteurs de projets pour la même affaire et leurs puissants amis. Louis ne dut pas se faire illusion sur le résultat du jugement de l’Académie, ni être surpris des nombreuses observations critiques que contenait ce rapport, suivi d’une note complémentaire ainsi conçue :
« La circonstance présente de la vente du Château offre des avantages bien moins considérables qu’elle ne l’étoit en 1785. La concurrence établie entre la vente des biens nationaux, qui est à même de se réaliser et dont une partie majeure des terreins est située dans le voisinage de la forteresse, dans un quartier fait ; les frais de construction qui ont augmenté de plus d’un tiers; ceux qu’il faudra faire nécessairement pour fonder tant de terreins aussi voisins de la rivière; tout concourt à diminuer aujourd’hui
la valeur de cet emplacement immense . La construction d’un
aussi grand nombre d’édifices particuliers ne seroit-elle pas un malheur réel pour cette cité, puisque les anciens quartiers, dans une position moins heureuse, se dépeupleroient nécessairement, ce qui causèrent la ruine d’un grand nombre de familles ! Il n’y a donc que la Commune seule à qui une entreprise aussi importante puisse convenir... L »
Une nouvelle Commission, instituée par la Municipalité et composée d’ingénieurs et d’architectes, ratifia les observations de l’Académie, et, tout en accordant quelques louanges banales à la beauté des plans de
1 Detcheverry, Hist. des Théâtres de Bordeaux , p. i3i. L’auteur cite les principaux passages de cette réponse, datée du i5 décembre 179°) signée de Lhote, directeur-président, et de Batanchon, secrétaire. Le Rapport, dans son entier, se trouve dans les registres de l’Académie, en possession de M. Jules Delpit.
Louis, n’hésita pas à les repousser, en témoignant sa préférence pour ceux de l’architecte Combes1.
Pendant toutes ces contestations, les évènements politiques marchaient à grands pas. L’interruption des travaux du quai de Galonné donnait aux alentours du Château l’aspect le plus désolé; les premiers excès de la Révolution se produisirent. Louis remit forcément à des temps meilleurs la poursuite de son grand projet de Bordeaux 2.
Mais n’y a-t-il pas lieu d’être surpris de le voir encore à Paris en 1793 ?
Par quelle grâce d’état put-il vivre sans courir des dangers pour sa vie, ou tout au moins pour sa liberté, lui qui portait tant de titres honorifiques devenus bien compromettants? C’est ici qu’il est bon de rappeler ce qu’a dit M. Fétis : « La Révolution de 1789 ayant obligé M. Louis à sortir de France, à cause de ses fonctions dans les bâtiments de la liste civile, sa femme le suivit dans l’émigration 3 . » Nous ignorons si réellement Mme Louis sortit de France, à cette époque; mais il est certain que son mari n’avait point encore quitté Paris; il y vivait meme au grand jour, puisque c’est de
1 Combes (Louis-Guy), élève de Richard Mique, obtint le premier grand prix d’architecture, à Paris, en 1781. Il était né à Podensac (Gironde) en 1754; après un séjour de plusieurs années en Italie, Combes revint à Bordeaux; il s’y fixa et y mourut en 1818.
2 On trouve dans le XIe registre des procès-verbaux de l’Académie d Architecture, p. iga : « Séance du Ier juillet 1793... Un Académicien a soumis aux, regards de l’Académie trois projets différents qu’il a composés pour être exécutés sur le terrein du Château-Trompette de la ville de Bordeaux. L’Académie, après avoir témoigné sa satisfaction, a, dans ces trois projets, donné la préférence au projet coté B. » Le nom de l’auteur n’est point cité. Rappelons que l’Académie d’ Architecture était à la veille de sa suppression. Le dernier procès-verbal est daté du 5 août 1793. ( Voir le Moniteur du 9 août de cette année.)
3 Cette note, extraite de la Biographie universelle des Musiciens, a été déjà citée p. 100.
1 79 1 à T79^ s’1-™1 à une compagnie d’entrepre¬
neurs de spectacles, sous la direction de la Montansier, pour élever le Théâtre National rue Richelieu, sur l’emplacement où se voit aujourd’hui le square Louvois.
Le mardi i3 août 1793, le Moniteur universel annonçait l’ouverture prochaine de cette Salle, qui avait été construite « sur les plans et sous la conduite du citoyen Louis, déjà connu par les grands monuments qu’il a élevés dans la République; » et c’est au lendemain de la séance où le député Lejeune s’écriait « que les spectacles soient fermés et que l’unique jeu de la jeunesse française soit l’exercice des armes! » qu’eut lieu, le i5 août 1793, l’inauguration du Théâtre National.
Comme les circonstances étaient heureuses pour inauirer une salle de spectacle, alors que de sanglantes tragédies s’exécutaient tous les jours, place de la Révolution! Le Bulletin du tribunal révolutionnaire se publiait quotidiennement dans le Moniteur , et dans le même journal, quelques lignes plus bas, se lisait le programme des divers théâtres de Paris. — La critique des spectacles paraissait aussi très régulièrement, comme en des temps de paix et de prospérité, et c’est l’un de ces articles, perdu dans l’ombre des colonnes de la Galette nationale , qui va nous fournir l’analyse de l’œuvre nouvelle de Louis.
« L’idée que le public s’était faite à l’avance de cette Salle tant préconisée, a pu nuire à l’effet qu’elle a produit au premier coup
1 Inauguré sous ce titre, il prit ensuite le nom de Théâtre des Arts, après avoir été confisqué, le 6 brumaire an II, par le Comité de salut public, qui mit en prison la Montansier. Plus tard, il prit celui Académie royale de Musique ou d’Opéra, qu’il portait le i3 février 1820, lorsque Louvel y frappa mortellement le duc de Berry. A partir de cet événement, le Théâtre fut fermé, puis démoli et la Salle transférée, par l’architecte Debret, rue Le Peletier.
d’œil. On s’attendait à la trouver aussi vaste que riche, et l’on n’a vu qu’un édifice d’une grandeur raisonnable et d’une élégante simplicité. C’est pour l’étendue du Théâtre seul qu’ont été réservées les grandes proportions, et c’est un mérite de la part de l’architecte; il a voulu que tous les arts pussent s’y déployer à la fois, et cette considération importante lui a paru, avec raison, devoir l’emporter sur toutes les autres.
» La Salle est un quadrilatère formé par trois courbes allongées (le Théâtre fesant le quatrième côté) ; les angles sont adoucis par des pans coupés entre des colonnes, et le tout est surmonté d’un superbe plafond représentant le Parnasse; la hauteur est coupée par quatre étages de loges, toutes d’un même dessein et ornées de la même draperie. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est l’avant-scène, qui, au lieu d’être occupée, comme à tous les autres théâtres, par de petites loges et des baignoires, est un morceau d’architecture, orné de statues et de bas-reliefs, qui forme une ligne de démarcation très prononcée entre la scène et les spectateurs. C’est encore un sacrifice que les entrepreneurs ont fait à l’avantage de l’art. L’illusion est conservée, en ne voyant point les personnages des loges confondus avec ceux du drame. En général, cette Salle, qui n’a rien d’éblouissant pour les yeux, plaira de plus en plus, à mesure qu’on en sentira les avantages. Les foyers, les péristyles, sont riches, larges et d’une grande beauté i . »
«Le plus bel éloge, dit M. Nuitter, que l’on puisse faire des dispositions de cette salle est de rappeler que le même parti, conservé dans la salle Le Peletier, a été aussi adopté en principe dans la nouvelle salle (de l’Opéra), du moins en ce qui touche la plantation des colonnes, qui, suivant Garnier, est réellement une œuvre de génie 1 2. »
Nous signalerons encore l’ouvrage de M. Alexis Donnet3, qui contient une description très détaillée de
1 Galette nationale ou Le Moniteur universel , no 242 ; vendredi 3o août 1793, p. 1028.
2 Le Nouvel Opéra, par Charles Nuitter; Paris, Hachette, 1870, p. 12.
3 Av chitectono graphie des Théâtres de Paris ; Paris, de Lacroix- Comon, 1857, p. 201 à 218.
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ce théâtre, depuis son inauguration jusqu’à sa démolition, dans le cours de l’année 1820, quelques mois après l’assassinat du duc de Berry
En 1793, le voisinage de la Bibliothèque Richelieu avait servi de prétexte pour déposséder la citoyenne Montansier et ses coassociés du Théâtre - National1 2, d’où l’on pourrait inférer que ce monument fut bien moins avantageux aux intérêts qu’à la réputation de Louis, vraiment prédestiné pour l’architecture théâtrale, puisqu’il construisit trois salles de spectacles à Paris, une à Bordeaux, et qu’il en commença une autre à Rouen, que la Révolution ne permit pas de continuer. « On a vu longtemps, dans cette ville, rue de Fontenelle et rue de Crosne, les amorces d’un portique, rappelant, par son ordonnance, celui du Théâtre-Français...3. »
Si Louis s’expatria, ou vécut dans l’obscurité, ce ne peut être qu’après la mise sous séquestre du Théâtre National. Il est vrai que pendant le régime de la Terreur, alors que «quiconque tremblait était coupable», le séjour à Paris devenait impossible. Mais, après la journée du 9 thermidor (28 juillet 1794), Louis, dont l’avenir était gravement atteint par l’exil, la déten-
1 «... La Salle de Louis fut démolie pour faire place à une chapelle expiatoire, qui resta inachevée et entourée de hideuses clôtures en planches jusqu’en 1 838. A cette époque, la place fut déblayée, nivelée, et Visconti y érigea la fontaine qu'on y voit aujourd’hui.» (Note manuscrite sur les théâtres de Paris. — Archives de l'Opéra. — Commu nication de M. Charles Nuitter.)
2 On prétendait que c’était «dans le dessein d’incendier le dépôt des connoissances humaines», que ce théâtre avait été construit.
La citoyenne Montansier et l’acteur Neuville étaient seuls en nom à la tête des Sociétaires; mais il y eut de nombreux bailleurs de fonds, parmi lesquels « la calomnie, sans doute, avait placé deux anciens membres du Comité de salut public, Lacroix et Danton.» (Voir le Moniteur du 16 novembre 1793, du 9 mars 1795 et du 2 juin 1799.)
3 A. Lance, Dictionnaire des Architectes français , t. II, p. 90.
tion ou la mort de ses plus riches clients, ne tarda pas à présenter aux membres du Directoire ses titres sur une part des terrains du Château-Trompette et les projets qu’il avait conçus pour l’embellissement de Bordeaux.
Dès le 3 nivôse an IV (24 décembre 1795), le Conseil des Cinq-Cents autorisa la vente de la « forteresse inutile située presqu’au centre de la ville 1 » . Mais, par deux messages du 20 août 1796 et du 18 mars 1797, le Directoire exécutif ayant demandé une loi particulière faisant exception à la vente des domaines nationaux, le représentant Trouillé, membre du Conseil, fit un rapport qui commençait ainsi 2 :
« Les lois existantes pour l’aliénation des domaines nationaux ne peuvent être applicables à la vente du Château, par les conditions qu’il faut incessamment imposer à l’adjudicataire pour utiliser ce domaine et le mettre en état de produire, sous peu de temps, une augmentation dans les revenus publics.
» Pour obtenir promptement cet avantage, il convient d’accorder des facilités à l’acquéreur, pour le mettre en état de fournir aux avances considérables qu’exigeront les démolitions et dressement du sol, sans lesquelles, néanmoins, aucun sousacquéreur n’osera. se présenter, par la crainte d’éprouver les mêmes entraves et les mêmes troubles que les premiers concessionnaires avaient éprouvés sous l’ancien régime.
» Pour donner plus de valeur à cette propriété nationale et la mettre en état d’être couverte, en peu de temps, par des édifices et des propriétés particulières, il faut en consacrer plus de la moitié à des objets d’utilité générale; cette réduction, dans la quantité des terreins à bâtir, est même indispensable pour ne pas opérer une trop grande diminution dans toutes les autres propriétés de la ville.
» Les terreins qui ont été légitimement acquis par divers parti -
1 Moniteur universel, mardi 29 décembre 170 5, n° 98, p. 312.
2 M. Detcheverry a donné succinctement les conclusions de ce rapport. ( Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. i36.) Nous en transcrivons ici, d’après le Moniteur du 20 avril 1797, les passages les plu saillants.
çuliers, en vertu des Lettres-patentes du dernier roi, doivent être distraits de la vente à faire de ce domaine, et leurs acquéreurs doivent être maintenus ou rétablis dans la possession de leur propriété, avec des indemnités pour le temps qu’ils en ont été expropriés.
» Il est également dû des indemnités aux citoyens qui, sous la garantie des actes de l’ancien gouvernement, avaient commencé des travaux particuliers, ou avancé des fonds pour subvenir aux frais des ouvrages publics....
» Il est indispensable d’arrêter un plan pour la distribution et l’emploi du terrein, puisque ce sera du choix et de l’assurance de l’exécution de ce plan que dépendra le plus ou moins d’avantage que la Nation pourra retirer de la vente de ce domaine.
» Parmi les projets qui ont été remis à votre commission, ceux des citoyens Louis, architecte de Paris, et Lhote, architecte de Bordeaux, lui ont paru les plus dignes de votre attention. Ce dernier s’était déjà mis en concurrence en 1784; mais quelque agréable qu’eût été son projet, la grandeur et la majesté de celui du citoyen Louis et l’heureuse application qu’il en fesait aux événements d’alors lui méritèrent la préférence.
» Les circonstances n’étant plus les mêmes, ces deux architectes ont fait des changements à leurs projets primitifs, et se sont singulièrement rapprochés dans leurs idées. Leurs plans vont être mis sous vos yeux; mais, pour les bien apprécier, il est indispensable de vous faire connaître les motifs qui en ont dirigé la composition et les observations qui résultent de l’examen qu’en a fait votre commission. »
Ici, le rapporteur donne des détails sur le second projet de Louis, qui ne différait pas essentiellement du premier, dans ses dispositions générales. « Les principaux changements, disait-il, consistent dans la décoration extérieure, et dans l’application qui en est faite aux événements mémorables qui ont régénéré le Peuple français . »
« La paix avec toutes les nations de la terre étant le vœu le plus cher du Peuple français et le complément de sa Révolution, c’est à la Paix que le citoyen Louis consacre le monument qu’il propose pour l’embellissement du premier port de commerce que
la République possède sur l’Océan. Son emblème, posé sur une colonne colossale et plantée au centre d’une place immense, serait aperçu de toutes les parties du port, de toute l’étendue du rivage opposé, et de quatorze grandes rues dirigées sur elles.
» A l’imitation des portiques qui donnaient issue dans les plus beaux quartiers d’Athènes, quatorze portiques formeraient l’entrée de ces rues et transmettraient à la postérité, par des bas-reliefs et des inscriptions, les époques brillantes de notre Révolution et les succès glorieux de nos quatorze armées. Enfin, un style uniforme, régnant dans un développement de façade de près de 800 mètres ou 2,5oo pieds, donnerait à ce projet un degré de splendeur et de magnificence digne des beaux siècles d’Athènes et de Rome 1. »
La commission, tout en adoptant le plan de Louis, que le Directoire désirait voir mettre à exécution, exprimait des critiques sur l’absence d’emplacement pour un marché public, sur le petit nombre des maisons qui auraient des vues directes sur la place et sur l’excès de développement de la place elle-même.
A ces observations, le projet de Lhote répondait heureusement, et le rapporteur proposait un moyen de tout concilier :
« En soumettant ces plans à votre examen, votre commission a pensé devoir vous observer que les projets du citoyen Lhote étant établis sur les dispositions primitives des projets du citoyen Louis, et n’en étant qu’une modification, ils ne peuvent ravir à ce dernier le mérite de cette belle composition, ni le droit qu’il a acquis à en diriger l’exécution. Votre commission a même reconnu, dans la communication qui lui a été donnée des premiers projets du citoyen Louis, qu’une partie de ces observations n’avait point été étrangère à cet architecte. Au surplus, le citoyen Lhote a prévenu lui-même votre commission que son intention était de concourir seulement à la perfection de la
1 Pour comparer les deux projets, voir, au Louvre (dans la réserve) le remarquable dessin de Louis, d’après lequel a été faite la gravure de Varin, exposée au Salon de Paris, en 1791, et \esNouvelles Observations du citoyen Louis, architecte.
chose, et nullement celle d’enlever au citoyen Louis le fruit de son travail et de son génie. »
Le député Labrouste demanda l’ajournement de la discussion de ce rapport, par la raison que, si le bien de l’Etat, le besoin de soutenir la guerre sans grever le Peuple de nouveaux impôts, légitimaient la vente du Château-Trompette, vendre vile n’était pas le seul but que devait se proposer le Conseil, mais de bien vendre ; seulement, vu les débats qui avaient eu lieu précédemment sur cette affaire, « une discussion sagement réfléchie pouvait seule concilier d’aussi nombreux et d’aussi puissants intérêts » ; l’ajournement au 5 floréal fut prononcé ■, et le rapport de Trouillé, amendé par Chollet, Bourdon et Thibaut, fut adopté le i3 floréal an V1 2 3.
Tout semblait marcher vers une solution favorable, d’autant mieux que le Conseil des Cinq-Cents, pour obtenir d’autres éclaircissements, avait confié l’examen de cette affaire à une nouvelle Commission, qui, le 22 juillet 1797, concluait à l’adoption des plans de Louis, en rendant hommage à ses « qualités personnelles et à ses talents distingués 3 . » Mais il restait encore à
1 Moniteur universel, 1797, n° 21 1, p. 845.
2 Voir les douze articles du projet adopté, dans le Moniteur du 10 mai 1797, p. 920. L’article 3 disait: «Le plan d’élévation dudit monument et de ses accessoires, ainsi que celui de la distribution générale du terrain, sera arrêté par le Directoire exécutif, après avoir pris l’avis du jury des arts sur les différents projets qui lui avaient été présentés, et avant qu’il soit procédé à la vente. »
«Article 6. — Ne seront point compris dans ladite vente les terrains acquis, par contrat public, du premier concessionnaire, avant le résiliement prononcé par l’arrêté du Conseil du 24 août 1790... »
«Article 9. — Les acquéreurs dont les titres seront reconnus être à l’abri de contestations seront rétablis administrativement et sans frais, dans le plus court délai, dans la pleine et entière jouissance de leur propriété. »
3 Voir le rapport présenté par Ysabeau au Conseil des Cinq-Cents, le 22 juillet 1797 (4 thermidor an V).
connaître la décision du jury chargé de faire choix d’un projet; puis, les délais de la remise au concours n’étaient point expirés, et même, en juin 1798, plusieurs des concurrents réclamaient quelques jours de prolongation.
C’est sur ces entrefaites que M. Darrieux, notaire à Bordeaux ', reçut une procuration de Louis, accompagnée de la lettre suivante :
« Paris, ce g prairial an VI (7 juin 1798).
» Permettez, Monsieur, que je m’adresse à vous pour » vous prier de prendre possession de trois portions de » terrein qui m’ont été aliénées par la Compagnie » Montmirail. J’ai fait relever, de dessus mon contract, » les articles qui constatent mes droits sur ces dits » terreins. Si vous aviés, cependant, besoin du contrat » original, j’en ferai une copie en règle; mais M. Coupry1 2 » mon notaire et mon ami, m’a dit que cela étoit inutile. » Vous voudrés bien me mettre en règle le plus tôt que » vous pourrés. Je profite de l’occasion de la femme » d’un serrurier, qui va à Bordeaux, pour vous faire ■» passer mes papiers. Si vous avés besoin de plus » amples renseignements, ayés la complaisance de » m’écrire, rue de la Michaudière, n° 12. Broquins » s’étoit bien chargé de vous faire passer mes papiers; » mais, pour éviter les frais de poste, j’ai préféré me » servir du départ de cette citoyenne. Vous recevrai, s cependant, une lettre de notre ami Broquens, qui vous » engagera à prendre mes intérêts comme les siens
1 II y avait alors, à Bordeaux, deux notaires de ce nom ; il s’agit ici de Darrieux jeune, qui demeurait place Dauphine ou Nationale.
a Coupery, et non Coupry, notaire au Châtelet de Paris, reçu en 1771; il demeurait rue Chabanais.
» propres. C’est un si bon amy, qui est si recommandable » par son existance, qu’il vous priera de me donner tous » les soins possible pour accélérer la prise de possession » des terreins que j’aurois dû avoir depuis longtems. » Ce n’est pas, je vous l’avoue, que je m’en sois arrangé » avec la Compagnie qui se propose de faire l’acquisition » de ce local; mais je suis bien aise, avant tout, d’en » avoir pris possession. Je ne puis vous dire encore » l’époque où cette affaire-là sera finie.
d J’ay cru, il y a quinze jours, que j’allois partir pour » me rendre à Bordeaux, car je ne vous cache pas que » le Directoire veut que j’aie la conduite et l’inspection » de cette grande affaire. J’ai de bons capitalistes qui » paieront bien les ouvriers, ainsi que les fournisseurs. » J’espère vous écrire bientôt que cette affaire-là est » terminée à ma satisfaction, malgré les cabales de tous » les petits artistes qui ont présenté des projets; mais y> je vous assure que je n’ai vu aucun de ces rivaux-là » qui ait fait un projet passable. D’ailleurs, les gens à » argent ont tous déclaré qu’ils ne vouloient que mon » projet, et que leur soumission seroit nulle, si ce » n’étoit pas mes projets qui fussent exécutés. Je vous » le répète, je ne quitterai point Paris que cette affaire » ne soit décidée. Croiriez-vous que les artistes ont encore » demandé trois jours de prolongation pour pouvoir » terminer leurs projets? Je pense qu’on n’accordera pas » ce délai; une partie du Directoire me l’a promis. Je » vous envoie un plan général de tout l’emplacement du » Château-Trompette; les trois portions de terrein qui » sont à moi sont teintes en rouge. L’alignement sur le )) quai prendra de l’angle de la dernière maison des » Chartrons, cy-devant maison de M. Jauge, mais qui
» a été, à ce qu’on m’a dit, rebâtie de nouveau ; la rue, » entre cet angle et mon terrein, aura 44 pieds de large. » J’ai cotté, sur le plan, les dimensions desdits terreins. » Je vous prie, de nouveau, de vous occuper de mon » affaire le plus tôt possible. Je vous renouvelle bien » les sentiments d’amitié et d’intérêt que vous m’avez » inspirés. J’espère être à portée bientôt de vous témoigner » moi-même toute ma reconnoissance.
» Salut et amitié.
» V. Louis 1 . »
La réponse de Darrieux, datée du 17 juin 1798, est moins une lettre de notaire que celle d’un ami. Aussi tout en exprimant le plaisir qu’il éprouve de donner à Louis des témoignages d’affection, il lui déclare ne rien concevoir aux lenteurs de l’administration centrale du département, près de laquelle, depuis huit mois, il a produit les titres d’un acquéreur bien en règle, ce qui lui fait craindre l’insuccès de ses nouvelles démarches.
Pour mieux appuyer ses revendications, l’artiste mit en campagne les Bordelais qui lui étaient dévoués : I^egrix , Brookins, Journu-Aubert, l’ami des arts, Bergoëng, député au Conseil des Cinq-Cents, et l’avocat Martignac 2 . On voit par sa correspondance qu’il est prêt à faire les plus grands sacrifices, que le but qu’il poursuit est des plus importants pour ses intérêts, et
* ^Cttr£ a publiée, en partie, par M. Detcheverry ( Histoire des 1 heatres de Bordeaux ); nous la donnons ici dans son entier, d’après le manuscrit original qui se trouve aux Archives municipales, dans un recueil factice intitulé : Mémoires et Documents, série C, i vol. in-40, recueil que s’était empressé de nous signaler, en 1871, M. E. Gaullieur.
* baye de Martignac, avocat au Parlement dès i765; il fut le premier bâtonnier du barreau de Bordeaux, qui l’élut en exécution du décret impérial du 14 décembre 1810; il eut pour fils le célèbre homme d’État, devenu chef du ministère de 1827 à 1829.
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surtout qu il ne «désespère nullement qu’on ait recours à lui pour le charger de l’affaire du Château-T rompette 1 . » Louis avait à cette époque soixante-sept ans révolus, et néanmoins il règne dans ses lettres une vivacité juvénile. Les émotions poignantes de la Révolution1 ne 1 avaient point vieilli, et depuis plus de dix années, il poursuivait ses projets de Bordeaux sans trahir la moindre défaillance; ce qui ne l’empêchait pas d’entreprendre de nouvelles affaires, en se livrant à l’étude, enivre d une confiance orgueilleuse et sans bornes, ainsi que vont nous le montrer les Documents recueillis et publiés par M. Charles Durand2.
Louis à M. Legrix, à Bordeaux.
« A Paris, ce 16 frimaire an 7 (6 décembre 1798).
» Mon respectable amy,
» . J’espère que vous voudrez bien vous employer
» auprès de l’administration pour me faire rendre prompte » justice en me mettant en jouissance de mon local.
» M. Martignac, que j’ay beaucoup vu dans ce pays-cy, » m’a assuré que mes droits sur le terrein du Château » Trompette étoient incontestables; je vous prierais » même de le voir s’il étoit question d’un avocat pour » soutenir mes droits; il est bon que je vous prévienne » que tous les gens de loy que j’ai consultés sont tous » d’accord, d’après la loy du 21 fructidor, article six,
» que l’administration de votre département ne peut pas » se refuser de me mettre en possession de mes terreins.
1 Lettre de Louis au citoyen Darrieux, notaire à Bordeaux, du 16 décembre 1798. — (Mémoires et Documents, série C. 1 vol. in-40. Archives municipales.)
2 Actes de l’Académie de Bordeaux , 1879, p. 1 17.
» Je sens qu’on ne me permettra pas de bâtir avant la » vente du Château, parce que la distribution que je » pourois faire pouroit contrarier le plan général que le » Gouvernement se propose d’accepter; mais, d’ici à ce » tems, je pourois faire de mon local ce que bon me » semblerait. S’il falloit des lettres du ministre des » finances ou du ministre de l’intérieur, vous me feriez » l’amitié de me le marquer, parce que je suis en mesure » pour avoir de ces deux ministres tout ce qui pourroit » faire avancer la prise de possession de mes terreins. » Ne croyez pas non plus, mon bon amy, que j’aye » renoncé à l’affaire du Château -Trompette; non, j’espère )> que mon beau projet se réalisera, malgré le concours y> accordé dernièrement aux architectes qui voudroient d faire des plans pour l’embellissement de ce local. Il » faut que je vous dise sur quoi je fonde mes espérances. » Il est bon que vous sachiés qu’il y a peu de jours » qu’on étoit décidé de jetter bas la coupole, ainsi que la » colonade qui fait partie du dôme extérieur de Sainte » Geneviève, aujourd’huy Panthéon. Cette décision, de la » part de la commission qu’on avoit formée, allarmoit le y> Directoire et donnoit beaucoup d’inquietude au ministre » de l’intérieur. Quelqu’un luy parla de moy et lui dit » que j’étois le seul architecte capable de remédier au » danger éminent de cette grande fabrique; on vint me » trouver et on me demanda ce que je pensois sur le » Panthéon et si je croyois qu’il fût impossible de le » conserver. Je dis que ce que j’en avois vu m’avoit » alarmé pour cet édifice; que, cependant, je croyois » qu’en fesant une étude profonde on pouroit' trouver » des moyens de le garantir de sa chute, mais qu’il falloit » beaucoup de talent; la restauration des pilliers du
PROJET POUR LE PANTHÉON. 53g
» Panthéon est difficile sans doute, mais il n’est rien » dans le monde qui n’offre des difficultés. C’est pourquoi » il faut une grande combinaison pour adapter à la masse » informe de ses pilhers, une architecture d’une heureuse » proportion et capable de procurer aux supports du » dôme la solidité la plus complète, conserver dans le » plan général de l’édifice les aspects intérieurs variés » et piquants dus à son heureuse distribution. Voilà déjà » une tâche que vous me donné à remplir qui me donnera » bien du mal, mais je vais, dis-je, me mettre au travail. » Je fus assez heureux, mon respectable amy, en six » jours, de parvenir à faire ce pénible travail. J’ose dire » que j’ay vaincu toutes les difficultés et je dis plus que » si M. Soufflot étoit de ce monde il auroit du plaisir » à voir les projets que j’ay fait pour conserver son » ouvrage. Je ne saurais vous dire l’entousiasme que » le ministre de l’intérieur a pour mes talents. Effecti- » vement, j’ai seu orner cet intérieur, j’ay seu lui donner » le caractère d’un Panthéon, en y plaçant d’une manière » noble et fière les grands hommes, s’il y en a. La » base ou l’entrecolonnement de M. Soufflot étoit un » mur lisse qui détruisoit son architecture plutôt que » de la faire valloir; moy j’ai orné cet entrecolonne- » ment de deux sétophales ou de deux espèces de » niches ornées chacune de deux colonnes de quinze » pouces de diamètre. Vous ne sauriez vous imaginer » l’effet que produit la manière dont j’ai décoré cet » entrecolonnement. J’ai aussi renforcé les quatre » pilliers qui soutiennent le dôme, plus du double, mais y> en me servant toujours d’architecture analogue au reste )) de l’édifice, de manière que le centre du Panthéon, » comme l’avoit conçu M. Soufflot, se trouvoit le plus
» mesquinement décoré; à présent, en suivant mon » projet, il se trouve être le plus superbement décoré de 9 tout le monument. Enfin, mon respectable ami, ce » projet me fait le plus grand honneur et vous sentés que » j’ai eu occasion de me trouver souvent avec le ministre » de l’intérieur. Vous concevés que je n’ai pas manqué de » lui démontrer combien étoit avilissant pour les artistes » d’être jugé par un jury, la plupart des gens qui le » composent étant ennemis de l’artiste à juger ou igno- » rants. Je vous assure que je parviendrai à me faire «rendre justice sur l’affaire du Château -Trompette. » Je démontrerai l’ignorance ou la méchanceté des gens » qui composent ce jury nommé par cette commission, » et si l’on ne me vange pas de ces ignorants-là, je ne » ferai pas exécuter mes projets sur le Panthéon. Voilà » où en sont les choses présentement; il n’y a pas plus » de huit jours que je suis chargé de cet important » ouvrage. Je vais donner suite à cette affaire; je vous » instruirai de ce qu’on aura déterminé relativement à » cette restauration, qui de plus en plus menace ruine. . » . »
Le mois suivant (11 janvier 1799), M. Legrix recevait une seconde lettre qui complétait les détails de la précédente. Après avoir annoncé l’envoi du mémoire consultatif rédigé par son avocat Le Picard, Louis s’exprime ainsi :
«Vous aurés la complaisance de m’instruire des » difficultés, car je suppose qu’on nous en fera. Mais j’ay » ici beaucoup d’amis dans les administrations. Je » mettrai tout en usage pour parvenir à me faire rendre >> justice et ne pas me laisser dépouiller et enlever le