PROJET POUR LE PANTHEON
« fruit de bien des années de travail et de frais considé- » râbles que j’ay fait. Ditte moy, je vous prie, si ï) M. Bergouin, député de votre département, a quelque j> crédit dans votre administration. Je le connois beau- » coup et j’obtiendrais sans peine des lettres de lui, s’il » en étoit nécessaire. Il a un grand crédit au Directoire; » c’est l’amy intime de Barras; ainsi, je pense qu’on » aurait égard à sa recommandation...
» Croiriés-vous qu’on a exigé de moy de passer jour » et nuit pour faire des projets pour le Panthéon. Il y a » trois semaines que j’ay remi moy-même ses projets au » Ministre. Il m’avoit promis que, sous peu de jours, il » irait au Directoire pour les faire approuver. Depuis ce » tems, je n’ai plus entendu parler de lui. Voilà comme » vont les affaires à Paris. Pendant ce temps, le » Panthéon s’écroule. Il tombe tous les jours des » portions de pierres des colonnes des quatre massifs qui » soutiennent le dôme; c’est alarmant de laisser périr » ainsi un monument qu’on devrait s’empresser de » restaurer. J’ai trouvé, j’ose le dire, le seul moyen de le » conserver sans changer le caractère donné par le » premier auteur; au contraire, je donne un caractaire » de richesse dans le centre du dôme, dont la décoration, » dans l’ancienne destination, a paru toujours un peu » aride, et je donne au reste de l’édifice une décoration » analogue au lieu consacré uniquement à déposer la » cendre des grands hommes de la France. Ce que je » puis vous assurer, c’est que tout le monde est d’accord » que c’est moy qui ai montré plus de génie et plus de » moyens de solidité que tous ceux qui ont fait des » projets pour cette restauration.
» Croyés que si quelque chose se décide en ma faveur,
» relativement à ce monument, vous en serés des » premiers instruis. Je vous renouvelle bien sincèrement » toute l’affection que je vous ai vouée pour la vie.
» V. Louis. »
Malgré les termes pressants de cette lettre, rien ne fut décidé « relativement à ce monument » . Ce n’est qu’en 1806 que le Gouvernement confia la restauration du Panthéon à l’architecte Rondelet 1 .
Mais, étant donnée la confiance que Louis avait en ses talents et en la justesse de sa cause, ne doit-on pas comprendre que les obstacles, les lenteurs, les cabales de l’envie ne pouvaient que surexciter la fougue de son tempérament? Et, du reste, les rapports sur ses projets n’étaient-ils pas en sa faveur? Les hommes de loi ne trouvaient-ils pas ses réclamations fondées2? Puis, il faut toujours se souvenir que les lettres que nous publions sont des lettres intimes où Louis parle à cœur ouvert, sans témoins, d’ami à ami, circonstances qui doivent excuser le ton fort prétentieux de quelques-unes de ses phrases.
1 Au sujet des divers projets proposés pour la restauration du
Panthéon, consulter les articles du Moniteur universel de l’an IV, nos 293, 299, 377, et de l’an V, n° 23 et surtout le n° 227, qui contient l’analyse, par Peyre fils, de l’ouvrage de Rondelet, intitulé : Mémoire historique sur le dôme du Panthéon français, Paris, N . 1797, in-4°.
Rondelet (Jean-Baptiste), habile et savant architecte français, né à Lyon le 4 juin 1743; il suivit l’école de Blondel; Soufiot le prit, en 1770, pour dessinateur et l’employa comme inspecteur des travaux de l’église Sainte-Geneviève, devenue le Panthéon. Rondelet mourut à Paris le 26 septembre 1829. ( Dict . des Arch. franc., par A. Lance.)
2 «M. Martignac m’a assuré que mon droit était incontestable.» (Lettre de Louis du 16 décembre 1799.) «J’engage M. Louis à s’abandonner aux mains habiles qui le dirigent à Bordeaux. » (Lettre de M. Le Picard, avocat de Paris.) « Je suis charmé de la bienveillance que le Directoire vous a accordée; c’est une justice... La composition de votre beau plan est de vous; c’est votre propriété.» (Lettre de M. Darrieux à Louis.) Arch. mun série C, Mémoires et Documents.
En 1799, le ier mars, l’administration centrale du département de la Gironde reçut une pétition du citoyen Louis-Victor Louis, architecte, demeurant à Paris, rue de la Michodière, division Le Peletier, dans laquelle il exposait tous ses titres de propriété sur trois parties de terrain provenant de la forteresse du Château-Trompette1. De cette pétition, nous ne citerons que le passage ci-après, qui faisait à Louis une situation toute particulière parmi les acquéreurs, lesquels, d’après l’article 6 de la loi du 2 1 fructidor an V, devaient être rétablis administrativement et sans frais en puissance de leur propriété.
« On objectera peut-être que le citoyen Louis n’a pas payé le prix de son terrein en argent ; mais le tems, les soins et les talens d’un artiste, sont une monnaie réelle, et s’ils n’ont pas été entièrement mis à profit, dans le grand projet que l’ancien gouvernement avoit adopté, l’inexécution ne vient pas de lui et il ne seroit pas équitable de le punir d’un fait qui lui est étranger2. »
C’est dans cette situation d’esprit que Louis attendait la décision des administrateurs-, mais, comme son ami Darrieux l’avait éprouvé, les mois s’écoulaient et la réponse n’arrivait point; c’était à n’y rien concevoir3. Las
1 Archives municipales de Bordeaux, Mémoires et documents, etc. Série G., i vol. in-40. Pétition du sieur Louis. Voir également aux Archives départementales de la Gironde le volumineux dossier relatif au Château -Trompette. Série O, Fonds révolutionnaire.
2 «Les artistes ne peuvent être considérés ou traités comme des créanciers ordinaires. Lorsqu’ils donnent leur temps et leur talent, ils donnent une monnaye réelle. Ils donnent la seule moyennant laquelle ils ayent entendu acheter et moyennant laquelle le vendeur a entendu leur vendre. » (Observation de M. Le Picard, avocat de Louis.)
3 Cette pétition, renouvelée le i5 juin 1799? fut accompagnée d’une lettre du Ministre, datée du 26 juin et suivie d’une lettre de rappel du 12 juillet; enfin, trois mois après, à la date du 18 brumaire, Lindet, nouveau ministre des finances, adressait une troisième lettre et dans des termes sévères aux administrateurs du département de la Gironde. {Arch. dcp., Château-Trompette. Série O.)
d’attendre et supposant, par une conformité de nom, que son ancien inspecteur Durand venait d’être élu membre de l’Administration départementale, Louis lui écrivit, le 17 juillet 1799, pour l’intéresser à sa cause.
«Vous connoissés mes droits légitimes sur la cession » que m’a fait le comte de Montmirail...; je vous prierois » de les faire valloir vis à vis de tous les citoyens « administrateurs, afin que la réponse que leur demande » le ministre des finances soit conforme aux vues qu’il a » de me rendre justice dans cette affaire. Je n’entre dans » aucuns détails avec vous, parce que personne plus n'est » apporté de faire valloir la justice de toutes mes récia- » mations, connoissant cette affaire dans le principe. Je » crains seulement, d'après ce que vient de m’écrire le » citoyen Journu, que cette réponse soit faite au ministre » des finances, et que vous ne puissiez émaner votre » sentiment, puisque ce rapport doit être fait, si j’en crois » ce qu’on vient de m’écrire à ce sujet. Cependant, le » citoyen Ramel1 me dit qu’il avoit écrit encor pour » qu’on ne différât pas de faire le rapport sur mon » affaire, et, comme sa lettre n’est partie que depuis peu » de jours, cela pourroit fournir l’occasion de faire un » nouveau rapport, en suposant qu’il y en ait déjà un de » fait relativement à ma pétition, où il avoit mis en » marge : Renvoyé à l’ administration centrale du » département de la Gironde, avec recommandation de i> statuer sans retard. Au reste, je pense obtenir justice » ici, si le département ne me la rend pas, le Directoire,
» ainsi que le ministre des finances, étant l’un et l’autre » instruits de mon affaire relativement aux terreins que je
1 Ramel de Nogaret, ministre des finances de 1796 à 1799. Les lettres sont il s’agit, se trouvent aux Arch. dép. de la Gironde, série O.
» réclame; j’attendois seulement une décision du dépar- » tentent..., pour pouvoir agir en conséquence.
» Vous savés tous les obstacles qu’on a mis à l’affaire » du Chateau-Ti ompette ; cependant, je pense toujours, » malgré les envieux, que j’aurai toujours des droits » incontestables sur cette affaire; je crois même pouvoir » vous assurer qu’on ne trouvera pas à mieux faire, pour » employer ce local d'une manière utile et agréable, que » de suivre, à peu de chose près, le projet que j’ay » conçu pour cette grande opération.
» Je vous renouvelle tous mes sentiments.
» Votre concitoyen,
» V. Louis,
» Architecte, rue de la Michaudière, n" g. »
Entre l’envoi de cette lettre et de la suivante, il dut se produire un incident sur lequel les renseignements nous font défaut. Des propositions furent faites à Louis pour qu’il se rendît en Amérique, afin d’y prendre la direction d’immenses travaux *. Certes, il fallait de bien puissants motifs pour le décider, à soixante-huit ans, à s’exiler à douze cents lieues de sa famille, qu’il allait quitter furtivement, abandonnant des projets poursuivis depuis nombre d’années, avant d’être fixé sur l’issue. de tant de démarches et ne perdant pas cependant tout espoir.
i Dans la lettre suivante, Louis parle du député Salnave, avec lequel il aurait eu «des liaisons d’intérêt», qui l’adresse à l’un de ses frères chez lequel il doit loger; «je ne ferai rien que par ses conseils », dit Louis.
Le séjour des princes d'Orléans à Philadelphie n’aurait-il pas eu de l’influence sur la détermination de Louis? Il ignorait peut-être que le jeune duc d’Orléans et ses deux frères, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, avaient déjà quitté l’Amérique en 1799, après trois ans de résidence.
Tel vont le dévoiler les lignes qu’il adressait à M. Legrix, le 1 0 octobre 1 799 :
« A Paris, ce 18 Vendémiaire an VIII.
» Je suis bien contrarié, mon estimable amy, de ne » pouvoir pas trouver, dans votre port, un vaisseau pour » me transporter à la Nouvelle- Angleterre. Je prendrai » donc le parti, avec mon compagnon de voyage, d’aller » jusqu’à Saint-Sébastien, où l’on m’assure que nous » trouverons des vaisseaux neutres. Je compte partir très » incessamment, car, ayant pris le parti de faire ce » grand voyage, il faut absolument que je cherche tous » les moyens de me rendre sur ce continent. D’ailleurs, » j’ai donné ma parole, et les personnes avec lesquelles » je me suis engagé, verbalement cependant, se trou- » veroient fort embarrassées. Nous comptons nous » mettre en route, par la diligence, vers les deux, 3 ou » 4 [novembre], au plus tard, à moins qu’il ne nous » surviennent des difficultés que nous ne pouvons pas » prévoir. Ce qui me fâche beaucoup, c’est que je ne » pourrai rester à Bordeaux que très peu de jours, et ce » sera bien peu jouir du plaisir que je me fais d’aller » vous embrasser. Vous me pardonnerés, sans doute, la » liberté que j’ay prise de vous donné l’incomodo d’une » caisse que je vous ai addressée; mais, je compte tant » sur les bontés que vous voulés bien avoir pour moy, » que je n’ai, pas hésité à vous addresser ce balot; je » crains cependant que cela ne vous gêne, mais je ne » tarderai pas à vous débarrassé de cette immense caisse; » mais, comme il faudra que j’emporte les effets qu’elle » contient, je prendrai le parti d’en faire deux caisses, » afin que le transport soit plus facile, car on m’assure