PRÉPARATIFS DE VOYAGE A PHILADELPHIE
» que la route de Bordeaux à Bayonne, ou pour mieux » dire à Saint-Sébastien, est extrêmement mauvaise; en » conséquence, il faudra élégir cette immense caisse qui » est très lourde, parce que ce ne sont que papiers et » livres qui me sont demandés à Philadelphie » Voilà un grand voyage, mon bon amy, que j’entre- » prends. Vous sentés qu’il a fallu un grand effort de i) ma part pour m’y résoudre. Mais les circonstances » présentes forcent à tout entreprendre. Je me suis mis » à l’abry des surprises des Anglo-Américains, et vous » aviés bien raison de me prévenir de m’en garantir. Je ;> reconnois bien là l’intérêt que vous prenés à moy. Voici » comment j’espère échapper de leurs surprises : J’ai » des liaisons d’intérêt avec le citoyen Salnave, député; » en conséquence, il m’adresse à un frère qu’il a dans » la Nouvelle-Angleterre, demeurant à Baltimore. J’irai » même logé chez ce frère, et je ne ferai rien que » par ses conseils. Il est bon de vous prévenir que ce » M. Salnave là est l’homme qui connoît le pays et la » langue comme un américain; ainsi, je compte être à » l’abry de toutes surprises et tromperies de la part » de ces gens- là; car si je ne prenois pas toutes ces » précautions, mon voyage, au lieu de m’être avantageux, )) me seroit honnéreux, car il s’agit pour moy d’être à la » tête d’une entreprise de quelques centaines de maisons )) à construire dans la nouvelle ville fédérative, et vous » savés combien j’entend peu mes intérêts. Le seul )) plaisir de créer et d’être utile me fait perdre de vue » toute idée de guain; c’est pourquoi j’ai pris le parti
1 Cette immense caisse contenait, entre autres papiers, les plans et dessins dont la majeure partie avait été acquise, en i85o, par la ville de Bordeaux et formait ce qu’on appelait le Portefeuille de Louis.
» d’associer quelqu’un, pour veiller à tous les marchés » que je pourrai contracter dans ce pays. Je vous » conterai la marche que je veux tenir dans la nouvelle )> carrière que je vais entreprendre; vous sentés bien » que ce n’est pas des palais que je vais entreprendre; » cependant, dans la simplicité des projets et des cons- » tructions que je vais entreprendre, je veux qu’on y » reconnoisse l’homme qui a profondément étudié son » talent et qui sait tirer parti de tout .
» Je ne désespère pas d’avoir un jour mes terreins du » Château-Trompette. J’ai même de fortes raisons pour » croire que ces terreins me rentreront, n’importe même » la décision du département. Mais, pour que le ministre » des finances prononce, il faut que le département ait » donné son avis, et c’est cet avis qu’il faut, mon bon » amy, solliciter le plus que faire se pourra.
» Faite moy le plaisir d’écrire à Saint-Sébastien, et 0 informés vous, je vous prie, s’il y a des vaisseaux » neutres, dans ce port. J’espère que, par vous ou par » vos amis, vous aurés quelques renseignements sur ce » que je vous prie de vous informer.
» Je vous embrasse, mon estimable amy, de tout mon » cœur, et suis, pour la vie, votre dévoué,
» V. Louis.
» Croiriés vous que je n’ai pas encore mis Mme Louis » dans la confidence de mon voyage de l’Amérique. Je » lui ai dit seulement qu’on me conseilloit d’aller à » Bordeaux solliciter pour l’affaire de mes terreins. »
Un mois après l’envoi de cette lettre survenait le Dixhuit brumaire. Or, dans la vie de Louis, il faut toujours tenir compte du milieu dans lequel il vécut, car les temps
de crises si diverses qu’il traversa eurent une large influence sur sa bonne ou sa mauvaise fortune.
Après le renversement du Directoire, de nouveaux hommes vinrent au pouvoir, et, pour Louis, à des sentiments favorables à ses intérêts succédèrent des sentiments hostiles. Le 3 frimaire an VIII, l’administration centrale de la Gironde se réunissait et prenait la décision suivante:
«... Un membre fait un rapport sur une réclamation du citoyen Louis, architecte, auteur d’un plan qui avoit été adopté par l’ancien Gouvernement, pour la distribution des terreins dépendants du Château-Trompette. Cette réclamation, sur laquelle le Ministre des finances demande l’avis de l’Administration, a pour objet la mise en possession d’environ quatre mille toises de terrein, que le citoyen Louis prétend lui appartenir en vertu d’un traité passé entre lui et les anciens concessionnaires.
» L’Administration, après avoir pris connoissance du traité, considérant que les conditions auxquelles étoit subordonnée la cession des 4,000 toises réclamées par le citoyen Louis, n’ont pas été remplies, est d’avis qu’il n’y a lieu à statuer sur la mise en possession, sauf à accorder au citoyen Louis, pour ses peines et soins, une indemnité qui devra être réglée par des experts1. »
Cette décision fut accompagnée, le 27 novembre 1799, d’un rapport au Ministre, qui donne le résumé des manœuvres de tous genres qui présidèrent à l’aliénation du Château et à sa rétrocession, comme propriété nationale. Il signale les divers messages du Directoire pour vendre, au bénéfice de l’État, cette forteresse inutile; les réclamations des anciens sous-acquéreurs, pour le maintien des contrats consentis par les premiers concessionnaires; enfin les prétentions de l’architecte pour que ses
1 Registres des séances de l’Administration centrale du département de la Gironde, t. VIII, f° 1 14. Arch dép. — L’Administration centrale avait été installée, en juin 1790, dans l’Hôtel de l’Intendance; en 1799, elle occupait l’ancien palais archiépiscopal, aujourd’hui l’Hôtel-de-Ville, où elle subsista jusqu’à l’institution des Préfets, le 17 février 1800.
plans fassent adoptés par les nouveaux adjudicataires1.
Voici la citation que faisait l’Administration centrale, du rapport présenté au Conseil des Cinq-Cents :
« ... Mais, comme, depuis, ce temps (1785, époque du traité de Montmirail), aucune des conditions qui en font la base n’a été remplie, ni n’a pu l’être, et que la révocation des Lettres-patentes a du atteindre également les concessionnaires et les coïntéressés aux bénéfices de la concession, l’avis unanime de votre Commission est que cet ancien droit du citoyen Louis ne peut grever en rien la propriété du Château-Trompette, ni motiver les indemnités que le Directoire, dans son message, avoit pensé devoir etre dues à ce citoyen. D’ailleurs, le premier article des
obligations contractées . a été rempli, et le prix porté pour les
plans (c’est-à-dire cent mille francs) a été payé au citoyen Louis. Il est, pour cet artiste, une indemnité aussi honorable que juste; il paroît s’y restreindre lui-même, dans son dernier mémoire, et votre Commission éprouve un sentiment bien agréable en vous le proposant, c’est de lui assurer et lui confier l’exécution de ses plans corrigés et modifiés ...., avec les honoraires prescrits par les usages et les coutumes . »
Puis l’Administration constatait que le Conseil des Cinq-Cents n adopta pas l’opinion de sa Commission et crut qu’il convenait de laisser au Directoire le soin d arrêter les plans qui pourraient convenir le mieux, après, toutefois, qu’il aurait pris l’avis du Jury des arts. Le rapport de l’Administration continuait :
« C est en exécution de cette disposition qu’un concours fut ouvert, par arrêté du Directoire du 27 fructidor an VI. Cet arrêté porte que 1 auteur du projet adopté sera chargé de l’exécuter, et que les deux artistes dont les projets seront reconnus par le Jury les plus dignes d’être couronnés, après le premier, obtiendront, ù titre d’encouragement, l’un une somme de 9,000 francs,
1 autre une somme de 6,000.... Ce premier concours n’ayant offert aucun plan digne de l’adoption (parce qii aucun ne satisfait au vœu de la loi) , il en a été ouvert un nouveau qui n’est pas
1 Examen de la -pétition du sieur Louis, architecte, etc., Archives municipales. Mémoires et Documents, Série C.
encore expiré i ; en sorte qu’il est encore possible que la préférence soit accordée aux plans du citoyen Louis...; mais, quelle que soit la décision du Jury, nous ne pensons pas que le citoyen Louis soit, dans aucun cas, fondé à demander la mise en possession des 3,86g toises de terrein dont s'agit... »
Le rapporteur de l’Administration centrale insistait toujours sur les cent mille francs que Louis avait reçus pour la rémunération de travaux qu’il n’aurait exécutés qu’en partie, et sous des conditionsjqui n’auraient pas été remplies; mais, il établissait que les terrains lui avaient été concédés pour sa renonciation au bénéfice d’une association déclarée nulle, et concluait ainsi :
«Nous pensons donc, citoyens, qu’il ne peut y avoir lieu à faire droit à la demande du citoyen Louis, relativement à la mise en possession de 3,869 toises de terrein, et que l’article 6 de la loi du 2 1 fructidor an V peut d’autant moins lui être applicable, que le rapport qui a précédé cette loi contient la preuve que la demande actuelle du citoyen Louis a été rejetée par le Corps législatif. »
Les conclusions de l’Administration centrale de la Gironde furent adoptées par le Ministre, qui prit, à la date du 21 germinal an VII î, cette décision :
« La concession du Château-Trompette et ses dépendances, faite par l’ancien Gouvernement, par lettres-patentes en forme
1 Le deuxième concours n’eut lieu qu’après la mort de Louis; il comprenait 3o projets qui furent exposés à Paris, le 25 septembre 1800; celui de Louis portait le n» 28. Voir : Rapports faits au Jury, signés de Monge, président; Concours pour le monument à élever sur l’emplacement du Château-Trompette, à Bordeaux. Paris, N..., 1800, in-4», 54 p. Plusieurs architectes bordelais avaient pris part à ces concours : Lhote* Combes, Bonfin, Clochard, Laclotte et Rieutord; ils accompagnèrent leurs plans de mémoires explicatifs qui ont été publiés. Parmi les architectes de Paris nous citerons: Baltard, Bonnet, Détournelle, Goust et La Barre; ce dernier remporta le prix, mais son projet ne fut pas exécuté. On ne peut mieux juger de l’importance de ce concours qu’en rappelant ce que disait Landon, dans le Journal des Arts , 2e année, p. 387: «Le grand salon du Louvre et la galerie d’Apollon suffisent à peine pour contenir les développements de ces divers projets. »
d’édit du mois d’août 1785, ayant été révoquée par un arrêt du ci-devant Conseil, du 24 août 1790, la cession faite par les concessionnaires, sous faculté de réméré, au profit du citoyen Louis, de trois mille huit cent soixante-neuf toises de terrein dépendantes dudit Château-Trompette, pour lui tenir lieu d’indemnité de la portion des bénéfices à laquelle il auroit eu droit, si ces plans eussent été exécutés, ne peut avoir d’effet; les engagements pris par les concessionnaires, autres que les ventes régulières par eux consenties, n’ont pu, aux termes de la loi du 21 fructidor an V, grever la propriété du Château-Trompette; en conséquence, la demande du citoyen Louis, tendante à être envoyé en possession desdites trois mille huit cent soixante-neuf toises de terrein, n’est pas admissible 1.
» Pour ampliation :
» Le Ministre des finances,
» Gaudin. »
C est à la suite de cette décision ministérielle que Louis écrivit au notaire Darrieux, en des termes faisant pressentir qu’il touchait à l’heure fatale.
« Paris, 2 floréal an VIII (22 avril 1800).
» Mon cher ami,
» Vous avez eu connoissance de la décision du Ministre » des finances, concernant mes terreins. Tout est fini...;
» ils m ont frappé au cœur. Mes travaux, mes veilles,
» mon tems, mes sacrifices, tout devient nul, parce qu’il » leur a plu de me croire payé, comme s’ils ne savoient » pas que je n’ai pu rien recevoir de ces cent mille francs » qu’ils font sonner si haut! Ni Montmirail, ni Gaudran,
» n auroient pu me les payer, et je me trouve, par dessus » le marché, à découvert pour tout le travail des casernes.
)) Que faire? Il est donc tout à fait inutile que je persiste » davantage. Veuillez, mon cher ami, me renvoyer mes
I Arch. dép., Série O. Fonds révolutionnaires. Château-Trompette.
» pièces; dites à M. Legris combien je lui sais gré de » tous ses bons soins, pour lesquels je le prie d’accepter » ma reconnoissance. Il est maintenant trop tard pour moi » d’attendre que le jour de la justice arrive. Tout est dit.
» Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.
» V. Louis1 2. y>
Cette lettre est empreinte de découragement et de résignation, deux sentiments qui n’étaient guère dans le caractère de Louis; dès à présent il perd toute confiance, et son énergie, qui avait été grandissant jusque-là, semble paralysée tout à coup. Mais c’est qu’aussi, malgré les allures de sa verte vieillesse, à ses douleurs morales étaient venues s’ajouter des infirmités : l’homme et l’artiste tombèrent à la fois tous les deux terrassés.
Le 2 juillet 1800, Louis mourait, à Paris, et non pas « en province, dans un hospice 2 » , comme on l’a dit sur la foi d’une poétique légende, d’autant mieux accueillie qu’elle était erronée. Non, le grand artiste
1 C’est à Y Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 144, que nous empruntons cette dernière lettre de Louis. L’original devait faire partie des Archives municipales, mais nous ne l’avons pas retrouvé.
2 En i865, M. de La Nicollière, archiviste de la mairie de Nantes, guidé par nos indications, voulut bien faire des recherches aux Archives de l’Etat-civil de la ville de Paris, recherches couronnées de succès. Aussi, nous faisons-nous un devoir de le remercier de son concours. Malgré l’article du Moniteur, publié au mois de septembre 1800, d’après le Journal des Arts, les notices les plus complètes sur Louis ont toujours donné des dates fautives sur les deux points extrêmes de sa vie ; et c’est avec raison que, en 1887, M. Léon Vaudoyer, secrétaire de la section d’architecture de l’École des Beaux-Arts, écrivait à M. Marcellin : « Il est de toute fausseté que M. Louis soit mort à l’hôpital; si ceux qui » avancent cela en étaient sûrs, ils devraient, pour en donner les » preuves, dire dans quelle ville, dans quel hôpital, dans quelle année, » mois et jour, etc. M. Fontaine, architecte, qui a succédé à M. Louis, au » Palais-Royal, m’a assure que rien n’était plus faux que cette mort » à l’hôpital, et qu’elle avait été inventée par ses ennemis. M. Gaullieur » L’PIardy est le premier qui ait avancé, sans preuve, cette assertion , » dans son ouvrage sur le Théâtre de Bordeaux... »
ne mourut pas dans nia misère , à l’hôpital », mais tout proche de l’Hôtel Richelieu, auquel se liaient les souvenirs de ses plus belles années, « dans une position de fortune très aisée, ayant à Paris un salon très recherché, où l’on rencontrait beaucoup d’hommes distingués dans les lettres et dans les arts. » Nous en sommes fâché pour les faiseurs de romans, Louis termina ses jours, d’une manière honorable mais prosaïque, dans une maison de la rue de la Place-Vendôme, aujourd’hui rue Louis-le-Grand, entouré d’amis, de parents, de sa femme et de sa fille1. C’est pourquoi, au récit de cette mort légendaire, qui se racontait dans le public, le soir du centenaire du Théâtre de Bordeaux, que bien des ouvrages, consultés tous les jours, propageront longtemps encore, et qui n’en est pas moins une erreur historique, nous opposons ce document officiel :
EXTRAIT DU REGISTRE DES ACTES DE DÉCÈS DU I er ARRONDISSEMENT DE PARIS.
«Du quatorze messidor de Van huit de la République française , une et indivisible.
» Acte de décès de Nicolas-Louis Louis, d’hyer, à sept heures du soir, architecte, âgé de soixante-neuf ans, natif de Paris,
1 Marie-Hélène-Victoire Louis, fille unique de Louis, naquit à Paris, en 1774, et mourut au château de Cahaignes (Eure), le 21 janvier 1848; elle avait été mariée, vers 1790, à M. Charles-Marie-Nicolas-Aimé Éthis de Corny, fils de Louis Éthis de Corny, procureur du Roi et de la ville de Paris, fait en 1783 chevalier de Cincinnatus et de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, à son retour d’Amérique, où il avait servi sous les ordres de Rochambeau, en qualité de commissaire-général des guerres. Louis avait donné pour dot à sa fille la terre de la Chartreuse de Gaillon, près de Louviers (Eure), propriété qui est restée dans la famille Éthis jusqu’en 1834. La descendance directe de Louis est aujourd’hui représentée par M. Charles Éthis de Corny, receveur particulier des finances en retraite à Fontainebleau, qui a bien voulu confier le portrait de son illustre grand-père à notre ami M. Gustave Marquerie, pour l’exécution du dessin gravé mis en tête de ce volume.