‹ Victor RousseauChapitre 3 sur 19 · L'ÉVEIL A L'ART · texte numérisé non relu

L'ÉVEIL A L'ART

Rousseau travailla sept années aux chantiers et sur les échafaudages du Palais de Justice de Bruxelles, après quoi il entra aux ateliers du sculpteur ornemaniste Georges Houtstont qui était chargé, alors, de presque tous les grands travaux décoratifs en cours d'exécution en Belgique. Il s'appliqua à des ensembles monumentaux qui, en formant son goût et en exerçant son imagination, assouplirent sa main d'artisan.

Etant chez Houtstont, Rousseau suivit, le soir, les cours de G. Houtstont à l'école de dessin de Saint- Josse-ten-Noode et ceux de Charles Van der Stappen, à l'Académie des Beaux- Arts de Bruxelles où il enseigne aujourd'hui la sculpture d'après l'antique. Il y reçut quelques bons conseils qui lui permirent de coordonner tout ce qu'il avait appris jusque là. Mais sa personnalité était trop grande, son individualisme trop farouche, pour que l'Académie eût prise sur son esprit.

Une grande fermentation de sentiments, d'idées, d'art, agitait alors la jeunesse.

Plus que les cours du soir de l'Académie, le théâtre

répondit à certaines aspirations de Rousseau. C'était l'époque des représentations tumultueuses de Wagner. Le bâton de chef d'orchestre de Joseph Dupont déchaînait les polyphonies wagnériennes qui inondaient nos âmes de torrents d'émotion et d'enthousiasme. Le paradis de la Monnaie était bondé de jeunes musiciens, de jeunes peintres, déjeunes sculpteurs, déjeunes écrivains, tous plus chevelus les uns que les autres, dont l'exaltation se traduisait, aux entr'actes, par des discussions vibrantes et une grande abondance de gestes. Les escaliers de la Monnaie déliraient. Aux cafés de l'alentour, il y avait de la dynamite dans l'air.

Si Rousseau, qui est d'humeur réservée, ne se livrait guère à des manifestations extérieures, il n'était que plus profondément impressionné. Cette vie intérieure qui a toujours été chez lui intense, était puissamment agitée.

Ce fut un moment de grande foi artistique et littéraire.

Les représentations de la Walkyrie, puis des Maîtres chanteurs de Nuremberg, eurent pour nous l'importance de la bataille d'Hernani.

La littérature et la peinture, tout autant que la musique, avaient à lutter ici contre des formules, contre des bonzes, contre des préjugés. La Jeune-Belgique affirmait son droit à la liberté de l'art comme déjeunes peintres revendiquaient leurs droits à la liberté de la lumière. Richard Wagner, nouvel Alexandre, coupait, avec 1 epée du génie, le nœud gordien entrelacé par les soins des académies et du conservatisme officiel. Encore

une fois, l'art était libéré des entraves et nous pouvions nous écrier :

L'Art n'est plus un métier, une industrie de luxe, un dilettantisme. Tel qu'il apparait maintenant, dégagé de tout alliage, il constitue la manifestation supérieure de l'esprit humain et sa satisfaction la plus haute. Il est le flambeau qui éclaire le monde et marche devant la Science vers la lointaine Terre promise.

L'Art ne peut avoir les mesquineries d'une époque; il ne peut se limiter aux seules optiques de ceux qui furent même ses plus glorieux servants, ni subir les déviations que telle ou telle école de philosophie a parfois imposées à des penseurs. Les cogitations particulières d'un peuple, la nature et son degré de civilisation ne le peuvent borner. Il plane au-dessus de tout cela. Il est partout, dans la plainte du vent, le frisson des brises, la chanson du feu, le gazouillement des oiseaux, le ruisseau qui murmure, dans un rayon de lune, dans le tressaillement le plus intime de l'être. Il a sa source dans la nuit profonde de l'instinct générateur des passions, des passions qui sont la vie, robuste, saine, joyeuse et féconde, car sans elles l'humanité se traîne lamentablement dans les médiocrités les plus ternes, incapable de tout envol. Lui seul ne subira aucune atteinte des généralisations successives et parfois contradictoires par lesquelles la science doit passer pour quintessencier les faits soumis à son analyse, parcequ'il est l'idéal vers lequel tendent toutes les forces vives, parce que lui seul révèle les normes supérieures et éternelles de l'humanité en marche, parce qu'il est la forme suprême, la finalité des activités humaines.

Pour nous Wagner, indépendamment de son génie, était une sorte d'apôtre de la liberté. Aussi, quand bien même on nous démontrerait que le drame musical, tel qu'il jest réalisé dans la Tétralogie, n'est pas né viable, nous n'en conserverions pas moins le même enthousiasme pour le maître de Bayreuth. Les musiciens contemporains, que ses dénigreurs d'aujourd'hui lui opposent, car la réaction est venue, revenue, ne sont que de petits sires à côté de lui. Il restera grand, comme tous ceux qui surent donner à la jeunesse le frisson héroïque. Il avait fallu connaître les délires vvagnériens pour admirer Nietzsche et le surhomme, au nom de qui l'on essaya de démolir le Ring, Par si f ai et Tristan.

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