‹ Victor RousseauChapitre 4 sur 19 · LA FORMATION · texte numérisé non relu

LA FORMATION

Il se donna tout entier aux épopées wagnériennes. Peut-être se donna-t-il plus que nous tous. Les moindres intentions polyphoniques du maître prirent, dans l'esprit du néophyte, une importance capitale. Ce furent pour lui comme une abondante source de déductions esthétiques. Il pénétra tout ce qu'une éducation, qu'il s'était créée à lui-même, au hasard des lectures, ne lui avait laissé qu'entrevoir. Victor Rousseau, aux représentations de la IValkyrie et des Maîtres chanteurs de Nuremberg, ressentait les mêmes impressions que Siegfried lorsqu'il comprend enfin le chant de l'oiseau. Wagner servit à lui ouvrir les yeux de l'esprit. Il fut l'initiateur.

Le maître de la neuvième symphonie acheva ce que celui de Tristan et Yseult avait commencé. Wagner avait révélé l'art à Rousseau, Beethoven l'éleva dans la conscience universelle. \J Héroïque lui proposa le héros idéal ! La Pastorale coordonna et sublima les sensations qu'il avait éprouvées durant son enfance devant la nature. Personne, a dit un contemporain, n'aima jamais

aussi complètement que Beethoven les fleurs, les nuages et toute la nature. La Septième lui fit connaître une joie dyonisiaque qu'il n'avait point goûtée jusqu'alors : Bacchus lui versa le précieux nectar, il lui donna « la divine frénésie de l'esprit » .

La Neuvième le spiritualisa, lui communiqua ce merveilleux altruisme par lequel l'âme fraternelle de Beethoven embrassa l'humanité entière.

Il comprit le sens de ces paroles dictée par le génie: « Celui qui aime et comprend ma musique sera affranchi de beaucoup de misères » .

A partir de ce moment toute sa vie morale en est animée.

Beethoven illumina sa vie intérieure et lui fit entendre le « son profond de la joie spirituelle, de la vraie joie ». Il lui répéta, avec Schiller, cet acte de foi et d'amour :

« O joie, belle étincelle divine, fille de l'Empyrée, nous entrons tout brûlants du feu céleste dans ton sanctuaire ! Une puissance magique réunit ceux que le monde avait séparés. Tous les hommes deviennent frères, où se pose l'ombre si douce de ton aile,

Celui qui a le bonheur d'être devenu l'ami d'un ami ; celui qui possède une femme aimante ; ou celui qui a pour soi une âme sur cette terre, que sa joie se mêle à la nôtre ! Mais que l'homme à qui cette félicité ne fut pas donnée se glisse en pleurant hors du lieu où nous sommes rassemblés !

Tous les êtres boivent la joie au sein de la nature ; les bons et les méchants suivent des chemins de fleurs. La nature nous a donné l'amour, le vin et la mort, cette

épreuve de l'amitié. Elle a donné la volupté au ver ; le chérubin est debout devant Dieu !

Le Récitatif.

Gai ! gai ! comme les soleils roulent sur le plan magnifique du ciel, de même, frères, courez fournir votre carrière, pleins de joie, comme le héros qui marche à la victoire.

Millions d'humains, étreignez-vous dans un même enlancement. Frères au-dessus de la tente étoilée du ciel, doit habiter un père qui nous aime !

Souffrez avec courage, millions d'humains. Souffrez pour un monde meilleur. Là haut, au-dessus de la tente étoilée, un grand Dieu vous récompensera. »

Chant sublime !

A partir de ce moment nous dit Victor Rousseau de sa voix douce et pénétrante qui semble être toujours chargée de confidences, je crois pouvoir dire qu'un monde riche en splendeurs et solidement établi par la plus merveilleuse des architectures sonores m'est enfin révélé; un monde d'harmonie, conforme aux aspirations et aux tristesses de mes vingt-cinq ans qui venaient, s'ouvre devant moi. Depuis lors, je connais les enthousiasmes juvéniles de l'âme, l'art est tangible pour moi ! je sens que le rêve, la pensée, prolongent la vie selon la force d'enthousiasme qui est en nous et que l'on vit intensément dans la mesure de la multitude et la richesse de ses illusions.

Étude pour une figure équestre (Dessin à la plume)

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