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LA MUSIQUE ET LA SCULPTURE

Le premier résultat de cette cristallisation fut la Tourmente de la pensée, œuvre qui valut à son auteur le prix Godecharle qui confère au lauréat une bourse de voyage pendant trois ans.

C'est dès ce moment aussi que le jeune artiste conçut le projet, qu'il réalisa par la suite, de créér un Beethoven où se trouvât exprimée toute sa compréhension, toute son admiration, toute son adoration pour ce père spirituel, pour ce dieu qui lui avait inondé l'âme d'harmonie et de lumière.

La bourse Godecharle libéra le lauréat de 1890 des travaux de l'atelier Houtstont où il avait passé sept années de sa jeunesse. Il était alors âgé de vingt cinq ans. Après le dur apprentissage qu'il avait fait de la vie et du métier de sculpteur, on comprend l'importance qu'eut pour lui cet événement qui, en lui donnant la liberté, lui procurait en même temps le moyen d'achever son éducation artistique, de voyager en France et en Italie et de se préparer à la réalisation d'œuvres rêvées !

Avant de parler de l'influence que l'Italie eut sur lui, dégageons les facteurs essentiels et primordiaux qui déterminèrent sa personnalité artistique : la sculpture et la musique.

Rousseau se demanda quelque temps s'il ne deviendrait pas musicien compositeur, tant il avait été impressionné par les œuvres et les maîtres dont nous avons parlé.

Depuis l'enfance, il avait, de même qu'un de ses oncles et comme beaucoup de wallons, une disposition marquée pour la musique. Si les circonstances eussent été autres, si la vocation atavique de la sculpture se fût trouvée moins impérieuse en lui, peut-être eut-elle succombé dans la lutte que l'autre lui livrait.

Elles firent mieux, elles s'accordèrent. La sculpture subsista, mais elle s'immatérialisa, s'idéalisa jusqu'à devenir, en quelque sorte, la forme visible d'une harmonie pure.

Rousseau eut composé de la musique évocatrice de formes sculpturales, il crée des formes qui éveillent en nos âmes des sonorités ineffables.

Les deux arts pour lesquels les wallons ont le plus d'aptitude se rencontrent, se concentrent, se marient chez cet enfant chéri par les dieux de notre terre. C'est ce qui fait actuellement de lui l'artiste le plus représentatif du génie de notre race wallonne. C'est lui qui traduit le mieux, le plus complètement et le plus noblement ses aspirations. Il n'a pas à regretter la fugue et le contrepoint.

En y regardant de près, loin de découvrir la moindre incompatibilité entre la sculpture et la musique, on

A Miss Isadora Duncan (Dessin à la plume)

reconnaît qu'il existe beaucoup d'analogies dans les finalités de ces arts. Tout ce qui est mouvement, tout ce qui est rythme leur est commun. Le geste et le son ont les mêmes sources en nous ; la joie, la douleur, toutes les émotions intermédiaires se servent aussi bien de l'un que de l'autre, elles les emploient quelquefois simultanément pour exprimer la même chose.

On concevrait difficilement une musique qui n'évoquerait pas de mouvement. De même, certains mouvements quintessenciés par la sculpture évoquent un rythme et des sonorités. Quel chant d'allégresse, quel chant triomphal, la Victoire de Samothrace nous lait entendre en nous-mêmes ?

La danse leur sert d'intermédiaire. La danse, n'estce pas de la musique rendue plastique, de la musique transposée pour un autre de nos sens, la vue ? Or la sculpture qui choisit, entre plusieurs gestes, le plus synthétique, ne s'inspire-t-elle point de la danse ?

Je ne puis m'empêcher de me rappeler l'émotion de Rousseau lorsqu'il vit danser pour la première fois Isadora Duncan qui nous ressuscitait tout un art dont seules les œuvres plastiques nous avaient donné la notion jusque là.

Dans l'ondulement rythmé de sa tunique légère, dans le balancement régulier de ses hanches, dans le joyeux envol de tout son être, depuis le pied nu jusqu'aux bras qui s eployaient quelquefois, pareils à des ailes, quand elle semblait plonger, oblique, puis se redressait, dans une attitude de sérénité triomphale, ne touchant plus à la terre que par un point, un moment dans une attitude pâmée, elle était merveilleuse, fluide,

presqu'immatéiïelle. Ses gestes avaient toute la noblesse et la grâce de la beauté antique. Ce n'était plus une femme, c'était une déesse de l'Olympe enchantant les dieux rêveurs. C'était Hébé versant aux immortels l'hydromel de sa jeunesse voluptueuse et l'ambroisie de son charme enivrant. Elle eut la cadence d'un jeune arbre balancé par le vent. Elle nous parut tour à tour un esprit subtil de la nature, un feu follet, une nymphe, une figure du printemps, une victoire ailée, un désir, l'amour, la passion, la joie, la douleur.

— Viens, disait Hérode à Salomé, viens. Elle dansait comme les prétresses des Indes, comme les Nubiennes des cataractes, comme les bacchantes de Lydie. Elle se renversait de tous côtés, écrit Flaubert, pareille à une fleur que la tempête agite. Les brillants de ses oreilles sautaient, l'étoffe de son dos chatoyait ; de ses bras, de ses pieds, de ses vêtements jaillissaient d'invisibles étincelles. Sans fléchir ses genoux, en écartant les jambes, elle se courba si bien que son menton frôlait le plancher. Ensuite elle tourna autour de la table, frénétiquement, comme le rhombe des sorcières et d'une voix que les sanglots entrecoupaient de volupté, le Tétrarque criait toujours plus fort : viens, viens. Tu auras Capharnaûm, la plaine de Tibérias ! mes citadelles ! la moitié de mon royaume !

Nous, l'âme baignée de la lumière qui s'épanchait de tous ses mouvements, nous criions à la Saltatrice de continuer encore. Un geste de ses beaux bras blancs nous faisait comprendre qu'elle était fatiugée, qu'elle n'en pouvait plus. Ce geste, nous continuions à l'applaudir pour le faire durer un peu plus longtemps !

Rousseau voyait en Isadora Duncan l'incarnation de son rêve d'art. C'était comme si, l'une après l'autre, chacune de ses statues, s'animant, prolongeait le geste essentiel en lequel il l'avait fixée. Jugez de son émotion !

Miss Duncan ne l'inspira toutefois pas autant qu'on eut pu le croire. N'avait-il pas exprimé d'avance tout ce qu'elle nous révélait à nous ?

Un autre artiste avait reçu des fées de notre pays les mêmes dons. Ses conceptions participaient aussi de l'esthétique musicale. C'était Jean Delcour, sculpteur liégeois, né à Hamoir en 1627, qui fut un précurseur de l'art du XVIIIe siècle. Sa vierge de la fontaine qui se trouve placée au cœur de Liège, regardant la cathédrale, symbolise le génie même de la ville, c'est la muse de la danse et de la chanson wallonnes. Entraînée dans un de ces irrésistibles cramignons qu'affectionnent les liégeois, elle serre en ses bras l'enfant divin et les plis de sa robe ondulent follement suivant les caprices de la danse.

Rousseau a repris une tradition en l'élargissant.

Il avait été frappé de constater combien la musique exprime surtout l'atmosphère de l'action et du rêve combinés. Si jeune qu'il s'essayait, il fut sollicité à pousser parallèlement ses recherches. Il entrevoyait surtout l'expression morale par le geste, la valeur lumineuse de certains éléments du visage, le front, par exemple qui doit traduire autre chose qu'une forme matérielle puisqu'il est le siège de la pensée, les yeux aussi qui réflètent tous les songes et quelque chose de cette vie cachée qui est en nous. Graduant ainsi l'importance de chaque forme selon sa fonction orga-

nique, il acquit la conviction qu'ayant établi de la sorte l'échelle des valeurs expressives, celles-ci lui offriraient plus de ressources pour traduire le dedans par le dehors et dégageraient plus de vérité physiologique et psychologique. C'est ainsi qu'il augmentait ou diminuait les volumes, les masses, selon les nécessités de l'expression, repoussant la reproduction servile des modèles. La musique, d'une part et d'autre part cette manière de comprendre l'expression, non par le monde extérieur, mais en plaçant tout l'intérêt du spectacle dans le spectateur, la personnalité de sa vision, enfin, firent naître chez lui le désir de vastes réalisations, désir d'autant plus vif que son imagination était ardente.

Rousseau possède donc les facultés artistiques essentielles de sa race. Nous montrerons les écueils qu'il a su éviter.

Nous ne nous attarderons pas à parler de la sensibilité wallonne. Tous ceux qui ont eu la prétention de la définir sont restés à court d'arguments dès qu'il fallut sortir des généralités courantes. Il s'agit de déterminer tous les éléments physiologiques d'une race, avant de pouvoir établir la psychologie de celle-ci, il faut partir de la biologie pour arriver à la sensibilité. Cette sensibilité, ce n'est pas la fantaisie d'un essayste qui parviendra à la circonscrire, mais les travaux de quelques générations de savants condensés par un esprit puissamment synthétique. Il faudra relever les particularités de chaque village et pour ainsi dire de chaque hameau, analyser et déterminer les différents alliages, voir de quelle manière les immigrants se sont fusionnés avec les autochtones. C'est à peine si l'on a commencé à

s'occuper de nos mœurs et de nos coutumes. C'est à peine si nos critiques possèdent les éléments généraux de notre histoire !

Étude d'après Marie.

Mais ce que nous pouvons dire, c'est que les wallons sentent que Victor Rousseau exprime le plus

adéquatement leurs émotions, qu'en lui apparaît le plus clairement leur sens architectural et leur sens musical qui relèvent également des lois de la suprême harmonie.

Tandis que les peintres de la Renaissance flamande et plus particulièrement ceux de la pléiade rubénienne, inspirent Jef Lambeaux, c'est de César Franck, c'est de la chanson populaire, que surgissent les œuvres du liégeois Joseph Rulot, c'est Beethoven, c'est en général la musique et la danse qui déterminent chez Victor Rousseau l'enthousiasme créateur. Cette différence vaut d'être notée.

Schopenhauer croyait reconnaître dans la musique même une idée du monde. Pour lui, celui qui pourrait l'interpréter entièrement avec des concepts se donnerait une philosophie explicative de l'univers.

Sans aller jusque là, disons que les Grecs mêlaient la musique et la sculpture. D'autre part, Victor Hugo écrivait, sur la plinthe d'un bas-relief antique, avant que Verlaine ne nous eut parlé de la musique avant toute chose, ces vers :

La musique est dans tout, un hymne sort du monde. Rumeur de la galère aux flancs lavés par l'onde, Bruits des villes, pitié de la sœur pour la sœur, Passion des amants jeunes et beaux, douceur Des vieux époux usés ensemble par la vie, Fanfare de la plaine émaillée et ravie, Mots échangés le soir sur les seuils fraternels, Sombre tressaillement des chênes éternels, Vous êtes l'harmonie et la musique même ! Vous êtes les soupirs qui font le chant suprême !

L'Offrande

Pour notre âme, les jours, la vie et les saisons, Les songes de nos cœurs, les plis des horizons, L'aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies, Flottent dans un réseau de vagues mélodies ; Une voix dans les champs nous parle, une autre voix Dit à l'homme autre chose et chante dans les bois. Par moment, un troupeau bêle, une cloche tinte. Quand, par l'ombre, la nuit, la colline est atteinte, De toutes parts on voit danser et resplendir, Dans le ciel étoilé du zénith au nadir, Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales, Le groupe éblouissant des notes inégales. Toujours avec notre âme un doux bruit s'accoupla ; La nature nous dit : chante ! Et c'est pour cela Qu'un statuaire ancien sculpta sur cette pierre Un pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière.

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