‹ Victor RousseauChapitre 6 sur 19 · L'ITALIE · texte numérisé non relu

L'ITALIE

Maintenant que nous avons établi, autant qu'il est possible de le faire, les bases ethniques et raciques du talent de Victor Rousseau, voyons l'impression que l'Italie a produite sur lui.

Le prix Godecharle obtenu, libéré de toute besogne d'artisan, délivré de toute attache, il visita l'Angleterre et la France et se fixa pour deux années à Paris. Là tout en secouant la grande timidité que lui avait donnée une vie trop solitaire, toute consacrée à l'étude, il prit un contact plus direct avec les grandes écoles d'art représentées au Louvre et autres musées, par des chefsd'œuvre. L'admirable sens des proportions que Paris a hérité d'Athènes, séduisit tout de suite notre artiste et contribua à lui épurer le goût qu'une éducation exclusivement belge ne développe pas outre mesure, il faut bien le dire.

Une cellule de sagesse est au milieu de l'Occident dit M. Adrien Mithouard dans son Traité de V Occident : l'Ile-de-France. Nulle part ailleurs l'architecture gothique, ainsi que celle de la Renaissance, n'a de

Cariatides

signification plus précise, ne montre plus d'harmonie, d'élégance en même temps que de simplicité. Nulle part ailleurs elle ne s'applique comme là aux nécessités de temps et de lieu, nulle part ailleurs elle ne correspond aussi exactement aux besoins qui l'engendrèrent. Les autres arts participent de cet esprit d'ordre, de mesure et de clarté qui apparaît chez les habitants de cette contrée bénie. A côté des gens de l'Ile-de-France, ceux du Midi aussi bien que ceux du Nord, semblent la proie d'une mégalomanie constante.

Pour un artiste comme Rousseau, dont 1 ame aspire à la parfaite harmonie, les chefs-d'œuvre de l'art français furent d'un haut enseignement. Toutes ses compositions se ressentiront, par la suite, du contact avec la cellule de sagesse, au point que l'on dira de lui qu'il est un artiste français moderne.

Il consacra la dernière année à visiter l'Italie.

Ce fut là qu'il éprouva les sensations les plus fiévreuses et les plus ardentes de sa jeunesse. L'Italie, dont nous avons tant rêvé tous, il la voyait, enfin ! Il se sentit pousser des ailes ! Florence surtout l'enthousiasma. Florence n'est-elle pas une harmonie ? Nous ne la voyons jamais telle qu'on nous l'a décrite, mais son charme insidieux se rit des désillusions premières. Peu à peu le passé renait, non pas un passé mort que l'on enterrera de nouveau, mais un passé subtil, qui se mêle au présent, « quelque chose comme un de ces colliers d'or exhumés du tombeau de quelque roi étrusque et qui frémit sur la poitrine d'une belle femme ». Les gens qui regardent les bijoux aux vitrines du Ponte Vecchio sont à peu près les mêmes qu'au temps du furieux

Benvenuto Cellini, la foule qui vous coudoie ressemble à celle que traversait le redoutable Guido Cavalcanti l'ami de Dante. La scène n'a guère changé depuis l'époque où le savant à la belle chevelure qui avait visité les îles de la Mer du Nord, montait à travers les bois d'oliviers pour regarder du côté de Vallombrosa ; c'est là que Galilée a découvert la rotation de la terre. C'est là que Milton, en contemplant la vallée de l'Arno, a rêvé son paradis. C'est là qu'ont vécu Machiavel et Savonarole et toi, divin Léonard ! C'est là, dans l'église de Santa Maria Novella, que Boccace et deux amis se rencontrèrent avec sept jeunes femmes et résolurent, tandis que la peste sévissait à Florence, d'aller jouer le Décaméron au château de Pampinéa. C'est là que Laurenzo il Magnifico se promemait en costume de roi mage, là que le duc rencontra pour la première fois Bianca Capello, là que les Florentins se rassemblèrent en pleurant, à minuit, pour contempler une dernière fois la face de leur Michel- Ange. On passe près d'une porte, elle est de Ghiberti. Voilà un savetier assis à la même place ou Toscanelli dessinait les cartes qui servirent à Christophe Colombe pour découvrir l'Amérique. Voilà une marchande qui ressemble à celle à qui Donatello achetait ses œufs. Voici le quartier ou Ghirlandajo jouait, enfant. Les témoins des plus grandes choses du monde vous entourent. Accordez-leur quelque attention. Ils vous parlent.

— Ici, disent-ils, tout homme puisait dans l'air qu'il respirait la force et l'audace de tenter de grandes choses. Ce ne sont pas seulement les maîtres puissants qui ont fait Florence, ce sont aussi les humbles, les

ouvriers qui réalisaient leur tâche avec toute leur intelligence et tout leur cœur. Ce netait pas seulement Léonard de Vinci, mais aussi de pauvres peintres qui exécutaient avec enthousiasme le travail qui leur était confié, (i)

Est-il besoin de dire que le spectacle vraiment kaléidoscopique que ces trois années avaient offert aux yeux de Rousseau, ne lui laissait point assez d'ordre et de mesure pour fixer ses goûts et ses préférences artistiques ; il voyait trop peu clair en lui-même, le songe intérieur, qui se prolongeait depuis sa première adolescence, l'empêchait de s'attacher pour longtemps à d'autres spectacles.

Et comment choisir entre un si grand nombre d 'œuvres, à un âge où le sens critique n'exerce encore aucun contrôle sur l'enthousiasme ?

L'Art italien avait trop de correspondances avec ses aspirations pour qu'il ne le sentit point profondément. Et puis, les primitifs ont donné au sentiment une prépondérance telle qu'il est difficile à un débutant de se soustraire a leur influence, surtout si ce sont les expressions émotionnelles qui ont d'abord aimanté ses recherches. Il fut donc séduit par cet art qui, avec un minimum de moyens techniques, aboutit au maximum d'expression et s'élève, pur comme une prière. Ce minimum de moyens plaît toujours à ceux dont l'indigence de métier est la plus grande, aussi ne faut-il pas s'étonner de ce que les débutants considèrent cela comme le suprême de l'art. Ils aiment les simplifica-

(i) Anatole France. Le Lys rouge.

tions, non pour les significations essentielles qu'elles comportent ou recherchent, mais parce qu'ils se croient autorisés par elles à ne point parfaire leur apprentissage et à mépriser toute technique.

Donc les peintres l'attirèrent d'abord plus que les sculpteurs. Et cette impression se confirma. Rousseau la garde aujourd'hui encore, et je ne serais pas surpris que mainte fresque estompée d'ombre, sous la voûte mystérieuse de quelque chapelle basse d'Assise du xiie siècle, n'ait été pour lui plus révélatrice et plus inspiratrice que la sculpture italienne en général. La peinture à fresque, avec la gamme de ses tons effacés, continuait à ses yeux le rêve musical qui ne cessait de le hanter.

C'est ainsi qu'au lieu de se préoccuper de choses de métier, il se laissait aller à ses impressions, attendant des chefs-d'œuvre, non un enseignement technique, mais une révélation sentimentale.

Voilà qui est encore bien d'un Wallon! La contemplation des Florentins, des Italiens mûrit le talent de Rousseau sans l'altérer. Devant délia Robbia, Donatello, Cellini, Buenarotti, il reste ce qu'il est. Il les admire sans subir leur emprise. Ils ne dénaturent point son originalité et ne modifient point sa sensibilité d'art particulière. C'est en quoi les Wallons se différencient de la plupart des Flamands qui s'en furent étudier en Italie et que la somptueuse Renaissance Italienne modifia souvent.

Rousseau avait une personnalité nettement marquée déjà alors.

Il s'attarda longtemps devant les gestes si expressifs

Émus

des primitifs et particulièrement devant Giotto qui lui paraît contenir l'art italien tout entier. Pisanello, Gozzoli, Lucas délia Quercia et tant d'autres partagèrent son admiration passionnée. Les artistes de la Renaissance l'enchantèrent, mais parmi eux, encore une fois, sa préférence va droit à un peintre : Léonard de Vinci vers lequel il ne se lasse pas de revenir. Il trouve dans la magie de son œuvre un infini d'expression qui indique tout ce que nos préoccupations et nos recherches modernes peuvent avoir de compatible avec l'art.

Aucun autre, si ce n'est en peinture Van Eyck qu'il préféra vite à Memling, Rembrandt, et en musique Beethoven, ne lui donna autant de délices spirituelles. Raphaël a trop de quiétude, et Michel-Ange une force héroïque qui arrête tout après lui.

On a cité souvent Donatello devant quelque œuvre de Rousseau, mais en y regardant de près, on constate qu'il existe de profondes différences entre un caractériste farouche qui voit la vie au sortir du moyen-âge, exprime une beauté raffinée et subtile qui clôt un art et celui qui, poursuivant une expression toute morale, conçoit la sculpture peut-être plus comme moyen que comme finalité. Les ressemblances entre eux ne peuvent être que fort superficielles. Le maître du David et du Saint Jean n'a, en réalité, laissé aucune trace dans l'œuvre de l'artiste à qui nous devons Deméter, les Sœurs de V Illusion, Sous les Etoiles, Intimité et le Grotipe familier.

Rousseau, d'ailleurs, avant de partir pour son voyage de trois années, avait exécuté X Amour Virginal. Entre ce bas-relief et les groupes composés par la suite,

il n'y a point de différences radicales dans l'inspiration, et dans la facture, il y a de la perfection en plus.

Indépendamment des grands peintres Léonard

de Vinci, Van Eyck, Rembrandt et du grand musicien Beethoven, il fallait, pour achever d'impressionner l'art de Rousseau, sans qu'il soit question de l'inévitable

éclectisme auquel nous entraîne aujourd'hui une complaisante éducation, une sculpture faite de plus de simplicité et de force équilibrée, je veux parler de la sculpture grecque.

Est-ce l'œuvre elle-même dans sa beauté technique et expressive qui le transporte d'admiration, où l'évocation toute entière des dieux et des temples d'un peuple élu, dans une contrée bénie? Il ne sait, mais il admire avec confiance tout ce dont s'émerveillent ses yeux, et sa curiosité, qui s'efforce de comprendre, recule indéfiniment les bornes de la connaissance.

Ghiberti disait, en parlant d'une statue antique : Il n'est pas possible d'en exprimer la perfection avec des mots. Elle a des suavités infinies que l'œil seul ne comprend pas ; c'est la main qui les découvre par le toucher.

Rousseau éprouve un amour analogue pour cette même sculpture grecque.

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