‹ Victor RousseauChapitre 7 sur 19 · AU TRAVAIL · texte numérisé non relu

AU TRAVAIL

Victor Rousseau rentra en Belgique au printemps de l'année 1894 afin de participer au concours de sculpture pour le prix de Rome. Il n'obtint que la seconde place. Le juiy n'aimait point de voir le même artiste bénéficier de deux prix à peu près dans le même temps. Rousseau s'en consola philosophiquement.

— Je me demande, me disait-il un jour, ce que j'aurais fait en Italie pendant une nouvelle période de quatre années, subissant l'envoûtement des chefsd'œuvres accumulés. Rendu au sol natal, j'en sentis tous les bienfaits. C'est alors que mon effort personnel s'ébaucha, avec des alternatives d'inquiétude et de solitude heureuse, entre des travaux décoratifs.

Tout de suite, il donna le bas-relief Muse et le buste la Femme de trente ans.

Je ne me dissimule pas que, dans X Amour Virginal, comme dans le Cantique d'Amour où il y a pourtant de grandes qualités d'exécution, Rousseau subit l'influence de ce que l'on appelait alors l'art idéaliste et qu'il fit là de la sculpture « littéraire », c'est-à-dire qu'il

voulut introduire dans la sculpture des éléments étrangers à cet art. Mais cette sorte de rougeole artistique lui dura peu, pour la double raison que ses bases étaient solides et qu'il avait quelque chose à exprimer. Pour produire, il n'avait pas besoin de se battre les flancs ni de chercher midi à quatorze heures, car il portait en soi une œuvre impatiente de trouver sa réalisation.

La Femme de trente ans montra que Rousseau prenait définitivement possession de soi-même, abandonnant aux songes-creux les fantaisies prétendument idéalistes d'un esthétisme dévoyé. Sur le visage qu'il modelait, il voulut inscrire la douleur que cause, au seuil de la maturité, le regret d'une jeunesse inassouvie.

Balzac a donné à la littérature une synthèse puissante de la femme de trente ans. M. Albert Giraud, dans un beau sonnet, a décrit les charmes d'une femme de quarante ans :

Dans tes grands yeux, emplis de chaude obscurité Où luisent vaguement les secrets de la vie, J'ai puisé pour toujours la chimérique envie D'un suprême plaisir que je n'ai point goûté.

L'héroïne de Rousseau est aussi pleine de mystère. De la vie elle connait des choses étranges et amères, elle a souffert et aimé. Sa résignation n'est pas complète, il y reste quelque chose du désir. Autour de ses yeux flottent comme des regrets, mais des regrets qui allument de nouvelles ardeurs.

Certes, dans ce buste, il cherchait encore à exprimer une idée. Et tant mieux, puisqu'il y a réussi en ne se

servant que des moyens propres à la sculpture ! Il n'est pas interdit à l'artiste de penser !

Désormais, les deux tendances qui se partageaient l'esprit de Rousseau s'unissent pour former une haute personnalité. A partir de ce moment il a trouvé son style qui ira s'affirmant et se perfectionnant sans cesse.

Pendant son voyage, ses carnets s'étaient remplis d'une foule de projets qu'il comptait exécuter bientôt. Mais il ne put se mettre d'emblée à quelque grand travail ; les circonstances ne s'y prêtèrent point. Il ne s'attarda pas à récriminer contre l'inclémence des temps: il songea plutôt à réaliser une série d'esquisses et modela des figures et des groupes de petites dimensions, comptant bien les reprendre à une échelle plus importante par la suite. Dans sa pensée, ce n'étaient que des études, mais elles apparurent d'emblée au public sous l'aspect d'œuvres définitives.

Rousseau en fut étonné ! Mais quoi ! L'expérience enseigne que l'art comporte une part de hasard ; une œuvre exige parfois des mois et des années d'élaboration, quelquefois elle jaillit toute armée comme Pallas Athénè du front de Zeus père des Dieux.

Rousseau travailla résolument à l'expression de quelque synthèse. Il modela avec plus d'amour encore ses petits bronzes qu'il considère aujourd'hui comme de petits poèmes reliant des ensembles plus importants et plus définitifs que, de temps en temps, il parvient à réaliser.

On voit que, de plus en plus, l'artiste se rend compte de l'importance de la technique en sculpture,

si longue à acquérir, si difficile à assouplir au point de faire exprimer le sentiment par la matière.

Il pense à créer une sorte de physionomie d'œuvre qui soit en rapport avec cette technique. Il sait désormais que l'artiste ne peut se proposer une fin trop absolue et que, d'ailleurs, entre les grandes lignes, il reste assez de place pour un imprévu considérable de richesses expressives que la nature généreuse renouvelle sans cesse.

Enfant endormie.

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