‹ Victorien Sardou et l'Oncle SamChapitre 3 sur 6 · A VICTORIEN SARDOU · texte numérisé non relu

A VICTORIEN SARDOU

Son collaborateur et ami ,

Pour en revenir à l'auteur Vanderburck, qui vivait sur la route de Rueil à Bougival, il nourrissait dans ses cartons un certain nombre de pièces refusées, dites ours dans l'argot des théâtres. Vanderburck, ayant fait la connaissance de Sardou chez Déjazet, lui proposa d'entrer dans sa ménagerie pour faire la toilette des bètes.

L'un de ces ours était un drame en cinq actes intitulé la Jeunesse de Figaro,

Sardou emporta l'ourson chez lui, fit son éducation et le transforma en un charmant pastiche, qui devint le point de départ de sa fortune, après quoi, il abandonna à jamais la ménagerie de Vanderburck, qui retourna dans

sa retraite de Rueil, où il vécut heureux jusqu'à la fin de ses jours avec une croix à la boutonnière et une autre au-dessus de sa porte, cette dernière surmontant les armes du vaudevilliste où l'on remarque deux plumes d'oie sur fond de gueule.

Tout en dressant Vours de Vanderburck, Victorien Sardou achevait ses pièces à lui. L'une d'elles fut présentée au directeur du Gymnase par la future M"" Sardou, M"' Laurentine Léon.

Cette comédie intitulée : Paris à l'Envers^ titre obscur qui signifiait les Dessous de Paris, eut la chance d'être lue par M. Montigny. Le directeur du Gymnase, frappé du talent immense qui éclatait dans cette œuvre, fit venir l'auteur et :

— Je ne puis jouer votre pièce, lui dit-il, et j'en éprouve un profond chagrin. Il y a des scènes remarquables et d'une audace rare, beaucoup d'esprit et un grand sentiment de la scène, à côté d'une inexpérience d'écolier, Vou-

lez-vous que je soumette votre pièce à Scribe ? Il a trop d'expérience, vous n'en avez pas assez ! A vous deux, cela fera une bonne moyenne.

Scribe lut la comédie et la renvoya à M. Montigny avec une lettre des plus cruelles. Il y avait notamment au quatrième acte une scène d'amour qui révolta le vieux maître. Lui qui avait uni tant de couples au théâtre, sur l'air de V Apothicaire, ne comprit point qu'un autre pût oser présenter au public la passion dans toute sa violence. Il pensait que cette scène serait un scandale et que le public ne la supporterait pas. Bref, il termina sa lettre en laissant entendre que cette fameuse scène était de la littérature de la pire espèce, mais point de la littérature dramatique.

Cinq ou six ans après, la scène fut cependant jouée et fit le succès plus que centenaire de Nos Intimes. C'est la scène de viol du quatrième acte.

Il n'est pas surprenant d'ailleurs que la lec-

ture de Paris à V Envers ait frappé l'esprit de M. Montigny. Cette pièce vague contenait plus d'une scène de cette force, et Sardou avoue luimême avoir fait depuis quatre ou cinq pièces avec les idées de cette œuvre de jeunesse.

Malgré l'arrêt sévère de Scribe, M. Montigny ne se découragea pas.

— Il y a en vous l'étoffe d'un auteur dramatique, dit-il à Sardou, apportez-moi une pièce nouvelle et mon théâtre est à vous !

Quelques mois après, Sardou présenta les Gens Nerveux au directeur du Gymnase.

M. Montigny lut la comédie et :

— Je vais vous donner un bon conseil, dit -il : allez trouver Théodore Barrière. Comme facture, votre comédie ressemble beaucoup à son répertoire. Je crois qu'en remaniant votre pièce. Barrière en fera un succès.

L'auteur des Faux Bonshommes lut les Gens Nerveux et dit à Sardou :

— Ce n'est pas une pièce du Gymnase ! Il faut la donner au Palais-Royal.

Barrière remania les Gens Nerveux à sa façon et les fit recevoir au théâtre du Palais- Royal.

De son côté, Sardou ne se reposait pas : il avait porté au Vaudeville, dirigé alors par Louis Lurine, une comédie en trois actes. Six mois s'étaient écoulés. Pas un mot de réponse ! L'auteur jugeait avec raison qu'il valait mieux profiter des bonnes dispositions de M. Montigny poirr porter cette comédie au Gymnase.

Il s'en fut au Vaudeville, où il trouva le secrétaire du directeur, M. Boïeldieu.

— Je suis M. Victorien Sardou, fit-il.

M. Boïeldieu hocha la tête comme un homme qui pense : « Qu'est-ce que cela me fait !» et :

— Que désirez-vous? demanda-t-il.

— J'ai présenté une pièce il y a six mois !

— A qui l'avez-vous remise?

— Au concierge !

— Vous comprenez, repritle secrétaire, nous en recevons tant! Il faudrait dix employés pour lire tout cela.

— Alors vous ne l'avez pas lue ?

— C'est probable !

— Et vous ne comptez pas la lire ?

— M. le directeur a bien autre chose à faire. Les auteurs les plus renommés l'accablent de demandes de lecture.

— C'est juste. Alors rendez-moi ma pièce.

— Eh bien ! revenez dans trois ou quatre jours.

Quand Sardou revint, le secrétaire ne s'était pas encore occupé de lui. Il le conduisit dans une chambre où pêle-mêle gisaient sur une table plus de cent actes présentés au directeur et qu'on n'avait pas pris la peine de lire. Dans cette Morgue de la jeune intelligence littéraire de Paris, Sardou découvrit sans peine sa comédie, roulée comme au jour où il l'avait remise au concierge et ornée de la lettre au directeur qu'on n'avait pas daigné décacheter. Le pauvre Louis Lurine, dont la direction ne fut pas heureuse, chercha vainement le succès ailleurs, quand la fortune de son théâtre était là

parmi toutes ces pièces présentées par déjeunes inconnus.

La comédie dédaignée de Sardou s'appelait : les Pattes de Mouche.

Ces choses-là peuvent étonner le public, mais nous autres qui savons les choses parisiennes, nous n'en sommes plus surpris. Alexandre Dumas fils, qui devait changer l'allure du théâtre contemporain, a, pendant des années, frappé à toutes les portes sans pouvoir faire jouer la Lame aux Camélias. En littérature, les exemples de ce genre sont si nombreux qu'on ne les compte plus. A Paris, il ne suffit pas d'avoir du talent, il faut encore avoir de la chance. Qui sait combien d' œuvres intéressantes ont été englouties avec les auteurs découragés I

C'est donc au théâtre du Gymnase que Sardou porta les Pattes de Mouche, dédaignées au Vaudeville. M. Montigny n'eut pas plus tôt lu cette comédie mouvementée et intéressante, qu'il la reçut. C'était la première œuvre complète de

Sardou. 11 ne s'agissait plus ici de l'essai d'un jeune homme doué, mais d'un ouvrage dramatique dont l'auteur n'ignorait plus aucune ressource du théâtre. M. Montigny mit à la disposition de Sardou le dessus du panier de sa troupe, M""' Rose Chéri en tête.

Victorien Sardou n'était déjà plus un inconnu pour le public des premières représentations. Les Premières Armes de Figaro^ comédie qui inaugura le théâtre Déjazet, avaient signalé le jeune collaborateur de Vanderburck à l'attention des hommes du métier. On se disait que celui-là n'était pas le premier venu. Il s'était fait un certain bruit autour des Pattes de Mouche, les échos des répétitions présentèrent cette première comédie d'un auteur nouveau comme une chose curieuse. M. Montigny, qui sait les choses de théâtre comme personne, avait été frappé par le tour vif du dialogue et une entente de la scène surprenante dans un débutant. Sardou lui-même comprit que de cette œuvre dépendrait son avenir; il allait aborder la scène illus-

tréepar les Scribe, lesBayarcl et plus lard, dans une littérature plus élevée, par les Dumas, les Augier, Barrière et Sandeau.

La fameuse soirée qui devait décidément le classer parmi les auteurs en vogue, arriva enfin. Sardou fut le premier au rendez-vous. Fiévreux, inquiet; tourmenté par la pensée que son sort futur dépendrait de cette soirée, il se promenait sur le boulevard Bonne-Nouvelle. Je le vois encore circuler sur l'asphalte à l'heure où le public de la première se mettait à peine à table; ses longs cheveux, encadrant sa tête livide, lui donnaient un air fantastique.

A cette époque, quoique fort connu déjà dans le monde littéraire, Sardou n'était pas encore entouré de cet état-major qui suit les auteurs célèbres aux premières représentations, soutient leurs pièces et acclame les triomphateurs à la sortie du spectacle.

A minuit, Sardou avait trouvé sa cour. Quelques heures suffirent pour changer la face des choses. L'auteur si longtemps dédaigné devint

en une soirée l'auteur en vogue. Désormais tous les théâtres lui étaient ouverts.

Quelques jours après, n'ayant pu s'entendre avec M. Montigny sur la distribution d'une nouvelle pièce, Sardou s'en alla trouver le directeur du Vaudeville, qui venait de prendre la succession de M. Louis Lurine.

Cette fois, le secrétaire du théâtre le reçut fort bien et l'annonça à son chef.

— Qu'est-ce qui me procure la bonne fortune de vous voir chez moi? demanda M. Dormeuil père.

— Je vous apporte une comédie.

— Son titre?

— Les Femmes fortes,

— Voulez-vous prendre la peine de passer demain à midi au théâtre?

— Volontiers, dit Sardou, je vous apporterai la pièce.

— J'allais vous le demander, fit le directeur.

— Et vous la lirez sans retard? demanda Sardou.

— Je ne la lirai pas du tout, répliqua le directeur, c'est vous qui la lirez aux acteurs que nous allons choisir à l'instant même.

Dans les Femmes fortes , qu'on n'a certes pas oubliées, se trouve déjà V Oncle Sam en germe. Qui ne se rappelle pas l'excellent Numa dans ses récits sur l'Amérique? Ceci prouverait du moins que Sardou avait déjà les yeux fixés sur les mœurs américaines avant qu'on l'accusât d'avoir pris V Oncle Sam à Pierre et à Paul.

C'est la mode à Paris de crier au plagiat le lendemain de chaque succès de Sardou. A propos des Pattes de Mouche^ on l'a accusé de s'être inspiré d'une nouvelle d'Edgar Poë; le dénoûment des Intimes^ disait-on, avait été emprunté à je ne sais quel vieux vaudeville; la scène capitale de Patrie^ aiïirmait-on, était calquée sur un vieux drame de Méry qu'on déterra pour la circonstance et qui disparut tristement après avoir ennuyé un public peu nombreux pendant dix ou quinze représentations. La pièce de Sardou

86 VICTORIEN SAHDOU^

dont personne ne contesta l'entière paternité est la Papillonne,

Il est vrai que cette comédie tomba à plat au Théâtre-Français.

Dans l'histoire du théâtre on n'a pas d'exemple qu'au lendemain d'une chute on ait accusé un auteur dramatique d'avoir pillé qui que ce soit. Les succès ont le privilège de soulever les réclamations de cette nature. Or, il n'est pas de pièce de théâtre où l'on ne trouverait sans peine une certaine ressemblance avec une autre pièce. Il est peu de comédies oii l'auteur ne récompense la vertu à minuit, en unissant Ernest et Augustine qui s'aimaient depuis le premier acte. Tout le théâtre depuis son origine jusqu'à nos jours repose sur une douzaine de situations. Toutes les pièces se ressemblent par le fond banal d'où un auteur ne peut pas s'écarter sans choquer le public. De temps en temps un écrivain de valeur essaye de remonter ce courant et paye son audace par l'indifférence du public.

Victorien Sardou le sait mieux que personne

et il sert à ce public qui Taime les plats qu'il préfère. C'est souvent un peu gros d'effet, mais cela frappe fort et impressionne la foule. Les délicats se rattrapent dans l'œuvre de Sardou sur les détails. Une situation banale devient, sous sa plume habile et spirituelle, une chose exquise. Il a la science du théâtre au même degré que Scribe, avec cette supériorité qu'il la met au service d'un esprit moderne, préoccupé des choses de son temps. Victorien Sardou offre le curieux spectacle d'un écrivain dramatique qui, pendant quinze années, a su conserver la sympathie du public parisien sans la lasser un instant. Peut-être serait-on en droit de demander des œuvres plus fortes à l'auteur qui, dans quelques scènes de Puirie, a fait parler à ses personnages une langue si élevée.

Mais Sardou a quarante ans à peine et c'est un travailleur acharné. C'est avant tout un improvisateur qui, au courant de la plume, jette sur le papier l'idée qui le frappe pour le mioment. Tout est bon à son activité dévorante ; drame,

comédie ou vaudeville, peu lui importe. De ci, de là, à côté de productions hâtives comme Andréa^ bâclée pour une actrice américaine en quête d'un rôle à effet, il écrit la Famille Benoîiony une des comédies les plus fortes de ce temps, et Patrie^ le drame le plus remarquable qu'on ait représenté depuis vingt ans.

Il n'est donc pas étonnant que son talent si souple et si varié ait fait de Sardou l'enfant gâté du public non-seulement en France, mais partout où l'on joue la comédie. Depuis Scribe, aucun écrivain dramatique français n'a joui d'une vogue si incontestée dans les pays étrangers. On ne se figure pas quelle vogue s'attache à son nom partout où il y a un public et un théâtre; il ne compte peut-être pas parmi les délicats, chez les esprits d'élite, qui demandent au théâtre plus qu'il ne peut donner en moyenne, mais il a pour lui plus qu'aucun autre la faveur du public, de la. foule pour laquelle il travaille.

C'est pour ce grand public, qui, insouciant de

la valeur purement littéraire d'une œuvre dramatique, ne demande au théâtre que l'émotion, l'intérêt et l'esprit, que Sardou conçoit et exécute ses pièces. Il n'a en vue que ce public-là; il ne se préoccupe nullement du plus ou moins d'effet de la première représentation, pourvu qu'il frappe l'imagination de la foule qui fait le succès d'une pièce de théâtre.

Et souvent Sardou a raison, comme, par exemple, pour sa meilleure comédie, la Famille Benoîton^ à laquelle le public de la première représentation fit un accueil des plus froids, qui fut ensuite jouée plus de deux cents fois et qui est aujourd'hui, de l'avis unanime, l'une des œuvres les plus fortes et les plus curieuses que la littérature contemporaine ait produites.

Mais il est temps de revenir à l'Oncle Sam,

90 VICTORIKN SARDOU

Page 1