‹ Victorien Sardou et l'Oncle SamChapitre 4 sur 6 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Par une belle matinée du mois d'octobre 1872, le télégraphe annonça à Sardou que le théâtre de la cinquième avenue de New-York, où l'Oncle Sam devait être joué, venait de brûler.

Quinze jours après, sir ElliotBernett arriva à Paris. Il avait appris le français depuis sa dernière visite.

— Eh bien ! dit-il à Sardou, je viens voir V Oncle Sam à Paris.

Pour toute réponse l'auteur lui tendit une lettre de la censure lui annonçant que sa pièce était arrêtée par ordre supérieur.

Ordre supérieur, cela veut dire en France et

SOUS tous les gouvernements, un pouvoir anonyme dont personne n'accepte la responsabilité. Ordre suprême, c'est au choix la censure, le gouverneur de Paris, le ministre, le chef de l'État. On va trouver les censeurs.

— Que voulez-vous? disent-ils, ce n'est pas notre faute ! Allez voir le gouverneur de Paris, car nous sommes en état de siège.

Le gouverneur de Paris, c'est le général de Ladmirault, et l'on peut admettre, sans crainte de froisser ses susceptibilités, que le général se trouve plus à l'aise à la télé d'un corps d'armée qu'à la tête des pékins qui forment la commission d'examen.

L'interdiction de rOnde Sam jeta l'administration du Vaudeville dans un désarroi complet. Après avoir autorisé le fameux Rahagas^ personne ne pouvait s'attendre à ce que l'ordre supérieur défendît une pièce sur les mœurs américaines.

Sir Elliot Bernett s'était installé au Grand- Hùtel, en attendant que la pièce fût rendue.

Cette fois il employa son temps à visiter les monuments de Paris. Pendant ce temps, le directeur du Vaudeville courait de l'un à l'autre.

— Allez voir le gouverneur, lui dit-on à la censure.

Le général de Ladmirault, qui, il faut le dire bien vite, montra les dispositions les plus bienveillantes pour l'auteur et le directeur, répondit à son tour :

— Allez trouver le ministre.

Le ministre sembla fort surpris qu'il existât encore une censure dramatique, qu'il condamnait en principe comme une atteinte à la liberté de la pensée.

— Mais, répondit-il, cela ne me regarde pas du tout. S'il existe une censure en France, c'est bien malgré moi et je suis heureux que cette question fâcheuse échappe à ma compétence. Le gouverneur de Paris est pour le moment juge souverain de ces sortes de choses.

— Cependant, objecta le directeur, je crois qu'un mot de vous...

Le ministre l'interrompit :

— Je ne veux pas savoir si, oui ou non, la censure fonctionne encore sous le régime républicain, dit-il; si oui, j'en suis, pour ma part, très-peiné. J'aime donc mieux l'ignorer.

L'ordre supérieur était donc en réalité ce terrible pouvoir anonyme de tout le monde et de personne !

Sir EUiot Bernett était monté sur l'Arc de Triomphe, il avait visité les musées et ce qui reste des Gobelins ; il s'était promené dans les égouts; il avait escaladé Montmartre. Paris n'avait plus de charmes pour lui et quinze jours après il s'en retourna à New- York, attendant, pour voir V Oncle Sam, que le théâtre américain fût reconstruit.

Pendant ce temps, le malheureux directeur du Vaudeville s'élança à la recherche de l'ordre supérieur, qu'il ne parvint pas à découvrir. Malgré les dispositions les plus bienveillantes du général gouverneur de Paris, il n'obtint rien. L'ordre supér'ieur avait définitivement apposé son

veto à la nouvelle pièce. L'ordre supérieur était tantôt à Versailles, tantôt à Paris. M. Carvalho allait demander à tous les échos :

— Avez-vous vu l'ordre supérieur?

Et l'écho lui répondait :

— L'ordre supérieur existe, mais personne ne sait où il perche.

Au bout d'un mois, le directeur du Vaudeville fut à bout de forces.

— Écoutez, dit-il à Sardou, je crois bien connaître mon Paris et même Versailles. J'ai fureté nos deux capitales dans tous les sens, sans le moindre succès. Cependant, puisque l'ordre supérieur défend la pièce, c'est qu'il existe. Mettez-vous à sa recherche, peut-être serez-vous plus heureux que moi!

— Je crois, répondit Sardou, que j'ai vu l'ordre supérieur au Vaudeville pendant la représentation de Rabagas, C'est lui qui sifflait aux tirades anti-républicaines. C'est une raison

• pour que je ne m'en occupe pas.

— Cependant, si vous alliez voir le gouverneur?

— J'ai pour M. de Ladmirault la plus profonde estime, répondit Sardou, mais je suis convaincu que l'ordre supérieur ne réside pas à son quartier-général.

— Et le ministre? fit M. Carvalho.

— Je ne lui ferai pas le chagrin de lui rappeler que, sous son règne, il existe en France une censure qu'il a combattue sous le règne des autres.

— Voyons, reprit le directeur, si vous vous adressiez à l'ambassadeut* d'Amérique?

— N'allons pas plus loin, riposta Sardou ; je ne pense pas qu'il me convienne, à moi, auteur français, de solliciter dans les chancelleries étrangères l'autorisation de faire jouer une pièce. Tout ce que je puis faire pour vous et pour moi, c'est de soumettre l'affaire au chef de l'État. Il doit savoir où demeure l'ordre supérieur et connaître ses intentions.

— Comment voulez-vous aller jusqu'au chef dei'Élat?

— C'est même la seule demande que je con-

sente à faire, ditSardou d'un ton qui ne souffrait pas de réplique.

En France, le chef du gouvernement doit s'occuper de tout, et ce n'est pas là le moindre étonnement des étrangers de voir le souverain ou le président de la République, au mijieu des questions les plus graves, s'occuper des choses du théâtre. Sous l'empire, on savait du moins où résidait l'ordre supérieur; il était aux Tuileries et, en plus d'une circonstance, Napoléon III intervint personnellement pour rendre la liberté à une pièce de théâtre. On se rappelle la phrase de M. Emile Augier ; il s'agissait, je crois, de l'interdiction des Effrontés.

— Sire ! dit-il à l'empereur, je suis un homme d'ordre et un honnête homme. Que l'État me laisse la responsabilité de mes œuvres.

Et l'empereur autorisa la représentation, malgré les différents degrés de l'ordre supérieur qui J' avaient interdite !

Victorien Sardou pensait avec raison qu'un

seul homme en France pourrait sauver le théâtre du Vaudeville et sa pièce. Il envoya rOncle Sam à M. Thiers avec la lettre qu'on va lire :

« Paris, le 20 janvier 1873.

» Monsieur le Président,

)) Pardonnez la liberté que je prends de détourner un moment votre attention des graves intérêts qui la préoccupent pour l'attirer sur les faits suivants :

» J'ai écrit pour le théâtre du Vaudeville une pièce intitulée rOnde Sam. Cette pièce a été l'objet d'un rapport de la commission d'examen concluant à la représentation, comme n'offrant aucun inconvénient au point de vue de l'ordre et de la morale.

)) Néanmoins et malgré ces conclusions favorables, ma pièce est interdite et la raison de cette interdiction serait, dit- on, le caractère injurieux de rOncle Sam pour les institutions

et les mœurs de la république américaine.

» Je proteste contre ce jugement. Ma satire des mœurs américaines, si vive qu'elle soit, n'a nullement le caractère injurieux qu'on lui prête. Elle ne dépasse jamais la mesure des libertés acquises de tout temps à la comédie. Et si elle conclut à la supériorité des mœurs françaises sur celles du nouveau monde, personne ne saurait m'en faire un crime.

» Enfin, que l'on m'y signale un seul mot réellement blessant pour les États-Unis et je le fais disparaître à l'instant.

» Il me suffirait, monsieur le Président, de citer à l'appui de mon dire le jugement de M. Washburne fils qui, ayant vu et lu V Oncle Sam^ m'a déclaré n'y avoir rien trouvé pour sa part qui fût de nature à blesser sa susceptibilité nationale.

)) Dès lors nous cherchons en vain les motifs d'une interdiction si cruelle, et au nom du Vaudeville, comme au mien propre, je viens faire appel à votre impartialité en vous priant de vou-

ioir bien réviser vous-même les termes du jugement anonyme qui nous frappe.

» Je vous prie, monsieur le Président, d'agréer, etc.

M. le Président, fort occupé ailleurs, ne répondit point.

On remarquera que Sardou parle dans cette lettre de l'opinion de M. Washburne fils, quand il avait refusé d'implorer l'appui de l'ambassadeur. L'auteur n'avait pas davantage sollicité l'intervention du fils. Un ami du théâtre lui avait présenté un beau matin le jeune diplomate qui, sans aucun pouvoir officiel et par pure sympathie pour l'auteur, autant peut-être que pour satisfaire sa curiosité personnelle, demanda la communication de la pièce. De son côté, l'auteur éconduit par l'ordre supérieur n'était pas fâché de connaître l'opinion d'un Américain sur une pièce destinée à être jouée à New-York. Rien dans cette satire des mœurs

ÎCO VICTORIEN SARDOU

américaines poussées même jusqu'à la charge n'avait froissé M. Washburne fils. Il avait ri, il était désarmé : seul, le front de l'ordre supérieur demeura chargé de nuages.

La seconde lettre de Sardou au Président de la République amena une réponse. Elle est tout entière de la main de M. Thiers, le fidèle Barthélémy Saint-Hilaire se trouvant sans doute en congé.

Seulement, on remarquera qu'elle ne répond à aucune des observations présentées par l'auteur. M. Thiers reste dans le vague d'une communication diplomatique qui se ressent des influences républicaines, froissées par la représentation de Rahagas.

« Monsieur,

» J'ai reçu la lettre que vous m'avez adressée et le manuscrit qui l'accompagnait. J'espère que le retard que je vous ai fait éprouver à vous répondre ne vous surprendra point, si vous voulez bien songer aux affaires graves et

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nombreuses qui se disputent mon temps.

)) J'ai le regret de vous annoncer qu'après un examen nouveau et attentif de votre pièce (examen fait par des juges compétents et bienveillants), je n'ai pu révoquer la décision dont vous vous plaignez. La pièce blesserait vivement une nation amie qui fréquente assidûment notre pays et y fait beaucoup de bien par sa présence. J'ai pour les droits du talent le respect que ces droits méritent, mais il est impossible de leur sacrifier l'intérêt public.

» Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

)) A. Tu 1ER s.

» Versailles, 12 février 1873.

)) P. S^ Je suis prêt à vous donner l'audience que vous me demandez, si vous persistez h la désirer après la réponse que j'ai été obligé de vous faire.

)) Votre manuscrit sera remis demain à votre demeure. » -

Donc M. Thiers n'a pas lu la pièce, ce qui ne surprendra personne. Il est plus royaliste que le roi. Ce qui n'a pas froissé le patriotisme de M. Washburne, le froisse; le fils de l'ambassadeur a beau déclarer qu'une nation amie ne serait point blessée par cette satire, M. Thiers trouve la pièce outrageante pour une nation qui fréquente la France et « y fait du bien par sa présence ». L'auteur de Rahagas a pu trancher dans le vif, sur une scène française, les questions les plus palpitantes du moment, mais il lui est défendu de toucher à l'Amérique, ce qui veut dire :

— Ereintez vos compatriotes tant que vous voudrez, mais respectez les étrangers.

En somme, à présent que le public connaît VOncle Sam, il demeure étonné d'avoir vu un instant la diplomatie mêlée à cette comédie qui n'est que la Famille Benoiton américaine. Le petit Benoîton a grandi; il tripote les grandes affaires véreuses au lieu des timbres-poste. Le père Benoîton s'est fait naturaliser américain sous le nom de l'Oncle Sam, C'est le dévergon-

dage de la famille américaine pour faire pendant à la décadence de la société bourgeoise en France mise au théâtre dans la Famille Benoiton. L'auteur pouvait librement faire défiler devant un public français les turpitudes et les inepties de son temps, mais attaquer l'Amérique! Que diraient les cinquante Américains qui honorent Paris de leur présence?

On voit quC; par ordre supérieur^ une simple comédie a pu devenir un incident politique. M. Thiers, qui pirouettait à ce moment, avec la grâce que vous savez, du centre gauche au centre droit, craignait-il de déplacer la majorité en jetant la colonie américaine dans les bras de l'extrême gauche?

La situation était vraiment plaisante.

11 ne se passe pas un jour sans que le théâtre frappe sur la société française, et ce n'est pas ce qu'il fait de mieux. La littérature contemporaine s'est efforcée de déconsidérer son pays. L'adultère est la monnaie courante; la désorganisation de la famille fait les frais de la comédie mo-

derne. Dans les romans à succès, Paris n'est qu'un vaste nid de brigands, peuplé de gentilshommes félons, de filles sans nom, d'escrocs, d'assassins et de voleurs. Si, de ci, de là, une femme mariée apparaît dans les romans, c'est pour tromper son époux ou pour l'assassiner, de complicité avec son amant. La colonie américaine voit défiler ces pièces sur les scènes parisiennes. Pour six francs, tout étranger peut se donner la satisfaction de voir la société française amoindrie sur un théâtre parisien. Mais si un auteur s'avise de mettre à la scène les turpitudes et les bassesses d'un peuple étranger :

— Halte-là ! lui crie l'ordre supérieur. Si vous voulez bâtir une pièce sur une société pourrie, choisissez de préférence celle de votre pays. C'est plus patriotique et cela ne nous brouille pas avec les étrangers qui font beaucoup de bien par leur présence. Si, dans votre comédie, une jeune fille se fait enlever par un amant, faites qu'elle soit Française, pour notre gloire autant que pour ne pas effaroucher les Américains. Si les parents

de la jeune fille font de sa vertu une affaire commerciale, arrangez-vous de façon à ce que cela se passe dans une famille française. Si le fils est un escroc, ayez bien soin de préciser qu'il est Français. L'ordre supérieur vous laissera faire ; en un mot, piétinez à votre aise sur votre pays, mais respectez les Américains. On ne joue pas VOncle Sam, mais le théâtre peut reprendre la Famille Benoilon.

Assurément, M. Thiers n'avait pas lu la pièce, et il faut lui savoir gré de l'avouer avec une entière franchise. L'examen de l'Onde Sam avait été fait par des juges « compétents et bienveillants », si compétents et bienveillants qu'ils durent maintenir f interdiction de VOncle Sam.

La pièce était décidément défendue.

C'est alors que Sardou vint me trouver pour me raconter son affaire : depuis ce temps, je suis en possession des lettres que je comptais publier à cette époque. Le cas me semblait nouveau et piquant. La défense de VOncle Sam, après les deux cents représentations de Rahagas,

lÛG VICTORIEN SAKDOU

était pour moi un objet de stupéfaction. Je lus la pièce et je cherchais en vain pourquoi la bienveillance des juges compétents se manifestait par l'interdiction de jouer une comédie qui a été représentée depuis sans que l'Amérique ait cessé de faire du bien par sa présence.

Remarquez, je vous prie, la situation compliquée :

La censure dramatique se retranchait derrière les ordres reçus. M. le général de Ladmirault, dont la bienveillance a été sincère dans toute cette affaire, ne voyait personnellement aucun danger à laisser jouer la pièce. Le fils de l'ambassadeur des Étals-Unis l'avait lue et n'j avait trouvé aucune atteinte à l'honneur de son pays. Le ministre de l'instruction publique se disait si peu opposé à la représentation de rOnde Sam qu'il ne voulut même pas savoir qu'il existât une censure; enfiU; M. Thiers, plein de respect pour les droits du talent, n'avait pas lu la pièce, mais il la déclara néanmoins fort dangereuse pour la sécurité publique. Quant aux juges compétents

dont la bienveillance se manifesta comme vous savez, ils surent s'envelopper dans un tel mystère que la postérité la plus reculée parviendra difficilement cà éclaircir cette affaire qui fait pendant à l'histoire du Masque de fer.

On pouvait donc supposer qu'une haute raison d'État se cachait sous ce refus. Le cabinet de Washington avait-il envoyé une note ? Était-ce en vue de cruelles éventualités que M. Thiers avait essayé à Trouville des canons à longue portée? Le Président de la République voulait-il épargner aux côtes françaises le bombardement américain annoncé pour la première représentation de V Oncle Sam?

Si oui, tout s'explique ! Mieux valait sacrifier une comédie en cinq actes que de faire bombarder le Havre.

La llirtation n'empêche pas les Américains d'être des gens éminemment pratiques.

Six semaines après l'incendie, le théâtre delà cinquième Avenue était reconstruit en bois et le directeur, vu l'interdiction de la pièce à Paris, demanda la permission de la représenter quand même à Nev\^-York.

Victorien Sardou courut avec la dépêche chez M. Carvalho.

— Vous êtes sauvé, lui dit-il, V Oncle Sam va être joué à New-York. Donc, il n'y a plus de raison pour qu'on le défende à Paris. Du moment où les Américains représentent ma

pièce chez eux, l'ordre supérieur cassera son jugement. Demain je vais voir M. Barthélémy Saint-Hilaire et après-demain je compte avoir une audience de M. Thiers.

Ainsi fut-il fait.

Il était huit heures du matin quand Sardou entra à la préfecture de Versailles; il fut aussitôt introduit dans la chambre de l'écrivain public de M. Thiers. M. Barthélémy Saint-Hilaire, l'histoire recueillera ce détail, occupait chez son illustre ami une chambre d'étudiant d'une simplicité antique. L'homme le plus important de la maison privée de M. le président de la République reçut l'auteur dramatique dans cette humble chambrette, ornée d'un lit et d'une toilette comme on n'en trouve plus que dans les hôtels garnis du quartier latin. Le lit n'était pas fait et tous les vases nécessaires à [h vie s'étalaient avec un sans-gêne étonnant.

M. Barthélémy Saint-Hilaire, malgré l'heure matinale, venait déjà d'écrire une douzame de lettres. Aussi parut-il de fort belle humeur.

ilO VICTORIEN SARDOU

— Je VOUS demande pardon de vous recevoir ici, dit- il en montrant son mobilier d'étudiant; n'est-ce pas qu'on ne nous reprochera jamais d'avoir dévergondé la France par un luxe asiatique?

— Oh I non ! fit Sardou en jetant un regard attendri sur le vase qui s'étalait devant le lit.

— Ah ! reprit le secrétaire de M. Thiers, je regrette bien mon cabinet et mes chères études. Mais que voulez-vous ? Le bonheur de mon pays avant tout !

— Pauvre martyr ! pensait Sardou.

— Mes chères études! s'écria M. Barthélémy Saint-Hilaire, mes chères études!

— Oh! oui! dit Sardou, les chères études!

— Croyez bien, reprit l'autre, que je préférerais le silence et la retraite... J'étais si heureux avec mes livres. . .

— Les livres !

— Je vivais en artiste! 0 mes chères étudos!... 0 mon cher Aristote! s'écria M. Barthélémy Saint-Hilaire.

Et une larme d'attendrissement humecta ses paupières tandis qu'il continua :

— Heureux homme! Vous pouvez vivre pour les lettres, tandis que moi...

— Je comprends votre douleur, murmura Sardou, renoncer à vos chères études...

— Et à Aristote...

— Surtout à Aristote, ajouta Sardou.

— Tandis que, maintenant, pas un instant de repos ! Et cette chambre ! Regardez-moi ce mobilier. N'est-ce pas qu'on ne nous accusera pas d'avoir donné l'exemple du luxe effréné qui a perdu l'Empire?

— Certes non!

— Mais puis-je faire autrement? Ne dois-je pas partager les travaux de mon illustre ami qui a sauvé la France ?

— Je ne discute pas les services de M. Thiers, fit Sardou ; certes il a rendu de grands services. Aussi viens-je lui en demander un petit...

— Il s'agit de l'Oncle Siun ?

— Précisément.

— Croyez bien, dit M. Barthélémy Saint- Hilaire, que ce n'est pas sans un profond chagrin que mon illustre ami...

— Oui, mais enfin la situation f st changée. Dans quinze jours Y Oncle Sam sera joué à New- York, et du moment où la pièce n'é;^eille aucune susceptibilité nationale chez les Yankees, je pense que la colonie américaine...

— Oh! interrompit le secrétaire de M. Thiers, elle fait par sa présence beaucoup de bien à notre pays!

— Oui, M. Thiers me l'a déjà écrit !

— Et puis, la politique a des exigences! Pourquoi compliquer la situation? Il nous faut sacrifier nos intérêts privés à la chose publique. Croyez-vous que je n'aimerais pas mieux vivre pour mes chères études ?

— Parbleu ! fît Sardou.

— Et mon illustre ami aussi !

— Et votre illustre ami aussi.

— Mais...

— Le bonheur de la France avant tout? fit

Sardou. Seulement, permettez-moi de vous faire observer qu'il ne dépend pas de YOncle Sam, et à présent que la pièce se jouera à New-York, j'espère que M. le Président...

— Oh ! mon pauvre ami, mais si cela ne dépendait que de M. Thiers, croyez bien que... Mais nous avons tant d'intérêts à défendre... Et puis, réfléchissez... M. Thiers donne l'exemple du désintéressement. S'il ne consultait que ses goûts, il retournerait à ses chères études...

— Et vous aussi ! fit Sardou.

— Et moi aussi, reprit M. Barthélémy Saint- Hilaire.

— Mais enfin, ce n*est pas possible...

— Hélas, non ! j'aimerais bien mieux retourner à mon Aristote.

— Mais, interrompit Sardou, le bonheur de la France...

— Avant tout! ajouta l'autre, avec un geste plein de dignité et d'abnégation.

Cela pouvait durer ainsi pendant trois ou quatre jours.

Aussi Sardou crut-il le moment venu de trancher la question dans le vif.

— Voudriez -vous, demanda-t-il, solliciter pour moi une audience du chef de l'État? Il est impossible que M. Thiers ne se rende pas aux observations que j'aurai l'honneur de lui présenter.

— Je parlerai à mon illustre ami.

— Quand?

— Aujourd'hui même, si j'en trouve l'occasion. Ce n'est pas facile, car M. le Président est fort occupé, et le bonheur de la France avant louti

— Soit, mais entre deux bonheurs, si vous pouviez lui glisser un mot?...

— C'est- entendu.

— Au revoir alors, dit Sardou en se levant.

— Oui, au revoir, fit M. Barthélémy Saint- Hilaire ; je regrette de ne pouvoir vous garder plus longtemps. Mais nous nous reverrons en des temps meilleurs.

— Espérons-le.

— Et quand la politique ne troublera plus nos goûts littéraires, j'éprouverai un grand plaisir à causer avec vous.

— Le plaisir sera de mon côté, fit Sardou.

— Quant à moi, reprit M. Barthélémy Saint- Ililaire, en reconduisant l'auteur, je ne demande qu'à retourner à mes chères études !

— C'est le seul bonheur ! murmura Sardou,

— Le seul ! reprit l'autre en poussant un soupir. Oh ! les chères études !

— Soyez tranquille, dit Sardou, sur le seuil de la porte, vous y retournerez un jour ou l'autre.

— Vous croyez? s'écria M. Barthélémy Saint- Hilaire, d'un air consterné.

Le lendemain de cette visite mémorable, Sardou reçut la lettre que voici :

« Versailles, 18 février 1873.

« Monsieur, « J'ai reparlé ce matin à M. le président de la République et il croit pour le moment devoir

persister dans sa résolution. Il trouve un inconvénient public dans la représentation de votre pièce et il regarde comme devant être trèsfâcheux l'effet qu'elle produirait sur les Américains qui sont à Paris. A New-York, les Américains peuvent rire d'eux-mêmes; de la part d'un peuple étranger et qui fait profession d'amitié, ces choses ne seraient pas prises aussi bien.

(( J'aurais voulu, monsieur, pouvoir vous faire une réponse plus favorable et je dois me borner, comme hier, à en appeler à votre patriotisme.

« Agréez, monsieur, etc.,

« Barthélémy Saint-Hilaire. »

J'en appelle à votre patriotisme ! En écrivant cette phrase mémorable, M. le secrétaire du chef de l'État a dû fredonner la Marseillaise,

On voit le traducteur ^Aristote, le front pensif appuyé dans la main, en train d'écrire ce

document curieux, qui mérite d'être conservé à l'histoire du théâtre contemporain. Un jour viendra où l'on se demandera pourquoi cet Oncle Sam a si longtemps préoccupé le gouvernement français, depuis l'humble commision d'examen jusqu'au chef de l'État.

M. Barthélémy Saint-IIilaire, en écrivant cette lettre qui est l'arrêt de mort de Y Oncle Sam, a dû se dire cela, et c'est ce qui explique pourquoi il a tenu à léguer à la postérité un document qui rappelle les plus beaux jours des grands hommes politiques de la France. Il est vraiment fâcheux que cet acte historique n'ait pas encore inspiré un peintre d'histoire. Quel magnifique tableau il ferait !

On voit la scène d'ici :

M. Barthélémy Saint-IIilaire est dans sa modeste chambre, seul avec le fameux vase qui proteste contre la corruption monarchique et le luxe effréné des cours. Il trempe la plume dans l'encrier, puis, effrayé de la portée de sa pensée, il s'arrête :

« Grand Dieu! murmure-t-il, pourquoi m'astu soustrait à mes chères études? Me voici mêlé à l'une des plus graves questions politiques qui aient surgi sous le règne de mon illustre ami. L'Amérique me contemple et le directeur du Vaudeville aussi. Di'un côté, la ruine ^d'un théâtre; de l'autre, le bonheur de mon pays. Puis-je sacrifier mon pays cà Y Onde Sam ? Non! nous ne le devons pas ! l'Amérique a une flotte considérable ! Notre marine est intrépide, mais pourra-t-elle accepter le combat en ce moment? Peut-être bien qu'à cette heure le cabinet de Washington donne l'ordre d'armer sa flotte ! Non , non ! le bonheur de mon pays avant tout ! 11 est impossible que Sardou persiste dans ses noirs desseins s'il apprend à quels dangers il expose la France ! Je vais en appeler à son patriotisme; puis, quand à nous deux nous aurons, moi; par ma sévérité, lui, par son abnégation, assuré la paix européenne, la France nous contemplera avec fierté. On dira de moi qu'en sacrifiant l'œuvre d'un auteur sur l'autel de la-

patrie, je me suis élevé à la hauteur des grands citoyens qui, après avoir pendant cinquante ans servi la monarchie, ont ensuite fait la gloire de la République ! Je me vois déjà coulé en bronze et à cheval! La place que je préférerais serait celle des Victoires, à côté de Louis XIV. Entre le despote qui doit sa renommée aux guerres et aux conquêtes et le citoyen qui a su conserver la paix à sa patrie, l'avenir choisira. Je n'ai pas- de conseil à donner à la postérité, mais je sais bien qu'entre Louis XIV et moi je n'hésite pas. Moi, je préfère Barthélémy Saint-Hilaire ! »

Et, après ce monologue, le fidèle Achate de M. Thiers a dû se contempler dans la glace, tandis que l'humble vase de nuit républicain continuait de protester par sa présence contre la corruption des monarchies.

Telle est l'histoire lamentable de cette comédie qui a fait tant de bruit avant sa représentation en France et qui, défendue à Paris, fut jouée à New-York avec succès et sans le moindre danger pour l'ordre.

Les Français de New-York purent s'offrir un singulier spectacle, qu'il n'est pas donné à toutes les générations de voir : assister en Amérique à la représentation d'une étude de mœurs américaines, que l'ordre supérieur avait défendu en France.

Il est impossible d'imaginer rien de plus gro-

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tesque et de mieux fait pour jeter un certain éclat sur le règne sous lequel ces absurdités se produisent.

Pour rendre \ Oncle Sam à la scène du Vaudeville, il fallait un de ces événements qui s'annoncent par trois francs de baisse et se terminent par trois francs de hausse, le bouleversement des choses existantes, un changement de gouvernement.

Le 2Zi mai devait opérer ce miracle.

L'Oncle Sam, déclaré dangereux sous la présidence de M. Thiers, ne le fut plus sous celle du maréchal Mac-Mahon. Le général de Ladmirault resta gouverneur de Paris, mais il ne s'opposa point à la représentation de la pièce, ce qui prouve à l'évidence qu'il était resté étranger à la défense.

C'est au théâtre de la cinquième Avenue que l'Oncle Sam fut joué à New-York et la presse américaine, sauf quelques exceptions, eut assez d'esprit pour rire à cette satire des mœurs de son pays. L'interdiction de la pièce à Paris fut

un attrait de plus pour les Américains. En tête de l'affiche figurent ces mots :

« La comédie interdite de Sardou sur la société américaine :

ou

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