ODO.N SE RENDE
la jeune fille, qui, depuis un instant m'examinait des pieds à la tête, m'indiqua du doii^t :
— Maman, lui dit-elïe tout bas, est-ce là Victorin?
— Oui, répondit la comtesse essuyant une larme.
Et elle se reprit à m'examiner d'un air qui semblait vouloir me comparer avec quelqu'un dont son esprit cherchait à se souvenir. Son air empreint d'une haute et profonde mélancoUe, augmenté encore par ses vêtements de deuil, m'inspira un sentiment de commisération : au milieu d'une tristesse bien apparente, on reconnaissait pourtant, dans les traits de cette dame, le rayonnement d'une grande beauté déjà sur ie déclin et je compris que ce n'était pas l'âge, mais plutôt la douleur, les peines aiguës, les malheurs peut-être, qui avaient flétri cette beauté et terni l'éclat de sa fraîcheur primitive. En ce moment, le comte et son ministre avaient pris place dans la voiture et salué de nouveau le prélat.
— Victorin, me dit très-gracieusement le comte, au revoir, à demain vers dix heures.
— N'y manquez pas, car nous vous attendrons pour déjeuner, insista la comtesse avec une tendre prévenance.
Je m'inclinai très-respectueusement ; pendant que la voiture partait au grand trot, la jeune fille mit la tête à la portière.
9 décembre 11 ne fallait plus hésiter. Une suite singulière d'aventures, plus bizarres les unes que les autres, m'avait amené à me mettre au service du personnage mystérieux dont j'avais sauvé la fille d'une mort presque assurée ou, tout au moins, du plus grand danger : et c'était assurément cette enfant qui , sur le Mont-Pincio, du fond de sa voiture , m'avait examiné avec une attention si soutenue , et la dame en deuil était bien certainement sa mère. Comment en aurais-je pu douter? Cet Horace, son époux, était bien mon comte , celui auquel je devais adresser l'intitulé de mes letti^s avec la signature de Joseph Maglioli ; et cet Elpidius Molesti, auquel il m'avait dit de les adresser, était bien l'KIpidius son ministi^. il n'y avait aucunement lieu de s'y tromper. Est-ce quil se pourrait qu'il y eût à Rome deux . Elpidius Molesti ? La chose était
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ckire, et, jusque-là, mon induction ne rencontrait pas d'écueil.
Pour qui ces deux hommes vont-ils me prendre? Le nœud était là. Je descendis du Pincio absorbé dans cette pensée bien embarrassante, qui me préoccupa entièrement l'esprit pendant la première moitié de la nuit. Je me fatiguai cruellement à faire mille raisonnements qui tendaient tous à un même et unique résultat d'hésitation ; je ne désespérais pas pourtant de pouvoir trouver la clef de ce secret.
Une autre pensée, bien plus accablante pour moi, venait me remplir d'amertume. Auprès des visages aimables et gracieux de ses maîtres, cette sinistre figure de Molesti, qui me réprésentait absolument celle de ce sombre vieillard qui pelait des pommes et lampait les verres de vin de Cliampagne à la table de ce damné voyageur de Virginius, me troublait à chaque instant l'esprit; elle me causait un tel sentiment de mauvais augure, que j'en avais le frisson. Nous avons un proverbe qui dit i Le chien qui a été échaudé craint l'eau, froide.
Supposant donc que cet homme fût le même que celui que j'avais déjà vu, cette supposition me rappelait diverses circonstances contradictoires qui achevaient de mettre le désordre dans mes idées et me faisaient flotter , dans une incertitude cruelle, entre la peur et l'espérance qui aurait bien voulu sourire dans mon cœur. Voilà donc encore une fois empoisonnée l'ombre même d'une heureuse aventure, celle de me trouver avantageusement placé dans une honorable maison, sous les auspices les plus dignes ; j'étais triste à en mourir d'une chose que toute personne au
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monde eût raisonnablement considérée comme le commencement de ma fortune.
Ainsi que je l'avais fait au sujet de Miss Maud , je voulus soumettre ce nouveau cas aux excellents conseils de mon très-cher père Léopold. Je me rendis chez lui de grand matin : je lui rappelai mon aventure du soir de Pâques, que je lui avais déjà fait connaître après son retour à Rome, qu'il avait quittée pendant le Carême, lui exposant ce qui venait de se passer pour moi présentement, le suppliant de m'éclairer sur la conduite que je devrais tenir. Le digne serviteur de Dieu , après ra'avoir loué du bon sens avec lequel je me méQais de moi-même, m'encouragea beaucoup , en me disant le plus grand bien du monde de ce comte Horace, dont on lui avait appris d'excellentes choses. Il m'exhorta à chercher tous les moyens de m'attirer de plus en plus ses bonnes grâces : il me consei'la d'user de la plus grande discrétion avant de lui faire connaître que j'étais la personne qui avait eu le bonheur de sauver sa GUe ; à cet égard, il me dit que je devais être excessivement réservé : il me donna toute sorte d'avertissements, aQn que j'eusse à me conduire en jeune homme bien élevé et en bon chrétien envers le comte et tous les membres de sa maison, et il m'ordonna de tenir pour non-avenus, mes soupçons à l'égard du ministre, me. disant que mes rapprochements pourraient bien être un simple effet du hasard, et même des jugements téméraires ou des illusions de mon imagination , que je ferais fort bien de chercher à modérer. Je devais me fier à Monseigneur, si pieux, si timoré, si prudent et être certain que là où il m'avait introduit je ne courrais jamais le risque de tomber dans les serres de l'ôpcrvier.
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Les paroles du bon père me donnèrent du cœur; je me tranquillisai, je courbai le front, je lui baisai la main et, rentré chez moi poui' embrasser ma mèi^e et préparer une mise décente, je me rendis, après avoir reçu la bénédiction maternelle, au palais qui m'avait été indiqué. Je ne pourrais dire avec sincérité que j'en franchis le seuil avec le contentement au cœur : en gi'avissant les degrés, ma respiration commença à être gônée et mes genoux devinrent tremblants, au point de me faire transpirer sans avoir chaud. Au fond du premier palier, j'aperçus une grand'porte toute reluisante, flanquée de deux magniQques décrottoirs : je sonnai. Un vieux serviteur en pourpoint vint m'ouvrir ; cet homme portait la culotte courte et des guêtres fauves ; je lui demandai :
— Monsieur le comte est-il chez lui?
— Oui, monsieur; veuillez entrer.
Et il s'inclina très-respectueusement, il me fit entrer dans une salle basse, entourée de banquettes bleues, portant sur leurs dossiers les armoiries de la famille. Il m'invita à le suivre et je traversai , derrière lui , trois autres pièces richement étendues de soie jaune. Arrivé au bout de la dernière de ces pièces, le domestique se tourna vers moi :
— Qui dois-je annoncer, s'il vous plaît? me demandat-il.
— Annoncez... le jeune homme... de hier au soir , au Pincio.
— Mille pardons, me dit-il, faisant une petite grimace ; pour pénétrer dans le cabinet de Monsieur le comte, il faut dire ses nom et prénoms : n'en soyez pas offensé , je vous orie, mais qui dois-je nommer?
lo6 UN MAL SANS REMKUE.
— Ah 1 fort bien , repris-je en me mordant les lèvres ; annoncez Victorin Mélissa.
11 disparut et reparut à l'instant, me disant :
— Entrez, Monsieur.
Et il ouvrit la double porte à deux battants. J'entrai.
— Soyez le bienvenu, Victorin !
Le comte me salua avec une joyeuse aiïection ; et voyant que je lui faisais une révérence très-em jarrassée , me présentant obséquieusement :
— Voyons, pas de cérémonies; asseyez-vous là; me dit-il me prenant la main et me conduisant vers un grand fauteuil recouvert de drap vert-olive.
— Je serais fâché d'être arrivé trop tôt, ce matin, disje timidement en m'asseyant.
— Nullement, vous arrivez à l'heure... voici Mélaniel répondit-il en se levant après avoir entendu légèrement frapper à une porte du cabinet.
11 poussa le ressort de cette porte qui faisait face à celle par laquelle j'étais entré. La dame en deuil entra, et, après m'avoir salué d'un air souriant :
— Je viens tout de suite vous appeler, nous dit-elle, pour le déjeuner: sans cela, Horace, tu entrerais en verve et tu ne penserais à rompre le jeûne qu'au coucher du soleil. Allons : tout est prêt.
Nous nous mîmes en mouvement, passant par une longue galerie ornée de vases étrusques remplis de liraariërs et d'hortensias, qui aboutissait à une salle richement peinte à fresques et dont la voûte resplendissait d'harmonieuses guirlandes de fleurs et de feuillages : de cette voûte pendaient deux lustres de cristal, suspendus au-dessus
d'une table servie. Je vis, près d'une grande fenêtre, la jeune ûUe, également en deuil, occupée à former un petit bouquet d'oeillets récemment coupés dans les pots de la galerie : à peine avait-elle vu entrer sa mère dans la salle, qu'elle courut lui présenter son bouquet. Une femme d'un certain âge se tenait debout contre une autre fenêtre de la pièce ; elle était très-simplement vêtue et son air était grave. C'était la gouvernante de la jeune fille. Je me tenais tout près du comte, mais un peu en arrière, et je me sentais confus comme un poulet dans les étoupes.
Gisèle, viens t'asseoir près de moi, dit la noble dame
à sa fille; Horace, prends ta place; vous, Stéphanie, près de Gisèle; Victorin, vous vous mettrez là, ajouta-t-elle en me montrant courtoisement l'autre côté de la table , à la droite du comte et vis-à-vis d'elle.
D'a.ord on ne dit pas grand'cbose, il n'y eut guère que le comte qui soutînt la conversation, parlant de la bataille de Magenta et de celle de Molegnane, dont on parlait presqu'exclusivement en ce moment, ou bien des rébellions qui avaient lieu dans les Romagnes, et de la prise de Pérouse, pendant que je me contentais de répondre par signes, les accompagnant , par quelques sourires, d'actes d'approbations et de rares réponses monosyUabiques.
Je m'apercevais, en attendant, que la comtesse jetait sur moi de temps à autre des regards de compassion : elle paraissait se troubler et poussait de petits soupii^, laissait échapper quelques mots d'interjection, et fixait souvent ses yeux distraits sur l'assiette de sa fille, qui mangeait du bout des lèvres, tenant également les siens braqués sur moi, sans presque les détourner un seul instant. Quel martyre que le mien I Vers le milieu de ce repas, qui était
un dîner plutôt qu'un déjeuner, le comte se prit, par voi^^ d'un courtois interrogatoire, à me faire une sorte de petit procès concernant la variété de mes études et de mes connaissances sur les sciences du calcul, du style, de la musique, sur les langues étrangères, que sais-je encore? Puis, tout à coup, la dame , comme pour se réjouir avec moi de l'éducation soignée que j'avais reçue :
— A ce que j'entends, à ce que je vois, dit-elle avec un peu d'emphase, vous nous faites l'effet d'avoir été élevé sous les formes les plus fines et les plus exquises de l'éducation anglaise. Dites-nous : auriez-vous, par hasard, été élevé en Angleterre?
— Non, madame, répondis-je non sans rougir, je suis romain , très-romain et je ne me souviens d'avoir voyagé au delà de Rome, que pour aller à Gênes, à Rieti et à Viterbe.
— Cela semble incroyable ! répliqua-t-elle en regardant son mari et serrant les lèvres.
— Maman, prononça pour la première fois la voix de la jeune fille. Monseigneur ne vous a-t-il pas dit que lorsqu'il était petit, Victorin fréquentait beaucoup les Anglais?
Je devins rouge comme le feu et je me tus. La dame fronça les sourcils, se rembrunit et croisant ses mains sur sa poitrine :
— Ah! Horace! dit-elle au comte, quel jeune homme accompli ! Oh ! si notre enfant vivait ! Quel bonheur, quelle joie régnerait dans cette maison !
En prononçant ces mots, elle cachait dans les plis de sa serviette son visage larmoyant.
— Mélanie, vas-tu recommencer? lui dit son mari d'un
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certain air de reproche; mon Dieu 1 pauvre homme que je suis, quelle patience me faut-il avoir !
A celte scène imprévue , je perdis contenance, et je m'apprêtais à questionner tout bas le comte, lorsque le ministre entra fort mal à propos, portant des lettres et des journaux. La comtesse se remit ; on échangea quelques mots peu signiGants sur les nouvelles de la guerre : Elpidius fit à peine semblant de m'avoir vu, pendant que je l'examinais avidement, discutant en moi-même pour savoir si c'était là , oui on non , l'homme que j'avais cru reconnaître et, peu d'instants après, nous nous levâmes de table.
Au moment où je m'apprêtais à suivre le comte, auquel j'avais grande envie de parler en particulier, la comtjsse s'approcha de moi pour me prier, puisque j'étais si fort sur le piano, de vouloir bien lui jouer quelques petits morceaux pour complaire à sa Gisèle, qui prenait des leçons de musique, et lui montrer comment on en joue à la perfection. Quoique cette demande m'arrivàt à contre-temps et par surprise, je ne voulus pas me montrer assez discourtois pour refuser. Je me laissai conduire dans le petit salon où se trouvait le piano et saisissant un morceau de musique gravée, j'exécutai la première chose venue, c'était un morceau de Béatrice de Tenda. Quand le morceau fut fini, la dame qui était assise près de moi, entourant de son bras le cou de sa fille, placée debout à côté d'elle :
— Que vos doigts sont agiles , mon cher Victorin ! s'écria-t-elle avec l'accent de la surprise; voilà ce qui s'appelle jouer ; c'est autre chose que ce que tu peux faire, Gisèle.
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— Je n'ai que treize ans, et il n'y pas longtemps que j'apprends, répondit la jeune fille ; Victorin est un grand jeune honame.
— Un grand jeune homme? ajouta la mère en se tournant de mon côté; quel âge avez-vous, de grûce?
— Eh! je commence à ne plus être bien jeune, madame, il y aura bientôt onze ans que je joue du piano.
— Et vous avez?...
— Je vais avoir dix-huit ans.
— Dix-huit I oh! dit-huit? Ce serait l'âge de mon fils, dit-elle toute troublée.
— Cinq ans de plus que moi, reprit Gisèle d'un air triomphant ; lorsque j'aurai dix -huit ans, bah ! je jouerai, je jouerai....
— Voyons, encore un morceau et ce sera assez, pour ne pas abuser de votre complaisance, interrompit la mère qui avait les yeux rouges.
— A vos ordres, madame la comtesse.
Et ayant trouvé, en feuilletant, une cavatine de Lucia de Lamraermeor, je l'exécutai et je m'arrêtai. Me levant, je vis que la comtesse était bien pâle et que ses yeux immobiles étaient inondés de pleurs. Je fus très-étonné. La jeune fille s'assit un instant à ma place, pendant que je disais quelques mots à la comtesse, pour prendre congé, mais elle ne m'entendit pas.
— Qu'a donc madame votre mère? demandai-je à la jeune fille avec anxiété.
Elle leva tristement les épaules ;
— Un mal sans remède, ajouta-t-elle.
— Mais quel est ce mal? insistai-je.
— Les médecins ne le connaissent pas ! C'est une idée
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fixe qui la tourmente depuis la mort d'un petit frère que nous avons perdu et qui mourut avant que je ne vinsse au monde : elle en porte toujours le deuil et exige que je le porte moi aussi ; je sais que je l'affligerais beaucoup si je montrais la moindre envie de porter un iiabillement de couleur, ne fût-ce qu'un simple ruban lilas. Que voulezvous? ni mon père, ni moi, nous ne pouvons l'empêcher de retomber bien souvent, comme elle le fait en ce moment, dans une sorte de léthargie douloureuse. Cela dure pendant quelque temps, puis elle revient. Les personnes qui n'y sont pas habituées s'en étonnent ; mais moi, qui ai connu ma pauvre mère toujours ainsi, je n'y fais plus attention.
Je ne sais si je me sentis plus surpris ou plus apitoyé et je pris congé : en traversant la longue suite de chambres qui formaient ce riche et splendide logement, je pensais en moi-même que les jugements du vulgaire sont bien faux, lorsqu'ils jugent que les riches de la terre sont toujours heureux et contents. Que de plaies cachées sous l'or et la soie 1 J'ai, jusqu'à ce moment, laissé à ma plume la pleine liberté de s'étendre sur le premier accueil qui me fut fait par mes maîtres, car, en me le rappelant, j'éprouve encore ce plaisir, mélangé d'une affectueuse douleur, que j'éprouvai alors et qui me donna l'envie de pénétrer plus avant dans leur vie intérieure et de la connaître à fond. Voici en substance ce que j'appris bientôt à cet égard , d'une source bien véridique , dont il ne m'a pas été permis de douter.
Le comte Horace , d'un âge déjà avancé , ayant atteint sa quarante-huitième-année , bel homme , d'une élégante tournure , doué des formes et des traits les plus agréables yiCT. H
et les plus distingués, est un digne gentilhomiae d'ancienne et noble race moitié roniaine, moitié lombarde ; il a passé les plus beaux ans de sa vie à Florence, où, après la mort de son père, il fut attiré pour recueillir un riche héritage que le testament d'un vieil oncle lui avait légué. S'étant Gxé dans cette ville, il s'y maria à une personne de famille toscane : c'était Mademoiselle Mélanie qui, lui portant une immense dot, lui Ot en même temps le précieux don d'un cœur excellent et d'une belle âme. Il eut bientôt la consolation d'avoir un premier-né , auquel , en souvenir de son aïeul, il donna le nom de Paul; cet enfant était l'unique espoir de la famille. Au bout de seize mois après la naissance de Paul , les deux époux se virent obligés, pour d'importantes affaires, de s'embarquer subitement à Livourne pour passer en France, où ils apprirent, à leur arrivée, que l'enfant était malheureusement mort à Bologne, pendant qu'il allait avec sa nourrice et Elpidius rejoindre ses parents, par la voie de terre, dans le Dauphiné. Cet événement arriva dans l'hiver de 1843; pour comble de malheur, le petit corps de l'enfant fut, on ne sut jamais par la faute de qui, égaré au milieu de plusieurs autres cadavres, de sorte qu'il fut ensuite impossible de lui donner plus tard place dans la tombe de la famille.
Le comte Horace fut on ne peut plus attristé et désolé de cette funeste circonstance; mais la comtesse, qui aimait son fils de la plus vive tendresse, en fut si affreusement affectée qu'elle en ari'iva à toute extrémité, et ce fut par miracle qu'elle ne succomba point, à Orléans, sous l'excès de sa mortelle douleur. Revenue à la vie, elle ne fut plus la femme d'autrefois. Ce fut inutilement que, pour
la distraire, son mari lui fit parcourir plus de la moitié de l'Europe. Son cruel malheur, en la laissant inconsolable, altéra gravement sa santé et, malgré le long espace de temps qui l'éloignait de cet événement fatal, elle n'a jamais pu cesser de gémir et de pleurer la perte de son cher premier-né, qu'on pouvait appeler, à juste titre , le fils de ses larmes. Par un sentiment très-délicat de résignation chrétienne, la comtesse conserve, suspendue aux parois de son oratoire, la miniature du pauvre petit être, placée sous les pieds d'un admirable crucifix d'argent. J'ai vu ce petit portrait, et je dois dire que rien au monde n'est plus gracieux que cette douce effigie.
Cette triste hypocondrie, qui la tourmente et l'accable de temps à autre, est fomentée chez la comtesse par un cœur affectueux et compatissant outre-mesure et en même temps par une imagination très-vive, qui fut frappée mortellement d'un rude coup tout à fait inattendu. C'est vraiment pitié que de voir cette digne matrone déjà avancée en âge^ si sage, si convenable et remplie de tant d'éminentes quahtés, s'attendrir subitement à la vue d'un petit enfant, et môme à celle d'un jeune homme qui lui rappelle le souvenir de son Paul; soupirer, s'animer et éclater quelquefois dans des accès si amers de désespoir sans bornes, comme pourrait le faire une tendre mère qui aurait déposé, la veille, le cher trésor de son cœur dans l'urne sépulcrale. Et pourtant seize ans se sont passés depuis le jour où la comtesse a perdu son petit Paul, qu'elle voit au milieu des anges du Seigneur.
Dieu a daigné, pour adoucir les angoisses qu'elle supporte pourtant avec une patience résignée, accorder à
la comtesse, dans Gisèle, une charmante et gracieuse jeune fille faite et mise au monde pour mitiger la douleur maternelle par la douce suavité de l'affection la plus candide. Mais la noble dame ne saurait se consoler de sa perte irréparable, par un excès de mélancolique sensibilité, tandis que le comte , de son côté , s'afflige de cette même perte qui le prive de l'espoir de voir continuer la prolongation de sa race en ligne directe. D'autant plus que le dernier rejeton de cette race n'est qu'un cousin du second degré issu d'une branche collatérale et que ce cousin est un dissipateur insensé, qui a été se fourvoyer dans l'Amérique du Sud, après les mouvements révolutionnaires de ritaUe en 1848, auxquels il se mêla salement, au point de se rendre odieux à tous les partis. Plutôt que de faire son héritier un homme que le comte appelle le déshonneur de la maison, il a le projet de serrer, par l'entremise de sa fille, des nœuds d alliance avec quelque cadet de bonne maison, auquel il pourra transmettre par un fidéi commis de translation, son nom et son immense fortune, faisant reverdir l'arbre qui s'éteindrait avec lui. Que d'épines dont nous autres, pauvres et simples gens, nous ne sommes pas piqués !
C'est pour cela que le comte mit tous ses soins à arranger les affaires de son patrimoine de Rome, qui, par sa longue et continuelle absence, avait été abandonné aux mains de ses agents, lesquels, soit par négligence, soit par mauvaise foi, l'avaient à peu près absorbé. La réorganisation de ces affaires lui coûta mille embarras et raille désagréments : discussions, procès, faux-frais et, pardessus tout cela, les ennuis insupportables, qu'il eût voulu éviter à tout prix, d'un interminable litige avec une
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association de ce qu'on nomme chez nous les marchands de canjpagne qui, d'habitude, sont assez riches pour tenir tête aux plus opulents propriétaires territoriaux du pays. Et ce litige n'est pas une mince affaire. Les prétentions réciproques s'élèvent à plusieurs dizaines de milliers d'écus, que les adversaires prétendent obtenir judiciairement pour des paiements de créances très-ditiiciles à débrouiller.
Avant de porter cette cause devant les tribunaux, le comte cherche à arranger à l'amiable la discussion, au moyen d'un compromis, arrangement auquel la partie adverse semble ne pas s'opposer; cela le préoccupe grandement et le contraint à feuilleter ses volumineuses archives, et à griffonner de nombreuses rames de papier dans son cabinet de travail. Que Dieu le protège, et qu'il daigne le consoler! Cette fâcheuse préoccupation altère son bon naturel, le rend chagrin, colère et lunatique comme un sorcier; le plus ancien de ses serviteurs m'a affirmé plus d'une fois que, depuis qu'il s'est mis à ronger ce frein-là, le comte a changé de nature.
Le lendemain était le jour destiné à étendre et Oxer la nature des services que je devais rendre à la famille et des émoluments qui me seraient accordés. Eprouvant beaucoup de répugnance à conclure n'importe quel marché, j'aurais rougi d'exposer moi-même les conditions et me connaissant bien, mon vénéré et cher protecteur me donna le conseil de lui laisser le soin des arrangements à prendre. A cet effet. Monseigneur arriva avant midi et me rejoignit dans les appartements du comte, où, me prenant à part , il se réjouit avec moi de la très-favorable impression que j'avais eu le bonheur de produire la veille,
sur le comte et sur la comtesse, et il m'informa que mon emploi étant entièrement une charge d'honneur et de confiance, je n'aurais qu'à écrire soigneusement sous sa dictée , le soulageant ainsi, pendant deux heures chaque jour, des embarras causés par les écritures. Je recevrais, en attendant, quatorze écus par mois, sans compter les douceurs, les présents et le patronage qu'un pareil gentilhomme d'un caractère si noble et si libéral ne manquerait pas de m'accorder.
— De qui dépendrai-je directement dans l'exercice de mes fonctions? lui demandai-je avec une certaine inquiétude.
— Parbleu ! du comte : de qui donc voudriez-vous que ce fût?
— De lui, assurément ; mais je pensais que monsieur Elpidias...
— Du tout : Elpidius n'aura rien à démêler avec vous. Vous êtes attaché à la personne du comte, comme son secrétaire : excepté lui , personne n'a d'autorité sur vous. On comprend bien que la comtesse puisse quelquefois, par hasard, vous prier de lui rendre un petit service, comme de lui faire une lecture ou une petite commission qu'il serait inconvenant de lui refuser. Il est clair aussi qu'envers Elpidius et les autres familiers de la maison vous devez rester en bons termes de civiUté et de condescendance ; mais vous n'avez de véritable supérieur que le comte.
Devenant rouge et baissant les yeux :
— Je voudrais -vous adresser une autre demande, Monseigneur, ajoutai-je timidement.
— Demandez, mon enfant.
— Je me figare que vous aurez eu la bonté de ne pas trop dévoiler notre pénurie à ces nobles personna/^es en leur disant ce que nous sommes devenus après avoir été ce que nous élions...
— Allons; sois tranquille, mon Victorin ! A ce sujet, j'en ai peut-être dit moins encore qu'il n'eût fallu. On ne sait ici de toi, autre chose que tu es mon très-recommandé et cher ami , orphelin de père , jeune homme accompH, très-bien né, craignant Dieu et instruit comme le sont bien peu de tes contemporains, d'une position sociale, enfin, fort recommandable. Je n'ai pas même dit dans quelle partie de Rome tu demeurais.
— Mille grâces. Monseigneur! Combien je vous suis reconnaissant! répondis-je d'un air tout rassuré; et trèsconvaincu du crédit dont le prélat jouissait auprès du comte, je n'en demandai pas davantage.
Je ne fus pas, d'ailleurs, bien surpris de l'autorité de monseigneur Placide dans la maison du comte, car j'appris bientôt qu'il avait été un Mentor et presqu'un maître de ce dernier dans sa jeunesse. 11 l'avait préparé d'abord à sa première communion qu'il eut le bonheur de faire au sépulcre de saint Louis de Gonzague, et ce fut le jeune comte qui servit sa première messe à Sainte-Marie-Majeure ; lorsque, par la suite, ils se trouvèrent séparés, ils continuèrent à se donner réciproquement des preuves et des témoignages d'amitié sincère. Lorsque Horace apprit que l'abbé Placide avait été révêtu de la prélature, il se rendit à Rome uniquement pour le complimenter, et lorsque le comte se maria avec Mélanie, il voulut que monseigneur Placide lui donnât la bénédiction nuptiale à Florence. Ne pouvant pas l'avoir pour parrain lors de la naissance de
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son petit Paul, car il était loin de l'Italie pour le service du Saint-Siège, il ne voulut pas le manquer à la naissance de Gisèle : ce fut Monseigneur qui la reçut aux saintes eaux du Baptême.
Je m'aperçois que j'imite aujourd'hui l'exemple de ce lévrier qui, suivant à la piste et au fl.iir une proie à travers riierbe épaisse et haute d'une prairie, en perdit la trace , attiré par les mille senteurs de fleurettes qui la parsemaient; je fais comme lui, car, m'étant proposé de ne parler que de mes propres affaires, au lieu de m'appliquer à les rappeler à ma mémoire, je me laisse entraîner, je ne sais trop pourquoi , à me mêler des affaires d'autrui ; je suis dans le cas de Cino da Pistoia, lorsqu'il chantait :
Puisque vous ne pouvez vous voir, Prenez les autres pour miroir.
Malheureux que je suis de ne pouvoir reconnaître en moi qu'une faible partie de ce que je voudrais avoir été 1 Ce que je suis, je ne connais pas une âme au monde qui puisse le découvrir, excepté moi. Je sais que je suis une vilaine chose, qui n'a pas son égal : si je devais parler de moi, d'une manière mythologique, je dirais que j'ai été pétri par les mains de Pandore. Comme ce renard de voyageur frappait juste, lorsqu'il m'appelait l'enfant du mystère 1 Quel mystère plus inexplicable que celui-là, de voir que mes maîtres, se montrant dès les commence-, ments très-contents de moi , ma mère enchantée de mon emploi, et moi-même, faisant tous mes efforts pour paraître parfaitement satisfait de mes maîtres et de ma place; de voir, dis-je, que malgré tout cela et en dépit de moir même, je sentais que mon âme était mécontente, aigrie,
UN MAL SANS REMKDK. 1 fiO
fâchée et que j'aurais voulu me trouver libre de tout engagement?
Pour tout cela, je n'avais pas et je ne pouvais trouver de raisons suffisantes et valables : mon cerveau était néanmoins rempli de tant de parcelles de raisons presque imperceptibles que, en les réunissant toutes les unes aux autres, elles auraient pu parvenir peut-être à former une raison. Ces plaintes si futiles, mais si émouvantes de la comtesse ; ces manières si bienveillantes, mais en même temps si réservées du comte; cet air de grandeur aristocratique que je respirais si difficilement ; ajoutez-y la figure sinistre d'Elpidi us ; les petits soupçons que j'avais conçus à son égard et qui m'ennuyaient ; me trouver làdodans en qualité d'un quasi-domestique et chargé d'une besogne qui contrastait si évidemment avec mon instruction ; cette manière de recevoir de très-haut des regards, des sourires, des petits mots bienveillants; l'humiliation du salaire; la chose de savoir que j'avais, sous un nom supposé, rendu un immense service à mes maîtres, qui n'en savaient rien ; d'en avoir mendié la rémunération; la crainte d'être démasqué avec le temps, et cent autres menues considérations, bien plus que suffisantes à chatouiller ma très-sensible susceptibilité me rendraient pasablement malheureux et me poursuivaient comme des fantômes fort désagréables.
Deux semaines s'étaient écoulées, pendant lesquelles je me rendais tous les jours au palais du comte où je passais quelques heures écrivassant dans un joli petit cabinet contigu à celui d'Horace, qui me fournissait un travail modéré ; il ne se passait pas de jour, sans que la noble dame ne me fît offrir des rafraîchissements, et qu'elle ne
vînt en personne, seule ou accompagnée de sa fille , pour causer quelques instants avec moi et me parler de son petit Paul. En outre, tous les jeudis et tous les dimanches, on me retenait à dîner, et j'étais traité, à vrai dire, avec une familiarité assez bienveillante.
Le troisième lundi, au sortir de l'école, étant monté dans ma petite chambre, pour y achever un écrit que J'avais commencé le samedi précédent, je ne vis pas le comte, la collation ne me fut pas apportée et la comtesse ne vint pas me voir , comme elle avait l'habitude de le faire. J'achevai ce que j'avais à écrire, je me levai et je quittai l'appartement, i^agnant l'escalier sans avoir rencontré personne.
Le ministre Elpidius, qui loge à l'étage au-dessous, me voyant partir, sort de chez lui, vient à ma rencontre,
et:
— Bon jeune homme , me dit-il , vous vous en allez? Oui, je m'en vais, après avoir achevé là-haut la
besogne la plus pressée.
— Très -bien, murmura-t-il, en fronçant le sourcil, et m'ad ressaut un petit sourire de compassion : je suis bien fâché d'avoir un triste commission à vous faire. J'ai reçu l'ordre... de notre maître, bien entendu, de vous déclarer que... hum!... que pour l'instant vous êtes congédié.
Moi? congédié! mais pourquoi? repris-je tout
surpris.
Parce que vous savez quelle est la personne qui,
jusqu'à présent, a eu l'honneur d'être le secrétaire de monsieur le comte, répondit cet homme avec la plus moqueuse ironie.
— Cela est impossible!... ce doit être une erreur.
UN UAL SANS RtMÈDE. 171
— La comtesse est-elle à la maison ?
— Non : j'ai exécuté les ordres que j'avais reçus. Pardonnez-moi; je suis accablé d'affaires; portez-vous bien.
Il s'en alla. Je m'élance dehors avec un orage dans le cœur : je n'hésite pas ; je ne balance nullement ; je cours chez le prélat : il n'était pas chez lui. Je rentre à la maison au pas de course et je trouve ma mère et ma sœur occupées à chercher dans les tiroirs de tous les meubles, et à réunir des bardes de quoi remplir une malle...
— Qu'est-il arrivé de nouveau? demandai-je tout abasourdi.
— Ahl du nouveau, auquel je ne m'attendais pas, dit ma mère en soupirant ; le sacrifice est bien dur !
— J'ai pleuré toute la matinée, interrompit Colomba, me saisissant par le bras; et me regardant avec des yeux remplis de larmes : hélas ! Victorin , quand viendras-tu ?
La voix me manqua : j'étais devenu froid comme le marbre.
11 décembre.
Le Dante, avant de descendre dans ses limbes, nous dit qu'étant vaincu par une immense stupeur, il en fut tiré tout à coup par un grand coup de tonnerre :
Comme quelqu'un qu'on force à s'éveiller.
Il en fut ainsi de ma triste personne, dans cet étourrdissement de ma rentrée à la maison et de la nouvelle scène qui m'y attendait : ce ne fut pas un coup de tonnerre, mais ce fut un éclair sorti des yeux de Colomba qui me fit faire un soubresaut et m'écrier :
— Si vous ne me dites pas ce qui arrive, je deviendrai fou.
— Victorin, à quoi bon dissimuler avec ta mère? Ne vois-tu pas que nous savons tout et que nous faisons ta malle?
— Sache que Monseigneur lui-môme nous a envoyé son valet de chambre pour nous mettre au courant, nous disant que ta malle devait être prête aujourd'hui à trois heures, ajouta ma sœur.
— Dieu tout-puissant du ciel, venez à mon aide I Mais qu'y a-t-il? Quavez-vous appris? De quoi vous a-ton parlé? Peut-être vous a-t-on dit que le comte me...
— 11 veut à tout prix te mener demain avec lui à la campagne, car il a dit qu'il ne pouvait pas s'y passer de toi, répondit Colomba, me coupant heureusement la parole.
— A la campagne, moi? le comte? Mais non ! on vous a trompé ! Vous aurez mal entendu !
— Non ; nous n'avons que trop bien entendu, répondit ma mère, et j'ai dû sur-le-champ faire savoir cela à Monseigneur Placide lui disant... que... je me résignais, qu'il en décidât lui-même : suffit pour une pauvre mère, se séparer d'un enfant tel que toi... allons, pour ton bien, j'ai accepté le sacriflce : mais, hélas! nous en souffrons ! Après le départ de Nicolas, nous nous sommes occupées de rassembler ton linge. Tu n'as ni costume de campagne, ni habillement de demi-saison. J'ai employé les grégorines que notre Prélat m'avait généreusement données, et madame Nanna est sortie tantôt pour tacheter quelque chose.
— Et la mesure?
— Bah ! elle l'a prise à vue d'oeil ; comment faire mieux quand on est si pressé?
— Bah! je tombe des nues! m'écriai-je en étendant les bras et faisant quelques pas; si je n'en perds pas la raison...
— Mais quoi! on ne te l'avait pas dit chez le comte? demanda ma sœur.
— Aucunement.
— Mais le comte était-il à l'hôtel? demanda ma mère avec quelque surprise.
— Je n'en sais rien, il n'était pas dans son cabinet et je ne l'ai point vu.
— Et la comtesse?
— Elle non plus.
— Eh bien 1 quoi ? reprit ma mère avec impatience ; tu les verras plus tard ; mon Dis, tu n'as pas de temps à perdre : va manger un morceau et dépêche-toi de rassembler tes papiers , tes livres, enfin , tout ce que tu désires emporter. Colomba, sers-le de suite et dépêche-toi de coudre les petits boutons à ce gilet. Hàtons-nous ; deux heures et demie vont sonner.
Je ne saurais dire ce que je mangeai. J'avais la tête enflée comme un ballon , et mon cœur éprouvait un trouble, une anxiété qui étaient sur le point de le faire éclater. J'avalai quatre cuillerées de bouillon, y mettant une petite tranche de viande, et me levant de la table aussitôt je courus dans ma chambre, prenant au hasard ce qui me tombait sous la main de mes petites affaires ; j'en fis deux petits paquets et je descendis pour les lancer dans la malle qu'on allait fermer, lorsqu'on entendit tout à coup un grand coup de sonnette. C'était madame Nanna qui revenait avec les objets achetés.
A peine les a-t-elle déposés sur le sofa, qu'on entend un nouveau coup de sonnette. On ouvre : c'était un palefrenier du comte qui venait chercher mes bagages. Je demande un moment pour essayer les habillements neufs.
— Cela ne se peut pas, répond cet homme grossier ; cher monsieur Victorin, les chars-à-bancs sont chargés, on a attelé, et on n'attend que vous pour partir. Malheur à moi, si je tarde; le ministre tempêtera! le maître vous attend et monsieur Biaise m'a dit de vous dire que vous vous dépêchiez.
Je regardais autour de moi; ma mère et ma sœur étaient grandement affairées ; je passai mes doigts dans mes cheveux et je les secouai comme pour chasser une pensée et en chercher une autre ; je saisis mon chapeau , je sortis et je pris immédiatement le chemin de l'hôtel du comte, si troublé, si agité que je ne voyais plus ni voitures, ni rues, ni passants.
J'arrive, je monte aux appartements, et le bon petit Biaise, ce vieillard guilleret, vient à ma rencontre tout joyeux , et me dit à l'oreille l'heureuse nouvelle qu'il ira cette année à la villa de Bel-Olmo, qu'il n'a pas vue depuis longtemps ; que l'air y est un vrai baume; qu'il y a de la volaille et du gibier à foison, un vin qui monte audessus des étoiles ; et ceci, et cela. Je l'écoutais comme si j'avais marché sur des charbons ardents. Enfin, après avoir vidé son sac. Biaise veut bien m'annoncer que monseigneur le comte est dans son cabinet avec monseigneur Placide et qu'il a reçu Tordre de m'introduire. A la bonne heure I
J'entre : les deux personnages étaient seuls, et, après les compUments qui furent francs et même caressants :
— On voit, commença le prélat, qu'aujourd'hui vous avez fait bon usage de vos jambes et que vous vous êtes mis en nage.
— J'en suis bien fâché, reprit le comte ; mais ce n'est la faute de personne. La décision de partir pour la cam-
pagne a été prise avant-hier au soir, et j'hésitais à vous proposer une absence qui doit durer quelques mois. Nous étant décidés à nous rendre, non pas près d'Albane, comme d'habitude, mais à la villa de Bel-Olmo*; vers k Sabine, je me décidai à ne point me permettre de vous éloigner si longtemps de votre famille, sans en avoir obtenu son consentement exprès, et je pensais qu'il eût été indiscret, de ma part, de le demander. Ce matin donc, j'ai dit à Elpidius de vous expliquer tout cela, car j'avais besoin de sortir avec Mélanie, pour aller faire quelques visites indispensables; mais, dans celle que nous avons faite à Monseigneur , ne voilà-t-il pas qu'on décide tout à coup que vous seriez des nôtres? Monseigneur se rend responsable du consentement maternel, et vous connaissez le reste.
— Ah I ah ! quelle bonne attrape , n'est-ce pas , Victorin? dit monseigneur riant à pleine gosier.
— Certes, très-bonne et très-curieuse, au point que la tète m'en tourne et se sent étrangement embrouillée.
La comtesse entra sur ces entrefaites; on causa sur la nécessité de ne pas me séparer du comte ; on annonça le dîner, et on nous retint à table ; il fut convenu que le lendemain, à sept heures du matin, nous monterions en voiture ; je pris congé , le prélat sortit avec moi et voulut bien avoir la bonté de m'accorapagner chez nous pour tranquilliser ma mère.
Je ne puis m'empêcher pendant la route de rae plaindre au prélat de la mauvaise grâce et de la méchante intention avec lesquelles le ministre m'avait signiflé, le matin même, les intentions de son maître; je lui appris toutes les angoisses que cela m'avait causées.
UN EXAMEiN DE CONSCIENCE. 177
— Que veux-tu, mon cher? cet Elpidius est ainsi fait : il parle sèchement, à bâtons rompus, et est toujours plongé dans les affaires jusque par-dessus la tête; maintenant qu'il est vieux, il est devenu un vrai porc-épic; mais au fond , c'est un bon diable. Ne t'en occupe pas le moins du monde, et, au contraire, moque-t'en, comme je le fais moi-même. Je te ferai remarquer néanmoins quelque chose que tu feras bien de mettre en pratique. Tu sais que la comtesse, pauvre femme I est crucifiée sans remède par son affection hypocondriaque.. Depuis Pâques dernier, le mal s'est augmenté par suite d'une grande frayeur à cause de Gisèle, qui a failli être écrasée par des chevaux sur la place de Saint-Pierre. Combien la comtesse en a souffert d'attaques de nerfs! Ajoutons-y ta présence qui, à son dire, lui rappelle si vivement son petit Paul ; tout cela a augmenté et rapproché ses accès de mélancolie et tu dois avoir remarqué que , vers la fin du diner, elle commençait à battre la campagne?
— Oui, et j'en souffrais vraiment beaucoup au fond du cœur, répondis-je, sentant monter des sueurs froides à mon front.
— Or donc, le comte, sur l'avis des médecins et au détriment de ses intérêts, qui exigeraient sa présence à Rome, s'est décidé, pour la distraire, à lui faire changer d'air. A cet effet , il avait résolu , à son grand déplaisir, car il t'aime beaucoup , à ne pas t'eraraener , puisque ta vue aggrave la position de sa femme, mais il a été impossible de la faire consentir à cet arrangement : elle s'est indignée du tort que, selon elle, cette séparation pourrait te faire, et rien n'a pu lui faire changer d'avis. Le comte est venu me supplier de voir ta mère et d'obtenir d'elle
le consentement à ton départ : si elle avait refusé, ils ne seraient point partis. Ta comprends maintenant que cette affaire va rendre mon ami ton obligé ; je suis enchanté d'avoir saisi la balle au bond. 11 faudra toutefois que lorsque vous serez là-bas, tu te tiennes sur tes gardes, cherchant tous les moyens d'éviter à la comtesse toute occasion de retomber dans ses tristesses, dans ses pleurs et dans ses attendrissements fantastiques qui sont si nuisibles à sa santé, et qui la mettent en danger de devenir folle.
— Monseigneur, vous me donnez-là un conseil trèssage, répondis-je avec assez de vivacité. Je désirerais pourtant que vous voulussiez bien m'indiquer le moyen de mettre ce conseil en pratique : comment éviter ces occasions, me trouvant tous les jours assis à sa table et demeurant sous le toit où elle est maîtresse , tandis que je ne suis que son liumble serviteur?
— Je comprends bien que la chose n'est pas facile à exécuter : néanmoins, use des précautions que ton bon sens pourra te dicter; au bout de quelques jours, lorsque vous serez arrivés, tu feras bien de traiter la question avec le comte et entendez-vous ensemble, car Horace est un homme très-raisonnable.
En causant ainsi, nous arrivâmes chez ma mère.
La conversation qui s'ensuivit ne fut, pour ainsi dire, qu'une suite de douces plaintes, d'aimables excuses, de soupirs, d'encouragements, de protestations, de recommandations, de promesses dont il me serait impossible de résumer les détails.
Le soir, avant de me coucher, je voulais faire un examen de conscience, que, pour dire la vérité, je ne
faisais pas d'habitude, et cet examen ne roula que sur Elpidius. Cet homme qui était, à ce que j'appris, natif de Macerata, et ancien familier du comte, père d'Horace, a soixante-dix ans environ; mais il est vif comme un poisson et vert comme un jeune homme. Je me suis aperçu qu'il était, dans celte maison, le grand chambellan, le gouverneur, le tout-puissant, enDn. Il commande despotiqueraent, il a une volonté inébranlable et il ordonne par signes.
Il a la réputation d'être infiniment adroit pour la conduite des affaires, et il n'y a que lui qui ait le droit de feuilleter tous les papiers, tous les livres de son maître, lequel a en lui une confiance sans bornes. La comtesse n'a pas l'air de l'aimer considérablement, d'autant plus qu'elle ne peut se défendre de l'accuser d'une certaine négligence au sujet de son Paul tant pleuré, qui mourut pendant qu'il était confié à sa garde. Mais la comtesse n'a pas voix au chapitre; Elpidias est donc obéi, respecté, adulé comme un roi par toute la domesticité. Je n'ai rien à dire sur les mérites de cet homme et je ne nie aucun de ses mérites. Mais, que ce soit illusion anticipée d'une fantaisie prévoyante, ou faiblesse d'un esprit trop prompt et trop méticuleux, ou même travail intime de soupçons préconçus, le fait est que cet individu me déplut à première vue; j'évitais sa rencontre et nous nous parlions très-laconiquement, car sa seule présence me troublait. Si je ne gardais mon cœur contre toute mauvaise impression, dès le premier moment, mon antipathie se fût promptement changée en haine profonde. Mais, grâce à Dieu , mon âme est encore exempte de cette affreuse passion. Malgré cela, la frimousse de cet
i80 UN EXAMEN DE CONSCIENCE.
homme m'a été, m'est et me sera toujours antipathique. Les idées du jour nous portent à démembrer la nature pour en anatomiser les lois occultes. Je serais bien aise de rencontrer un savant qui osât bravement scruter les lois si mystérieuses de la sympathie et de l'antipathie parmi les hommes. J'aurais à lui fournir, pour ma part, un monde de particularités minutieuses, qui lui serviraient surabondamment pour écrire un traité. Telles étaient donc mes dispositions intérieures à l'égard du sieur Molesti; il était très-clair que j'avais dû pressentir la mauvaise volonté, la malveillance, la rancune et tout ce qu'il y a de plus mauvais sentiments dans la forme inhumaine, équivoijue et tortueuse qu'il avait employée en me donnant mon congé : il était non-seulement difTicile, mais tout à fait impossible de lui trouver des excuses dans mon esprit. Le visage, l'accent, la contenance, l'affectation avec lesquels il avait agi en me mettant tout bellement à la porte , me faisaient bien comprendre qu'il ne s'agissait pas en cela de rudesse de caractère, mais qu'il devait y avoir là-dessous quelque noir dessein , quelque atroce méchanceté ! Je me trompais grossièrement peut-être : tout était là et j'avais mis dans ma tête qu'il n'y avait pas grand mal, après tout, de prendre pour du noir ce qui était réellement noir. Je passai subtilement en revue toute ma conduite, pour y chercher si, par hasard, je ne lui avais pas donné quelque motif raisonnable de mécontentement : je ne puis rien découvrir. J'en conclus qu'on m'avait noirci à ses yeux, ou qu'il me haïssait instinctivement. Tout ceci me mit dans la cervelle une masse de soupçons, un déluge de conjectures et, si j'avais écouté les unes et les autres, j'en serais.
TJX KXAMF.N DK CUXSCIF.XCK, 181
venu à retrouver en cet homme le commensal de l'inconnu en chair et en os, et peut-être bien aussi ce E. M., mais je me souvins à propos de l'avertissement du P. Léopold sur les jugements téméraires; je me repentis d'avoir si mal mené les principes de la charité chrétienne, ,ie me déshabillai et je me mis au lit.
— Adieu, mon b'-au Victorin ! écris-nous souvent, ontends-tu? Quel crève-cœur de le voir s'éloigner!
Ce furent les premières paroles qui arrivèrent à mes oreilles le lendemain matin, prononcées par les miens, au milieu des embr.issements, des larmes, des sanglots, lorsque je fus au moment de me séparer d'eux, et, je dois en convenir, j'avais à mon tour les yeux mouillés; étant revenu à l'hôtel du comte :
— Vous avez pleuré? me demanda aussitôt la comtesse, en me regardant d'un air ému.
Je ne lui répondis que par un sourire et un léger mouvement des épaules.
— Bienheureuse est la mère de ce jeune homme , r.^pliqua-t-elle en regardant son mari qui, pour la distraire, me pria de lui dire de prendre ralmanach.
Après avoir déjeuné, nous descendîmes dans la cour où la voiture de voyage était attelée, et pendant que les femmes de chambre plaçaient dans les coffres du véhicule des petits paquets et des boites, le ministre, debout et appuyé contre un pilier, observait attentivement tout ce grand remue-ménage et donnait des ordres à l'un et à l'autre, comme eût pu le faire le chef suprême d'une armée sur un champ de bataille. Je m'approchai de lui dans l'intention d'expier, au moins par un acte courtois, les mauvaises idées aue j'avais eues à son égard.
— iMonsieur Elpidius, lui dis-je avec quelque hésitalion, je vous prie de me pardonner mon peu de civilité d'iiier : elle n'était pas tout à fait volontaire.
— Quoi? quoi? quoi? répondit-il avec une mine de chien hargneux : cela peut arriver à quiconque est au service dautrui. Il vous en tombera bien d'autres sur le corps, si vous continuez à manger de ce pain- là!
On m'appela. Les maîtres montaient en voiture. Je m'approche du marchepied , cherchant la place où je devrais m'asseoir; la comtesse, qui était au fond, à la droite du comte Horace, me fit signe de me placer sur le siège de devant, en face d'elle et à côté de Gisèle. Je m'en défendis, déclarant que je me mettrais sur le siège ex-térieur, avec le cocher. On n'y consentit pas; il fallut me rendre aux désirs de la comtesse et la voiture partit au grand trop. Dans une seconde voiture suivaient la gouvernante, la femme de chambre et quelques autres personnes attachées à la maison. Pendant que nous traversions la ville, on garda le silence; regardant à la dérobée, j'aperçus l'air joyeux de la jeune fille, qui se pavanait sous un petit chapeau noir en forme de cuvette renversée, orné d'énormes brides de satin violet, qui voltigeaient sur sa poitrine, tandis que sa mère, gardant le deuil le plus rigoureux, croisait ses mains, regardant tJintùl sa fille et lui souriant tristement, tantôt m'examinant moi-même en poussant des soupirs. A peine sortis de la ville, on commença par réciter des prières; puis, le silence se fit de nouveau, mais la dame se tournant vers le comte :
— Comme je suis contente, mon cher Horace, s'écriat-elle de voir que Victorin vient avec nous dans notre
U\ EXAMEN DE CONSCIENCF.. 18.'f
villa et qu'il est ici, assis près de Gisèle ! Il me semble que j'ai aujourd'hui retrouvé mon Paul. Il serait placé ainsi , en face de sa mère. et à côté de sa sœur.
— Doucement, nîpondit le comte ; sa véritable place devrait être vis-à-vis de son père, et, s'il vous plaît, à la droite de sa sœur. Parbleu! n'était-il pas le ûls aîné?
— Oui, mais pour plaire à sa mère, qu'il eat si tendrement aimée, tu lui aurais permis de s'asseoir à la [)lace qu'occupe Victorin en ce moment.
— Quelles raisons! murmura le comte, avec un petit rire de compassion.
— Oh! oui vraiment! continua-t-ellc; je veux que pendant notre séjour là-bas, tu me permettes, cher Horace, de conserver ma douce illusion, qui me guérira et me rendra la vie. Oui, tu dois me permettre à Bel-Olmo de traiter Victorin comme s'il était Paul; et toi, Gisèle, tu te comporteras avec lui comme s'il était ton frère aîné. Mais vous, Victorin, vous contenterez-vous que celle qui vient de vous enlever à votre mère, en remplisse les fonctions? qu'elle vous nomme son fils? Que je serais heureuse de pouvoir être pour tout de bon la mère d'un enfant tel que vous! Ah! le mien... le nôtre... est mort !
— Voyons, Mélanie, dit le comte d'un ton de reproche, à quoi sert que vous recommenciez toujours la même ritournelle? Victorin connaît parfaitement ce qu'il doit faire. Tu ne t'aperçois pas que tu le mortifies?
J'étais devenu rouge, en effet, comme l'écarlate, et, les yeux baissés, j'étais horriblement confus; mais la dame, serrant la main de son mari :
— Regarde ! dit-elle en me montrant, et dis-moi si je
n'ai pas raison de voir Paul dans Victorin. Tu m'as aflirmé un million de fois que cette chère et douce créature serait restée, en grandissant, aussi blonde que je Tétais moi-même dans mon enfance ; il est blond comme l'or; il aurait grandi, sans nul doute, aussi mince, aussi délicat que tu l'es; le voilà trait pour trait. Mes amies m'ont assuré bien souvent que Paul, s'il avait vécu, aurait été aussi doux, aussi bon que sa sœur Gisèle, peut-être meilleur encore, car il avait les traits et la nature des anges; verrais-tu autre chose que cela dans- Victorin ?
En ce moment, je ne pus m'empêeher de tirer mon mouchoir et de m'en couvrir le visage pour cacher l'excès de ma rougeur, et je dis à la comtesse :
— Ah ! madame, je vous prie en grâce , n'en dites pas davantage, ne déshonorez pas ainsi la mémoire de votre petit enfant bien-aimé.
— Pourquoi la déshonorcrais-je?
— Assez de niaiseries sur ce point! interrompit sèchement le comte.
Déployant les journaux, il commença à les lire tout haut et à les commenter sur les événements de la Lombardie, sur la paix de Villafranca, sur ce qui se passait en Toscane et sur toutes les autres nouvelles politiques, commentaires auxquels sa femme prit une part très-judicieuse : en dehors de sa lugubre manie, la comtesse était une noble dame de beaux sentiments et d'un jugement très-sûr. Nous voyagions par relais, au grand galop du courrier, nous arrêtant seulement pendant quelques minutes à chaque poste. Avant de quitter le troisième relai , à peu près vers midi , dévorés sans pitié par
le soleil de la canicule, la comtesse fit descendre de l'iin- [jériale une corbeille remplie d'oranges et de biscuits. Nous étant rerais en route, elle en distribua à sa fille et à son mari, puis, ayant choisi l'orange la plus grosse, elle en enleva l'écorce avec un couteau, et me présenta le fruit tout préparé et répandant un parfum délicieux. L'ayant accepté, je l'offris à Gisèle, pour lui éviter la peine de peler la sienne.
— Pas cela, dit sa mère avec chaleur.
— Cela doit être, dit le comte avec force.
La jeune fille, indécise, replaça l'orange dans mes mains, avec un geste plein de grâce. Le père, plaisantant, me l'enleva et la redonna à sa fille. La mère la lui arracha et me la remit de nouveau. Alors le comte, saisissant l'orange presque au vol :
— Je vais mettre fin à la dispute, dit-il.
Et la mordant à belles dénis, il la mangea tout entière.
Il n'y eut plus moyen d'avoir la paix, jusqu'au moment où la comtesse, préparant une autre orange, me la fit, au milieu des plaisanteries du comte, avaler tranche par tranche, me les présentant sur la pointe de son couteau, et je fus obligé de me soumettre à ces inepties par un sentiment de compassion pour cette pauvre mère. Quelque temps après, mes compagnons de voyage commencèrent leur sieste. Me trouvant alors un peu délivré de toute sugestion, je tirai de ma poche un petit livre que monseigneur Placide m'avait donné et qui portait pour titre : Les larmes d'une mère. C'était un récit très-gracieux de la conversion de saint Augustin, récemment imprimé à Gênes. Je lus pendant quelques instants,
à ma grande satisfaction, mais la comtesse, qui n'était que légèrement assoupie, éveillée tout à coup par une assez forte secousse de la voiture , me voyant occupé à lire :
— Pourquoi ne prenez-vous pas un peu de repos? me demanda-t-elle à voix basse ; que lisez-vous là ?
Je lui présentai mon livre; elle en lut le titre :
— Oh! s'écria-t-elle, les larmes d'une mère! C'est le livre qu'il me faut ; de quoi parle-t-il? que raconte-t-il ?
— Il démontre que ce n'est pas toujours un bonheur que celui d'être mère.
— Allons donci que dites-vous?
— Parcourez-le à l'aise, Madame, et vous en serez convaincue par les angoisses de Monique, causées par le coupable Augustin.
— Bah 1 bah ! mon fils n'eût pas été un prévaricateur comme celui-là; oh! noni croyez-moi, Victorin, il vous eût tout à fait ressemblé ; est-ce que vous avez jamais fait pleurer votre mère?
Cette question fit vibrer les Gbres de mon âme : je me rappelai les larmes que ma mère avait versées dans cette môme matinée et la plaie était encore bien fraîche. Une larme me vint à la paupière et je toussai pour comprimer un sanglot : ce fut un eiïort inutile. L'œil perspicace de la comtesse aperçut ma larme, elle devina mon trouble et avec une insistance cruelle :
— Répondez-moi, continua-t-elle : votre mère a-t-elle pleuré par votre faute?
— Je vous supplie, madame la comtesse, de ne pas me torturer ainsi.
— Hélas! qu'entends-je? Je pense, Victoria, qut
DN EXAMEN DE CO.NsCItLNCE. 187
mon Paul aurait voulu entendre continuelleoieut parler de sa mère, et vous...
— Votre Paul aurait eu une mère heureuse.
Ces mots s'échappèrent, malgré moi, de mes lèvres.
— Heureuse? heureuse? Oh ouil s'il eût vécu, j'eusse été la plus heureuse de toutes les femmes, heureuse... comme votre mère. Eh quoi? ne l'est-elle pas, peutêtre?
— Eh ! madame, repris-je pour me donner du courage, le bonheur n'est pas une plante qui puisse pousser dans notre monde. Eve a englouti dans une pomme la semence du bonheur.
• Mon cœur me dit pourtant que vous devez faire
le bonheur de votre mère.
— Et comment. Madame la comtesse?
— En l'aimant comme un tendre fils.
Oh! si vous l'entendez ainsi, ma mère... oui, ma
mère est heureuse de ma tendresse.
— Admirable parole qui n'a, depuis que j'existe, jamais retenti à mon oreille ! Les lèvres qui auraient dû la proférer, hélas! se sont fermées au berceau et moi, mère inconsolable, je suis condamnée à ne plus l'entendre jamais, jamais !
— Je vous demande pardon de vous contredire : mais vous pouvez entendre ce mot quand vous le voudrez.
— Mais de qui?
— De mademoiselle Gisèle.
— C'est bien, c'est bien ; mais Gisèle n'est pas Paul : non, Gisèle n'est pas Paul : répéta-t-elle trois ou quatre fois d'une voix vibrante, qui réveilla sa fille et le comte AQ sursaut.
i88 UN EXAilE.X DE CÛNSCIEACE.
— Qay a-t-il? qu'y a-t-il? s'écria-t-il d'une voix rauque et endormie, sans ouvrir les yeux ; est-ce que tu fais la méchante, Gisèle? obéis donc à ta mère.
— Moi? dit la pauvre enfant en se redressant et regardant sa mère et moi d'un air tout étonné ; maman , qu'ai-je fait?
Un éclat de rire étouffé, deux caresses de sa mère, qui avait encore les joues animées et humides, car elle avait pleuré, calmèrent la jeune fille et on parla immédiatement d'autre chose.
Nous avancions tellement dans notre route, qu'après avoir dépassé les landes jaunissantes et les bruyères de la campagne romaine , nous traversions de charmants monticules revêtus de vignobles, d'oliviers et d'arbres à fruits. Plus loin, un grand espace de l'horizoa était circulairement masqué à nos yeux par la chaîne des Appennins et d'un côté s'élevait solitairement le Lorratte, comme un bastion détaché servant de défense à ces rochers et aux vallées inférieures. Partout de la verdure, des champs et des paysages délicieux.
La montre du cç^rate marquait trois heures, lorsque nous nous arrêtâmes dans un gros bourg, pour laisser respirer les chevaux.
— Trois milles encore, dit-il, et nous serons arrivés. Gisèle, se mettant à la portière avec une petite
jumelle, se prit à explorer la contrée jusqu'au moment où, ayant aperçu, au sommet d'une pente, la maison de campagne :
— Voilà Bel-Olmo ! s'écria-t-elle, nous montrant avec joie une vaste habitation ensevelie au milieu des arbres.
Ea effet, peu de temps après, nous quittâmes la
grande route, pour suivre une longue allée de platanes qui nous conduisit par une verte arcade, dans une immense prairie entourée de sycomores et de frên-s; en face, sur une colline, surgissait la villa.
Une multitude d'hommes et de femmes de la campagne, guidée par des gardes-champêtres en grande tenje, se rangea sur deux files pour border la haie, et, près de la grande grille, s'étaient réunis le prieur du petit bourg voisin, le médecin et le vicaire des Frères-Mineurs. Nous descendîmes de voiture : on entendit un grand murmure parmi la foule. L'un des paysans, qui se donnait les airs d'être quelque chose, mais qui était, à coup sûr, un nouvel oiseau, eut la sottise de demander coram populo, à la noble dame, pendant qu'elle passait sous la grille, si le jeune comte (et il me montrait) était en bonne santé.
— Ce jeune homme n'est ni comte, ni jeune comte, répondit avec hauteur le maître de la maison ; c'est un jeune homme qui me sert de secrétaire.
— Ah ! je vous demande mille excuses, marmotta ce nigaud.
Mais, voyant tous les yeux braqués sur moi, je devins rouge comme le feu et j'éprouvai un certain mouvement de colère qui me fit grincer des dents. Nous étions parvenus au seuil de la grande antichambre, lorsque le comte, s'arrêtant et se tournant vers moi qui étais resté derrière tout le monde , morne et abattu, me prit à part et :
— Victorin , me dit-il d'une voix douce comme le miel, j'ai une grande faveur à vous demander.
— Ordonnez, Monsieur.
— Non, je dois vous prier; me l'accorderez-vous?
— Tout ce qui est en mon pouvoir est à votre disposition.
— Je vous serais plus qu'obligé, si vous vous intéressez à la guérison de Mélanie, pauvre femme, que vous consentiez... ainsi que Monseigneur me l'a conseillé... si vous vouliez bien...
— Excellence! Monsieur l'archiprêtre, interrompit un domestique, qui fut suivi du visiteur, lequel s'inclina profondément et prononça un : « très-humble serviteur ; soye^ le bienvenu ! »
C'était le Curé du hameau. Le comte me planta dans mon coin, où je restai immobile et cloué comme un idiot.
xir.
14 décembre.
Je restai pendant quarante-trois minutes dans mon coin, immobile comme une statue, en attendant toujours que le comte vînt achever sa phrase. Combien ces minutes furent-elles longues I
Enfin, lorsqu'il plut à Dieu, le maître de céans accompagrw la comitive complimenteuse jusqu'au vestibule et se tournant sur-le-champ de mon côté avec douceur :
— Je voulais donc vous prier, reprit-il, qu'ayant égard à la faiblesse du cerveau de Mélanie... car vous vous en êtes aperçu pendant la route, n'est-ce pas? pauvre femme I elle n'a pas toujours toute sa raison. Donc je vous prierais, si cela ne vous déplaisait pas trop, que vous consentissiez à demeurer, non dans la villa, mais...
— Que le Ciel te bénisse ! interrompit la comtesse, entrant à l'improviste, la respiration haletante : je t'ai
cherché dans toutes les pièces du rez-de-chaussée et tu t'étais caché ici ! dépêchons-nous, car nous sommes servis; tout refroidit. Victorin, venez; allons!
— Encore un instant et je te suis, répondit le mari.
— Je connais tes instants, ajouta-t-elle le prenant par le bras et me faisant signe de passer devant.
Le comte marmotta je ne sais quoi et se mit en mouvement, m'adressant un geste sec qui m'indiquait de marcher, car j'étais plus que jamais immobile et incertain. Lorsque nous fûmes pour nous mettre à table, la comtesse s'entêta à vouloir me placer entre elle et son mari , me mettant à sa droite , et sa fille, à gauche. Horace mâchonnait et me faisait cependant comprendre par ses regards que je n'eusse pas à accepter. Mais comment résister? je ne dirai pas quel fut mon supplice sur ce siège malencontreux. Je mourais de faim et pourtant j'avais grand'peine pour avaler quelques bouchées. Ce qu'il y avait de pire, c'était que la comtesse ne cessait de retomber dans ses exclamations habituelles. Son mari l'interrompait pourtant et cherchait à détourner la conversation, avec une assiduité et une promptitude que je fus obligé de remarquer.
Où sera la chambre de Victorin? demanda tout à
coup à son père la jeune fille.
— 11 est entendu qu'il occupera celle qu'eût occupée ton frère, répondit la mère.
— On le placera où je voudrai, dit le comte en me faisant signe des yeux.
— Non, monsieur, où il me plaira, répliqua la dame, et j'ai choisi pour lui l'appartement de la terrasse au nord. Il est très-propre, saint, aéré ; il a un beau jour et
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une c.hannante per5[)ective : je veux ({u'il soiL là et j'iii donné des ordres pour que le logement soit prêt. N'estce pas, Victorin, que vous m'obéirez?
Je ne prononçai aucune parole et fixant obstinément mon assiette, je me rongeais intérieurement, n'osant rien dire, de crainte de mal parler.
— Pourquoi vous taisez-vous? insista-t-elle en me ''egardant, cet arrangement ne vous conviendrait-il pas?
— Laisse-le-donc tranquille, ce pauvre jeune homme! cria le comte en colère et frappant rudement la table de son poing.
Ici commença une scène telle que, étouffant de rage, je nie lève, je couvre mon visage avec mon mouchoir et je me sauve bouleversé comme je ne l'avais pas encore été jusque-là. Le comte, qui s'était levé en même temps que moi, me suivit, me' rejoignit au delà de la grille et me conduisant sous un arbre écarté, il chercha à me calmer avec une bonté infinie, et me tenant le langage le plus amical, le plus doux qu'il fût possible d'entendre.
On peut me rendre aussi doux qu'un mouton en me prenant par le cœur, qui est mon côté le plus faible. On arrangea le tout dans cet entretien. 11 fut convenu que j'aurais l'air de désirer beaucoup et de choisir pour ma demeure une johe petite maisonnette, placée à une portée de fusil de la villa, et qu'on nommait la Maison verte, à cause de sa façade garnie d'un bel espalier de jasmin et dont les murailles étaient entièrement revêtues de lierre et de clématite ; on mettrait un domestique à ma disposition : je ne dînerais que rarement ou pas du tout avec la comtesse, excepté le cas oii elle se prononcerait
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d'une façon tout à fait absolue ; je ferais tout mon possible pour éviter sa rencontre, cherchant les motifs les plus ingénieux, pour ne pas entrer avec elle en conversation suivie... Dussé-je aller jusqu'à lui paraître sauvage et peu courtois, sans pourtant dépasser les termes des simples convenances. Ce furent là les conditions que j'acceptai pour plaire à mon maître et seigneur, et ménager en même temps la manie de la comtesse pour laquelle on avait de graves craintes de lui voir tout à fait perdre la raison. Le comte Horace fut tellement satisfait de ma soumission que, dans un élan affectueux, il me serra contre sa poitrine.
Mais il est plus facile de projeter que d'exécuter. Le même soir, il fallut que, étant rentré dans la villa, je me rendisse auprès de la dame pour la consoler, car elle était, à cause de moi, dans une anxiété si grande, qu'elle ne trouvait plus ni calme, ni repos. J'eus bien de la peine à lui faire accepter le choix de mon séjour dans la Maison verte, tout en mettant en avant la paix et la tranquillité délicieuse dont j'aurais le bonheur d'y jouir; elle ne consentit à me laisser diner à midi , chez moi, que lorsque je lui eus prouvé que ce régime convenait entièrement à ma santé, par suite d'anciennes habitudes. Je lui fis comprendre mon goût absolu pour la solitude et pour la retraite, qui me permettaient les tranquilles loisirs de la lecture : je dus avoir recours à l'aide du comte pour me soustraire de mon mieux aux promesses de visites fréquentes, aux engagements de faire de la musique, des lectures à haute voix, des promenades auxquelles la comtesse voulait absolument me voir : son mari me seconda activement, niant peu de choses en général, mais refusant
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tout en [)arli(;ulier. Pouvais-je mieux faire que cela? Le comte le couiprit et m'en sut gré.
Ma maisonnette était bâtie en pente, au bout de l'une des trois allées, qui, des flancs de la colline, descendent jusqu'à la principale habitation. J'avais pour mon usage tout l'appartement moyen, composé de deux petits salons, d'une chambre à coucher, d'un cabinet de travail et d'un corridor aboutissant à un petit balcon, qui s'ouvrait sur une des plus admirables vues champêtres qu'il me fût possible de désirer. Mon vieux Biaise avait été chargé de me rendre ses petits services et il occupait les chambres inférieures. Etant très-propre de sa personne , il nettoyait si exactement tout ce qui m'appartenait, qu'il m'eût été impossible de découvrir, n'importe où, le moindre grain de poussière. Les meubles brillaient comme des miroirs et étaient fort comniodes. La fraîcheur y était permanente, étant entretenue par les ombrages d'un bosquet qui s'épaississait au levant et par l'arrosement d'un petit ruisseau très-limpide qui murmurait au pied d'une treille : le sol recouvert d'une herbe verte et fine comme le velours, le parfum des fleurs entremêlées au lierre, embaumaient l'air d'une odeur suave et peut-être même un peu trop pénétrante. C'était là, en somme, un réduit enchanté, inspirant la gaîté la plus innocente, séjour de silence à peine interrompu par le bruissement des feuilles, par le murmure du ruisseau et par le gazouillement du rossignol.
Pourtant, Victorin, qui en était le roi et qui buvait à longues gorgées l'ambroisie de ces doux plaisirs, ne s'en trouvait pas beaucoup mieux. Tantôt assis sur son balcon parfumé, tantôt couché sous un platane au milieu des
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jonquilles, il laissait errer autour de lui un regard languissant, et, le visage empreint de tristesse, les joues mouillées de larmes, il gémissait tout bas et répétait avec le poète :
Est-il ici douceur qui ne devienne amère? j
L'air, les arbres, les eaux , les oiseaux, tout semblait , dans ce paradis terrestre, me rappeler que j'étais exilé loin des êtres qui m'étaient si chers, tout me reprochait de me laisser aller au sein de ces délices, pendant que ces bien-aimés souffraient dans l'indigence et pleuraient mon éloignement. Lequel de nous était le plus à plaindre? Eux, besogneux et privés de ma présence, mais croyant que je m'amusais, le cœur content, dans une délicieuse villa; ou moi, esclave, torturé et altéré du désir de les voir heureux, mais nageant dans l'abondance, dans les aises et dans les récréations? Je me trompe: quelles récréations étaient les miennes, qui ne m'étaient jamais embellies par les regards de ma sœur , le sourire de mon frère, la voix de ma mère chérie? Ah! Victorin ! tout amusenaent qui n'était pas assaisonné de ces douces saveurs a toujours été insipide pour toi. Le comble de toutes les douceurs est, pour lui, l'amour de sa famille; après l'amour de Dieu, il n'en connaît aucun qui soit plus savoureux que celui-là. Ah ! le beau nom de mon bel enfant, de mon fils chéri, je ne l'entendais plus sortir de ces lèvres qui, seules, avaient le droit de le proférer I Je l'entendais, ce nom, et même bien souvent, mais prononcé par une bouche étrangère, quoiqu'aimable ; par une bouche délirante, par une bouche dont le son me remplissait de pitié, mais ne réveillait pas ma tendresse.
Malgré cela, à défaut des consolations domestiques, il m'eût été assez agréable de pouvoir m'imaginer que la bouche qui m'appelait mon fils, pût être au moins l'écho de ces lèvres absentes, et qu'il me fût permis, par cette illusion, de donner un libre cours à l'alTeotion surabondante qui remplissait mon cœur ; mais cette illusion m'ét;iit défendue. J'étais forcé d'employer de la brusquerie à la place des doux sentiments que j'eusse voulu exprimer : au lieu d'obtenir les plus gracieuses expressions, il ine fallait provoquer une sorte d'aversion; au lieu de rasséréner cette âme, je devais redoubler sa tristesse. J'étais donc dans une lutte perpétuelle avec moi-même. A quoi servent la verdure, les fleurs, la beauté, l'aménité du site, pour alléger ces peines de l'esprit? Il y eut donc, pendant les huit premiers jours, entre la noble dame et moi, une lutte courtoise, mais sans trêve. A peine étais-je levé que je voyais arriver à la Maison verte un envoyé de la comtesse qui demandait des nouvelles de ma nuit. Quelles qu'eussent été ces nouvelles , je les donnais toujours excellentes. Bientôt après on se réunissait à la chapelle pour y entendre la messe, qui était célébrée par un moine du couvent voisin , et je devais refuser les prie-Dieu et les chaises pour aller me cacher derrière l'autel. Lorsque le soleil était déjà bien haut, la comtesse et sa fille s'avançaient à pas lents vers ma treille, et pendant que l'une d'elles cueillait les jasmins, l'autre montait chez moi et m'engageait à faire un tour dans le petit bois. Il était inutile de m'en défendre; deux ou trois fois pourtant, il me fut possible de trouver des prétextes plausibles, mais il me fallut, à la longue, entremêler prudemment mes acceptations à mes refus.
Lorsque nous errions dans les petits sentiers du bois, la comtesse reconoraençait ses plaintes, que je cherchais à distraire de mon mieux par des plaisanteries et par des paroles oiseuses les plus gaies qu'il m'était possible de trouver.
Le comte ne m'aidait pas beaucoup : inoccupé que j'étais, je ne cherchais pas à abréger les promenades ; de là les retours à la villa, déjà assez tardifs , étaient plus désagréables que les sorties, puisqu'ils ne faisaient qu'augmenter les désirs de la dame d'avoir avec moi de longs entretiens.
A peine rentrée à la villa, la comtesse se rendait à la cuisine pour surveiller le dîner qu'on devait me servir, et elle l'assaisonnait de toutes sortes de douceurs et de tant de petites choses exquises, que l'illusion seule de se croire ma mère et de caresser en moi son Paul, pouvait les lui faire imaginer. Il suffira de dire qu'un jour (c'était le huitième) ayant reçu de quelques amies un panier d'ananas, la comtesse choisit le plus beau d'entr'eux et le plus parfumé et pensant que je devais en être au dessert, elle vint en personne me le présenter sur un plateau d'argent. Cette attention si affectueuse me surprit et m'affecta au point que ne pouvant y tenir et m'abandonnant aux élans de mon cœur, je me levai et poussé par l'instinct d'une vive gratitude, la prenant presque pour ma mère, je saisis sa main et je l'embrassai avec transport. Pourquoi ai-je fait cela, ô mon Dieu? La pauvre dame, se contraignant avec violence, pour ne pas se jeter à mon cou, devint toute rouge, perdit pendant un moment la voix et la respiration, mais se reprenant bientôt :
— Ah I Paul î ah ! Paul 1 s'écria-t-elle , fondant en larmes et toute troublée
Souvent, à la brune, elle avait l'habitude de venir solitairement errer, dans les petits sentiers fleuris qui environnaient ma maisonnette, se contentant de regarder de loin pour savoir si j'étais chez moi, ou de demander à Biaise de mes nouvelles. Dans la soirée du jour dont je viens de parler, la comtesse ne Ot pas son excursion habituelle; mais Biaise entra dans ma chambre le visage rayonnant et le sourire aux lèvres :
— Que je vous en apprenne une bonne, monsieur Victorin, une bien bonne! me dit-il en se frottant les mains.
— Qu'arrive- t-il donc, mon Biaise?
— Je vous le répète, il en arrive une bonne ; devinez .
— Je ne suis pas devin, repris-je avec quelque appréhension ; asseyez-vous là et parlez.
— Voici. Madame, enfermée dans son appartement, a pleuré toute la journée et s'est désolée comme une Madeleine. Mademoiselle, après avoir cherché à l'apaiser, voyant qu'elle n'en venait pas à bout, est descendue à la hdte et tout effarée de chez Madame, pour y appeler les femmes de chambre. Mais elles non plus n'y purent rien faire I Monsieur était aux champs et Madame commençait à tomber eu convulsions. On vient alors me chercher, car, voyez-vous, ce n'est pas pour me vanter, mais je suis plusieurs fois parvenu à remettre madame dans son bon sens. A peine m'a-t-elle vu paraître , qu'elle est devenue calme et douce comme une colombe et m'a fait sur votre compte, monsieur Victorin, une infmité de questions.
— De moi? et quelles questions?
— Bah ! un nombre incalculable de choses, mon cher monsieur Victorin ! Et je lui répondais toujours de manière à vous faire honneur, savez-vous bien ?
— C'est-à-dire?
Enfin, je parlais de vous comme d'un jeune homme
charmant et parfaitement bien élevé, tel que vous Tètes en effet. En somme, au bout d'un certain, temps, monsieur le comte revient : ici, nous arrivons au plus beau de l'affaire. Madame a commencé à lui reprocher amèrement qu'il vous traitait presque comme un pestiféré; qu'il vous avait chassé de la villa, vous séquestrant de la famille et vous obligeant de vous tapir dans ce trou de Maison verte; ensuite, elle se mit à plaindre son enfant, à gémir, à reprocher, à crier et à se débattre.
» Quelle étrange femme ! Enfin, savez-vous quelle a été sa prétention? Elle a exigé sérieusement que le comte lui fît le serment de vous prendre pour son fils : elle a ajouté que c'était là l'unique moyen de la consoler et de la guérir. S'il ne voulait pas consentir, elle demandait à être ramenée à Rome dès demain , disant qu'elle s'enfermerait a la. retraite, pour s'y préparer à mourir ; elle assurait qu'elle ne survivrait pas un mois à ce refus. Vous pouvez vous figurer ce que devint monsieur le comte à cette nouvelle sortie! Il a commencé par la supplier doucement de venir, en attendant, prendre part au dîner. C'a été inutile : elle a protesté qu'elle ne prendrait plus aucune nourriture, si son mari ne lui faisait pas le serment de satisfaire son désir. Le pauvre homme, fronçant le sourcil, se démenait, s'agitait; mais tout était vain. Finalement, me faisant un signe, il est sorti avec moi de
la chambre de madame et m'a demandé d'un air tout affligé :
); — Mon fidile Biaise, que me conseilles-tu?
» Pour vous dire la vérité, je lui ai conseillé d'imiter un certain marquis de sa connaissance, lequel a fait son héritier un brave jeune homme florentin, qui était comptable dans sa maison , lui donnant sa propre fille en mariage et ce jeune homme est, depuis longtemps déjà, la consolation de toute la famille : il est si affable , si généreux, si grand, que vous le prendriez pour le rejeton d'une race royale.
» — Monsieur le comte, ai-jc conclu ! faites-en autant pour monsieur Victorin ; considérez-le comme un fils et lorsque mademoiselle aura atteint l'âge de se marier, qu'ils se donnent une bonne poignée de main au pied de l'autel avec la sainte crainte du Seigneur; puis on s'en revient à Florence, et qui sera plus heureux que vous, Monsieur le comte, que Madame la comtesse et nous tous tant que nous sommes »
— Bravo, seigneur Biaise 1 lui dis-je en riant de dépit, on voit bien que, daus cette maison, la folie devient une maladie contagieuse. Le beau service que vous m'aurez rendu là aura été d'irriter monsieur le comte contre moi.
— De l'irriter? ne dites pas cela, monsieur Victorin, car, au contraire, ma proposition lui convient tout à fait. Ah 1 si monsieur le comte était l'homme d'autrefois, il se fût décidé sur-le-champ : mais... mais...
— Mais quoi?
— Faut-il vous répéter qu'il n'est plus le même homme? Depuis qu'il est tourmenté par cet endiablé
procès, il est devenu si étrange, si lunatique, si bizarre, que, et puis avec la croix de sa femme, sur les épaules !
— Il ne s'est donc pas fâché?
— Oh 1 que non ! il m'a même répondu : « Biaise , tu raisonnes bien, mais il faut procéder prudemment. » Ensuite, il est devenu pensif, il a passé la main sur ses cheveux, il est rentré impétueusement dans la chambre de Madame. Victorin viendra habiter ici, a-t-il dit d'un air ouvert et dégagé ; tu lui destineras l'appartement qui te conviendra; je l'engagerai moi-même à se conduire envers toi comme un fils et tu rempliras le rôle de mère autant qu'il te fera plaisir; pourvu que, de cette façon, tu cesses de te tourmenter et de me tourmenter. » Madame a paru enchantée, et, immédiatement après le dîner, je me suis empressé d'accourir ici pour vous apprendre tout cela. Réjouissez-vous, monsieur Victorin ; vous tenez votre fortune entre vos mains.
— Sottises , sottises , mon Biaise , sottises ! Je suis même surpris qu'un homme de votre âge...
— Ecoutez-nioi bien : je vais vous découvrir ma pensée avec la plus grande candeur. Tant qu'Elpidius ne s'en ira pas dans l'autre monde, peut-être, hum ! peut être pourrez-vous prendre tout ceci pour des sottises. Il frappe à la porte de sa soixante et onzième année, je ne le devance que de bien peu ; mais si le bon Dieu le fait filer avant moi, nous en reparlerons.
— Qu'a donc à faire Elpidius dans tout ceci? Nous l'avons laissé à Rome.
— Je sais bien, moi, si Elpidius a affaire là-dedan". Cet homme a toujours été un livre que personne n'a jamais pu lire d'un bout à l'autre ; à Rome ou à Bel-
Olmo, il conduit le conite par le bout du nez. Vous, à ce que je me suis aperçu, vous n'êtes pas sur ses tablettes ; et cela suffit ! Maintenant, je vous dirai qu'il se fait tard et que j'ai beaucoup de besogne : dormez bien, monsieur Victorin.
Nous nous levâmes l'un et l'autre : Biaise se retira après avoir pris son flambeau, me laissant si inquiet, si incertain sur ma position, que je ne savais plus comment combiner le présent avec l'avenir. Je n'avais aucune envie de me coucher. L'heure n'étant pas encore trop avancée, j'éteignis ma bougie et, pour me distraire, je me rendis sur la terrasse pour y respirer plus hbrement au clair de lune.
Pour l'homme qui est agité par des émotions violentes, il n'y a rien de plus nuisible que la contemplation silencieuse au miUeu d'une nuit sereine. Tout, dans le monde, à cette heure-là, vous rappelle en vous-même. Les pâles lueurs du flrmament, le silence qui vous environne, le voile lugubre de mort dans lequel la nature semble s'envelopper, vous désenchantent de la création et vous conduisent insensiblement à vous en détacher par des pensées vagues que vous recueillez et renfermez en vousmême. Mais par ce commerce mystérieux qui relie l'esprit humain à l'univers extérieur, cet esprit se ressent subitement de la tristesse tranquille qui vous entoure, et il s'en revêt, il se l'approprie de telle sorte, que votre intérieur vous rend, comme par une réverbération , les impressions que vous vouliez fuir au dehors. De là, chez l'homme qui est dominé par une passion puissante, la fantaisie se rembrunit, ses idées deviennent tumultueuses, ses souvenirs se groupent, ses affections s'enflamment,
son cœur s'abandonne aux illusions et l'ûme en arrive à une absorption qui chez les uns devient stupeur, agonie chez les autres et chez tous un véritable délire.
Stupeur, extase, délire, agonie tout à la fois, ce fut l'état que me produisit ma nocturne distraction, la terrasse où j'étais étendu plutôt qu'assis, la tête dans la main, le coude appuyé sur la balustrade et l'autre bras pendant à mon côté, le dos enfoncé dans le lierre, et l'œil fixé sur les étoiles. Au premier abord il me sembla que l'espoir de changer de position me séduisait. Je me llattai de l'espérance qu'en montrant au comte la lettre qu'il avait écrite à Joseph Maglioh le soir de Pâques et me découvrant à lui pour ce même Joseph MagUoli qui avait sauvé la vie de Gisèle, je jetterais un poids a^sez lourd dans la balance ; je laisserais ensuite à la comtesse le soin de faire tout à fait trébucher le plateau de mon côté. Ce rêve séduisant me gagna et occupa toute ma pensée : je fus sur le point de me voir presque devenu le fils de mes maîtres, leur gendre, et, plus tard, leur héritier, riche à mon tour, époux et père envié, devenu la joie de mes deux mères, le soutien de ma sœur, le protecteur de mon frère, la providence des pauvres, connu de tout le monde, honoré, heureux : ce jeu de mon imagination me délectait
si doucement,
Que la douceur me charme encore en ce moment.
Insensé Victorin ! me cria la conscience en me reveillant par un mortel reproche. Je me secouai, je rentrai et) moi-même, honteux de m'être laissé surprendre par u:^
LA MAISON VERTE. 20o
désir, ambitieux, et pendant que je cherchais une excuse dans ma fragilité, une sorte de colère se réveilla en moi.
Je pris la détermination d'en unir une bonne fois avec tous mes soupçons tourmentants, toutes mes suppositions, toutes mes angoisses, mon esclavage et de me délivrer des amertumes de cette maison.
Je gagnerai mon pain avec moins de peine au sein de ma famille bien-aimée ! Je ne serai plus déchiré par le remords de rendre folle une noble et digne femme ; je ne serai plus agité par la crainte de mécontenter un supérieur inconstant : mon sang ne sera plus glacé dans mes veines à la pensée de me savoir mal vu par cet homme au visage d'un traître. Pourquoi donc ne briserais-je pas mes liens? Pourquoi ne me soustrairais-je pas à la tyrannie? Qui me retient? Qui me fait balancer? Qui me fait obstacle? Partons, retournons à Rome. Oui : mais quand? Demain au plus tôt.
M'échauffant de plus en plus je pris une si ferme résolution de partir, qu'il me sembla qu'aucune puissance sur la terre ne serait capable de m'y faire renoncer.
Au plus fort de mon monologue mental, j'entends sous le bosquet un bruit de pas : le frisson parcourt mes os. Je prête l'oreille et j'entends le son de plusieurs voix comprimées qui disaient alternativement :
— Est-ce lui? oui; non : c'est Victorin.
Je me relève, je regarde et je vois sortir, de dessous les ormes, le comte, la comtesse et leur fille.
— C'est donc vous, Victorin?
— C'est moi, répondis-je faiblement.
— Nous allons monter chez vous, dit la comtesse.
▼ICT. 18
Je me rajustai à la Mté, je me raffermis, me donnant un air très-sérieux et je ne bronchai pas.
— Nous craignons que vous ne fussiez déjà couché à cette heure, dit le comte, en s'avançant sur la terrasse.
— Oh ! la belle lune, quelle vue ! s'écria Gisèle, qui suivait son père.
— Que faisiez-vous là tout seul? me demanda la comtesse.
— Je prenais le frais, répondis-je avec un certain embarras.
— ÎSous sommes venus à cette heure avancée de la nuit, parce que j'avais hâte de vous annoncer que demain vous viendrez prendre possession de votre appartement dans la villa, et qu'Horace m'accorde enQn l'autorisation de vous regarder comme mon fils. Victorin, m'accepterez-vous pour mère?
Je voulais répondre non, mais je ne sus prononcer que quelques mots confus pour remercier la comtesse de son excessive bonté.
— Horace, continua-t-elle, demande-lui en mon nom de te donner pour gage de son assentiment une poignée de main.
Le comte me tendit froidement la sienne; j'avais envie de lui tourner le dos, mais je lui serrai la main avec une ardeur amicale.
— Je vous attends demain matin à la villa, me dit-il attendri.
Je croyais lui répondre :
— Demain matin je pars, mais je murmurai seulement : Je serai à vos ordres, monsieur le comte.
Nous nous souhailûnies une bonne nuit et nous nous séparâmes.
Adieu résolutions, adieu projets arrêtés ! Maintenant que les philosophes prennent la peine de in'expliquer le cœur de l'homuie I