L EPREUVE DE L OR
16 décembre.
Mon installation dans la villa tranquillisa, contre toutes les prévisions, la comtesse, calma ses inquiétudes, allégea ses longs ennuis et diminua la fréquence de ces attaques d'hypocondrie qui la faisaient éclater en paroles et en actions délirantes. L'illusion de retrouver en moi l'enfant chéri de son amour parut lui être incomparablement plus favorable que les remèdes de tous les médecins, la salubrité du climat et les distractions de la campagne. Cela prouve que souvent dans certaines maladies, qui ont leur siège dans le cœur ou dans l'imaginatiorf, il n'y a point de spécifique plus puissant qu'un simple enfantillage.
A ses yeux, Victorin était Paul, et, dans sa pensée, toutes les attentions, toutes les caresses maternelles se rapportaient à Paul, pendant qu'elle m'en comblait. Elle ne m'appelait jamais que son fils; sa fille devait me
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nommer son frère lorsqu'elle était en présence de la comtesse, qai ordonna aux personnes de service de m'appeler monsieur Paul et non Victorin. J'ajouterai que, dans l'antichambre, les cuisines et les écuries, on avait pi'is rhabitude, en parlant de moi, de dire le jeune comte, mais le maître, qui s'en aperçut, le défendit rigoureusement, grondant les nigauds qui, les premiers, avaient eu la pensée de faire tort à la noblesse de son antique maison, en prononçant un blasphème de lèse-gentilho m m crie.
Malgré les égards qu'il avait pour Mélanie et la bienveillance qu'il me témoignait, me traitant "toujours avec amabilité et avec franchise, il ne voulut jamais me nommer autrement que Victorin Mélissa ou son secrétaire. De mon côté, gagné par un vif sentiment de reconnaissance mêlée de compassion pour toutes les bontés de la noble dame, je mettais tous mes soins pour lui paraître agréable, enjoué mais très-respectueux. J'étudiais ses gestes, ses pensées, ses goûts, pour les prévenir et les satisfaire. Pour ne pas l'attrister, je supportais même certaines cajoleries outrées qui me contrariaient, et qui ne convenaient pas à un jeune homme de mon âge, quand même j'eusse été son Paul en personne. Mais que ne peut supporter une patiente charité chrétienne ? Je me montrais en substance le modèle des fils, ainsi qu'elle avait l'habitude de me nommer. Ma vraie mère m'a toujours accordé pleinement cette louange ; la dame qui tenait à passer pour ma mère en faisait tout autant. Ma piété fihale s'étant soutenue dans le cas véritable, comme dans le cas supposé, je puis croire désormais que cette piété est la bonne. Que Dieu daigne donc m'accorder les
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bénédictions que nous promet son quatrième commandement !
Néanmoins, il y eut un point sur lequel, malgré toutes les excitations de la comtesse, je ne pus jamais consentir à la satisfaire. Ce fut celui de me conduire envers elle avec la familiarité et le sans-gêne d'un fils, et de l'appeler ma mère. Je demeurai inébranlable comme un roc sur ce point-là. Je ne renonçais nullement aux manières trèsrespectueuses, par lesquelles je répondais constamment à toutes ses avances. Mon caractère me porte à accoupler la bienveillance et le respect envers qui que ce soit. L'éducation m'a appris à garder envers les femmes l'urbanité unie à la réserve. Mon état de servitude exigeait que je gardasse toujours, envers la femme de mon maître, une déférence docile et une contenance réservée. J'en avais fait une obligation de conscience, une loi d'honneur : je n'y manquai jamais d'un iota.
Après tout, ne devais-je pas comprendre que toutes ces caresses n'étaient qu'un semblant, une représentation comique, une puérile tromperie? J'étais donc forcé d'éprouver une vive répugnance à lui donner le saint nom de mère qu'elle eût désiré entendre sortir de mes lèvres. J'aurais cru le profaner en le donnant, môme par plaisanterie, à une autre personne qu'à celle qui m'avait appris à le balbutier pour la première fois lorsque je jouais sur ses genoux. Cette appréhension ne permettait pas à ma langue de laisser échapper ce nom, ne fût-ce que par mégarde. Mais un jour, dans un accès subit de gratitude, jo me surpris à proférer la première syllabe de ce nom : mais, m'arrétant sur ce wè, je me repris et je prononçai le mot madame.
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Je m'aperçus que cette manière d'agir cauteleuse et retenue convenait parfaitement au comte qui, cessant de me traiter avec une certaine hauteur, mitigée toutefois par beaucoup de bienveillance, en vint avec moi à une familiarité, qui sentait l'abandon d'une entière confiance. Au bout de cinq à six semaines de séjour à Bel-Olrao, j'étais en possession des bonnes grâces de toute la famille ; aimé, estimé, respecté et cajolé, comme si j'avais été véritablement le fils aîné de la maison.
Je n'avais que très-peu d'écritures à faire pour le service du comte, et cette besogne était bien facile, bien légère, puisque Elpidius s'occupait à Rome des affaires les plus importantes et les plus minutieuses, nous laissant tranquilles et tout à fait délivrés des occupations ennuyeuses. Le matin, après avoir entendu la messe et déjeuné, on montait pour se dégourdir, les doigts sur le piano ; puis, on allait dans le parc, où l'on faisait en causant une longue promenade à l'ombre des chênes séculaires; ou bien encore, nous asseyant pour nous reposer, je faisais une lecture instructive pour Gisèle, tantôt dans un livre italien, tantôt dans un livre français. J'employais les heures les plus chaudes de la journée à écrire pour le comte, ou à mes études particulières. On dînait et presque tous les jours on allait à cheval ou eu voiture dans les propriétés avoisinantes. Par suite de ces distractions et du calme qui était survenu autour de moi, je m'étais considérablement tranquillisé. Si le souvenir de ma pauvre chère famille n'eût été constamment présent à ma mémoire, et soutenu par des lettres, quoique assez rares mais toujours remplies de tendresse mêlée aux doux regrets causés par mon absence, j'aurais entièrement
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changé de visage et d'aspect et je serais redevenu le Victorin de aies plus jeunes, de mes plus douces années.
Mais mon cœur demeurait, pour la plupart du temps, avec mon trésor domestique.
Ma pensée volait continuellement vers Rome et s'y arrêtait : tout en nageant à Bel-Olmo dans les délices et dans l'abondance, il me semblait souvent que je m'y trouvais comme un oiseau hors de son nid. Il y a au fond du cœur humain des affections d'une nature telle, qu'elles ne sauraient être satisfaites que par l'objet qui les a fait naître. Ces affections pourront bien être parfois distraites par des objets étrangers, on pourra peut-être les endormir; mais les éteindre, les satisfaire, les assouvir, jamais !
Vers la On du mois d'août, les journaux nous apportèrent les nouvelles de l'assemblée toscane qui , après avoir dépossédé ses souverains légitimes, les grands ducs, de tous leurs droits, avait acclamé pour son roi Victor-Emmanuel de Sardaigne. Ces nouvelles et les autres qui suivirent affligèrent cruellement le comte, qui se trouvait attaché par plusieurs liens à la cour de Lorraine et troublèrent en quelque sorte la sérénité de ce séjour champêtre. Il fut encore plus tourmenté par les embarras de son grand procès qu'il cherchait à tout prix à éviter par son absence de Rome, mais qui, par les mauvaises intentions de sa partie adverse, s'embrouillait de plus en plus, entre les mains des prétendus pacificateurs. Dans le courant du mois de septembre, le comte était redevenu lunatique, de très-mauvaise humeur, et irritable comme un serpent. Je ne lui parlais, comme on dit, qu'avec des mitaines, et j'ouvrais des yeux énormes
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pour épier ses gestes, deviner ses volontés et le satisfaire avec la plus grande ponctualité.
Les choses en étaient là, lorsque un jeudi, vers le milieu du jour, pendant que je me tenais dans mon petit cabinet de travail, on vint me demander de la part de madame. .M'étant rendu dans ses apparteinents :
— Paul, Paul, j'ai un présent pour vous, me dit-elle cil me montrant une lettre; le facteur vient de l'apporter, elle arrive de Rome. Oh I la jolie petite écriture! de quelle main est-elle?
Je prends la lettre, et, reconnaissant l'écriture de ma sœur, je me réjouis grandement. L'ayant ouverte, je vis que m.a mère l'avait écrite. Comment ne pas m'en montrer enchanté? Cet éclair de joie qui brilla sur mon visage, éveilla la curiosité de la comtesse; elle me demanda aussitôt avec une visible anxiété :
— Mon enfant, qui est-ce qui vous écrit?
— Madame, c'est ma mère.
— Votre mère ! Il y aura donc dans le monde une autre femme à laquelle vous donnerez le nom de mère?
— Madame la comtesse, vous êtes la mère de Paul; celle qui m'a écrit est la mère de Victorin.
Après l'avoir respectueusement saluée, je me retirai pour aller dévorer ma lettre avec avidité. Des excuses sur cette réponse tardive; de douces plaintes affectueuses; des nouvelles de la santé de chacun ; annonce du départ de Monseigneur Placide, qui allait passer ses vacances dans sa propriété du lac Bolsena; des recommandations de ne pas m'exposer aux grandes chaleurs ; des exhortations à être pieux et bon ; puis, les lignes suivantes :
« Prie beaucoup pour nous et pour moi. Il y a déjà
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plus de deux mois que tu es au service de monsieur le comte : sur les vingt-quatre écus de tes appointements, tache de m'en envoyer quinze le plus tôt possible; j'ai i>esoin de payer une dette oubliée. Dépense le reste pour t'amuser. Mais, cher enfant, si tu aimes ta mère, dépèche-toi de me faire cet envoi. »
Venaient ensuite les salutations et les protestations les plus affectueuses d'une maternelle tendresse.
Après avoir parcouru rapidement cette lettre, je me frajjpai le front :
— Quel salaire? de quelle dette me parle -t-elle ? ixmrmurai-je. Je me pris à relire la lettre d'un bout à l'autre, mais cela me fut impossible. Mes yeux me faisaient voir double. Je portai le papier à mes lèvres, parcourant mon salon comme un insensé : mon sang se portait vers mon cœur, mes joues brûlaient et j'eus peur de perdre connaissance. Je dois avouer que la pensée de mon traitement mensuel n'était nullement venue à mon esprit. Et à tout prendre, comment avoir le front de réclamer, à titre d'honoraires, la somme de vingt-quatre écus, dans une maison ou j'étais traité comme un prince, comme un ûls?
— Mais si ta mère en a besoin? me dit alors une voix intérieure. Eh bien, je tendrai la main, répondis-je à cette voix. Mais comment?
Ici, la réponse de la voix me fit défaut, et un frisson de tous mes membres me répondit seul ; ce frisson ressemblait à s'y méprendre à un assaut de fièvre tierce. Dans ce trouble de tout mon être, je vois paraître à l'improviste la comtesse au milieu de ma chambre; ello m'arrête par le bras', et avec un sourire indéfinissable ;