MEMOIRE
DE DIFFÉRENTES CHOSES QUI SONT ARRIVÉES A CETTE PERSONNE (û) DANS LE CODRS DE SA VIE, ÉCRIT AU COLLÈGE DE MAJORQUE, AU MOIS DE MAI 1604, PAR LA MEME PERSONNE, ALORS ÂGÉE DE 71 ANS (1).
1. La première chose qui lui arriva, vers l'âge d'environ trente et un ou trente-deux ans, fut celle-ci : Elle était toute absorbée par les choses de ce monde, et plongée dans l'oubli de Dieu et de son salut, lorsque
a Presque toujours le Saint Frère parle de lui comme d'une tierce personne. (Note du traducteur.)
1. S'il avait 71 ans accomplis en mai 1604, comme il naquit un 25 juillet, il eut 72 ans, deux mois plus tard ; et par suite, il aurait dû naître en 1532 ; mais le P. Michel Julian qui était recteur de Montèsion quand Alphonse mourut, dit que le Frère mourut à 87 ans, dans la relation qu'il écrivit le jour même de la mort (31 octobre 1617), pour être envoyée aux provinces, d'où il résulterait qu'il naquit en 1530, ou au plus tard en 1531. Les PP. Jean Matthieu, Marirnon et François Colin, qui connurent le Saint, ue fixent rien à cet égard, se contentant de dire qu'il naquit vers l'an 1531 du Seianeur. « Les PP. Jean Eusèbe Nierember# et Louis Janin assurent que l'année de sa naissance fut 1531 , et les Bollandistes adoptèrent cette date comme la plus fondée. Au procès 'le béatification, on ne put produire l'acte du baptême du serviteur de Dieu, leauel aurait résolu la question. Alphonse aurait donc eu 72 ans et 10 mois, quand il écrivit ce mémoire.
Dieu lui envoya quelques épreuves, <|ui la réveillèrent de sa torpeur, lui firent connaître le désordre de sa vie et lui inspirèrent le mépris du monde ; Dieu lui lit en niêiiir temps la grâce de le connaître et pelle de se connaitre elle-même. Par le moyen de ces deux connaissances qu'elle approfondit par la méditation, Dieu éveilla bientôt en son cœur une extrême douleur de L'avoir offensé, de sorte qu'elle versait jour et nuit des larmes abondantes, accompagnées d'un vif sentiment de repentir. La pensée d'avoir Offensé son Dieu, qu'elle connaissait maintenant, lui fendait le cœur ; et comme un autre David, elle arrosait son lit des larmes les plus amères. Ces lapines durèrent trois années. Elles turent accompagnées de grandes consolations, provenant de l'amour divin qui avait pénétré son cœur en même temps que le regret de ses fautes. Elle se fondait d'amour et de douleur tout à la fois, et avait avec Dieu de loues colloques, où elle lui exprimait tour à tour le plus ardent amour et la plus vive douleur. Il lui semblait voir clairement et d'une manière toute spirituelle que ces entivtienslui venaient du ciel; ils blessaient son cœur d'amour, le transperçaient de douleur à la vue de ses offenses, et la faisaient se tourner amoureusement vers Dieu. Ceci lui arriva à Ségovie(i), où elle demeura environ trois ans, après que Dieu lui eut donné cette lumière si particulière.
1. Patrie di Saint. A propos des épreuves que Dieu lui envoya, le P. Colin .lit : « Sur les instances de sa mère, Alphonse épousa une ienue fille des mouta-ines, nommée .Mari'1 Suarez. 11 continua le commerce de sou père (c'est, a-dire ta .lion et le commerce des d( | is). -M lia aiors qu'il croyait avoir acquis un peu de fortune, il se trouva au contraire avoir fait de mauvaises affaires. Il vit mourir une fiile qu'il aimait teudrement, et, peu après, sa femme ; il demeura alors veuf avec un fils gp bas ftge » (1. I. chap. I de la vie du Bienheureux). Tout ceci arriva eu quatre aus environ, c'est-à-dire de 1557 à 15(33, suivant les Bollandistes (p. 606, g).
2. Dans le temps où cette personne, qui était déjà veuve, pleurait jour et nuit ses péchés à Ségovie (l), elle eut pendant son sommeil une vision de Jésu>- Ghiist Notre-Seigneur et d'autres saints fan nombre de douze environ). Parmi ceux-ci se trouvait saint François, auquel cette personne était particulièrement dévote. Bien que le saint ne portât aucune marque distinctive, elle comprit que c'était saint François. Celuici quitta les autres Saints, vint à cette personne, qui lui était dévote, et lui demanda pourquoi elle versait tant de larmes. A cette question, le sentiment de ses péchés lui revint avej tant de vivacité qu'aussitôt elle fondit en larmes déplus belle etdit à saint François: a Sachant la gravité de mes péchés, comment ne voulez-vous pas que je pleure, puisqu'un seul péché véniel mérite d'être pleuré toute la vie » ? Alors la vision disparut ; mais personne en a conservé jusqu'à présent le souvenir ; aussi, dès qu'elle se voit en quelque danger de pécher, elle demande à Dieu, très sincèrement et avec grande ferveur, de lui faire souffrir les peines de l'enfer plutôt que de la laisser tomber dans une faute vénielle ; combien plus son amour pour Dieu la porte-t-elle à faire la même demande, s'il s'agit d'une faute mortelle !
1. Avant son mariase, Alphonse vivait dans la maison de se* parents; il appartenait a la paroisse de Sainte-Goloiiibe, on il fut baptisé et confirmé. Eu se mariant, il transféra sou domicile dans la paroisse de Sainte-Eulalie, près de l'église de Saint- François (Bollandistes, p. 606, b. et f.). Devenu veuf il retourna près de sa mère et des «leux sœurs qui lui restaient; ses deux autres sœurs et ses six frères étant déjà morts.
« Ou convint, dit le F Collin, que sa mère et ses sœurs se retireraient dans une chambre de la maison, qu'Alphonse avec son fils en occuperait une autre, et que chacun s'efforcerait pour sa Dart de remplir ses devoirs el de correspondre 4 l'appel de Dieu. Après ces événements sa mère vécut peu d'années. pendant lesquelles elle acquit beaucoup Je mérites et atteignit une grande perfection » (1. 1, chap. i).
3. En outre, après les événements susdits, cette personne entreprit divers exercices de pénitence ; ainsi elle jeûnait le vendredi et le samedi et prenait quelquefois la discipline. Plus tard, elle se mit à porter fréquemment un long cilice, qui descendait devant et derrière depuis le cou et les épaules jusqu'au-dessous de la ceinture. Avant de porter ce cilice, elle avait commencé à se confesser et à communier tous les huit jours, ce qu'elle fit pour la première fois un samedi jour de la fête de Notre-Dame des Neiges, envers laquelle elle avait une grande dévotion depuis son enfance. Bientôt, à Ségovie, elle fit avec beaucoup de larmes, au Père Baptiste Martinez, de la Compagnie de Jésus, une confession générale de ses péchés (1). Cette confession lui apporta une grande paix, parce qu'elle la continua pendant plusieurs jours, jusqu'à ce que, ens'examinant à fond, elle ne trouva plus rien à écrire. Elle prit dès lors un plus grand soin de veiller sur son âme, pour la préserver de tou te souillure, et elle résolut de servir Dieu sans l'offenser jamais.
Dieu l'éleva à un degré plus élevé, après qu'elle se fut beaucoup exercée dans la pratique de la prière vocale, dans celle de diverses dévotions et dans la récitation du Bosaire de Notre Dame, dont elle considérait successivement les quinze mystères (2). Ceci ne dura pas bien longtemps ; parce que, comme elle éprouvait beaucoup de facilité, des consolations et un grand profit spirituel à
1. « Le P. Jean-Baptiste .Martinez fut un des premiers prédicateurs de la Compagnie dp- Jésus à Ségovie », dit le P. Colin.
2. En récitant le Rosaire entier de Notre-Dame chaque jour, dit le P. Colin, il avait coutume dans les commencements de voir devant lui, <i chaque Pater, une très belle rose rouiie, et, à chaque Are Maria, une autre rose blanche d'une é?ale beauté et aussi parfumée que la première. C'est ce que rapportèrent, plusieurs années après, ses sœurs auxquelles il en fit part » (P. Colin, 1. 1, chap. h).
DE SAINT ALPHONSE RODRIGUEZ. o
méditer ?ur les Mystères de la Passion de Notre-Seigneur, il lui sembla bon de s'adonner davantage à la considération des souffrances de Jésus-Christ, qui lui inspiraient une tendre compassion, plutôt qu'aux autres exercices. Elle méditait en particulier sur YEcre Homo, sur Jésus portant sa croix, pendant que la foule le conduit au supplice avec des cris et des vociférations ; sur la rencontre du Fils et de la Mère et lamanièredontils se regardèrent ; ou bien encore elle contemplait le mystère du crucifiement du Sauveur et son élévation en croix ; et la scène qui se passa alors entre la Mère et le Fils ; enfin la descente de la croix et la manière dont le corps de Jésus fut reçu par sa mère bien -aimée. A cette oraison, elle employait le matin, deux heures, suivies d'un quart d'heure d'actions de grâces ; ensuite elle entendait la messe. Durant le jour, elle s'entretenait avec ferveur avec son Dieu ; le soir, elle faisait une méditation semblable à celle du matin. Dieu lui enseigna encore diverses manières de prier; car, d'elle-même, elle n'aurait pas su trouver le chemin par où Dieu voulait la conduire. L'une d'elle consistait en ce que, après s'être exercée sur un mystère, en discourant de façon à en être bien pénétrée, elle devenait tellement enflammée de l'amour de Jésus-Christ, que, tout discours cessant, elle se bornait à demeurer en la présence de son Dieu et elle y jouissait de ses divines communications. Cette manière de prier qui se nomme Contemplation, se passait ainsi à son égard : son âme étant vivement occupée de Xotre-Seigneur, se sentait blessée d'amour en contemplant ce qu'il souffrait pour elle ; alors, le Seigneur la mettait en son cœur, où il lui communiquait de grandes lumières concernant sa douloureuse passion et les souffrances de toute sortequ'il y endura.
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Mais nul in* saurait «lire et éXplRjttëf ce que Jésus- Chfisl lui cotnftiuttîquait dfe ses vertus êl dé ses dons spirituels, lorsqu'il ltii donnait de ressentir en ellemême, d&tts Tàine ei dans le corps, ses propres souffrances. Alors cette personne m. sentait des pieds à la 'Tiiriliée avec Jésus-Christ, <p:i lui communiquait une partie de ses souffrances. De là résultait qu'elle se trouvait embrasée d'amour, étroitement unie à son Sauveur et comme transformée et transfigurée en lui, tant était ardent leur amour réciproque, et tant était grande la part que Jésus-Christ lui communiquait de ses souffrances.
•4. En outre, de même que dans le mode d'oraison dont il a été parlé cette personne était attirée par Jésus- Christ dans son divin cœur et là, dans cette solidudc. en recevait de merveilleuses communications d'une façon toute spirituelle et sans aucun bruit de paroles: de même, dans le mode d'oraison que je vais dire, Noire-Seigneur se communiquait grandement à elle. Ce mode était le suivant : en contemplant ce divin Maître cloué sur la croix, son âme, blessée de l'amour de ce souverain Seigneur, l'attirait à elle par la force de son amour, comme l'aimant attire'lefer, etle mettait au plus profond de son co'ur. Pendant qu'elle était ainsi en sa présence. Xotre-Seiuneur lui faisait part de ce qu'il est et de ce qu'il a, de son amour, de ses souffrances, de ses vertus ; il lui faisait aussi ressentir ses souffrances; enfin il se communiquait tellement à elle qu'elle en venait à être comme transformée en lui et divinisée. Elle éprouvait d'une manière très sensible celle visite et cette présence de Jésus-Christ \otre-Seigneur en elle. Là transformation en lui durait habituellement plusieurs jours de suite; en particulier,
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quand elle recevait le Très-Saint Sacrement de l'autel.
CeS deux transformations de l'âme en Dieu, se cortipretidront à l'aide de la eomparaison suivante: Dieu agit sur l'àme comme le feu sur le fer: de même que, lorsque le fer est dans un foyer ardent, le feu se communique au fer, au point que le fer devienne feu ; Ou plutôt à la fois fer et l'eu, mais feu par participation, non par nature ; de même aussi, quand le Seigneur met l'àme en son cœur, qui est un foyer d'amour, il l'embrase à un tel point de cet amour, qu'en vertu de la grâce et de l'amour de Jésus-Christ, elle se trouve divinisée, unie et tranformée en lui, soit que le Seigneur mette l'àme eu iui, soit que l'àme attire le Seigneur eu son cœur par la grandeur de son amour. De là, Pànlë tire un grand profit.
Cette personne en vint ainsi à être tellement remplie de la personne de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qu'elle allait par les rues de la ville, absorbée en Jésus crucifié, sans voie les gens autrement que comme des ombres. C'est après huit ou dix. ans de séjour à Majorque qu'elle a joui de cette union et de cette présence si parfaite de Jésus-Christ crucifié (i).