DK LA CRAINTE QUELLE A D'ÊTRE TROMPÉE
TS. Non seulement elle a en général la crainte d'è.re trompée; mais même là où elle a presque l'évidence iju'iine chose est bonne, elle a encore peur et se tient sur la réserve : il peut en effet s'y glisser quelque piège. Pour se rassurer, elle laisse de côté tout ce qui la t'ait paraître sainte et, élevant son cœur à Dieu, elle ne donne aucun cré lit aux. faveurs, révélations et autres choses semblables ; mais elle se fonde seulement sur l'amour de Dieu, sur la crainte de sa justice et sur la pratique de toutes les vertus, parce que c'est en cela iflement en cela que consiste la sainteté. En agissant ainsi, elle garde son àme exempte de tout péché et de toute illusion, et elle parvient à la rassurer. De plus, elle rend compte de sa conscience à son Supérieur, afin d'être gouvernée par celui qui tient la place de Dieu. Elle redoute les grâces extraordinaires, même si l'humilité les accompagne: car cette vertu ne suffit pas pour faire discerner avec évidence si certaines révélations sont bonnes ou mauvaises; mais elle est seulement une marque en leur faveur. Ainsi l'àme peut encore être trompée.
73. Il lui semble qu'elle voit en l'homme toutes les misères du monde, qui sont comme infinies, et sont la conséquence du péché de notre père A dam. Ces misères sont telles et exposent à un si grand danger d'offenser Dieu qu'elle a grande compassion d'elle-même et de tous les hommes sur la surface de la terre. Nous sommes tous en effet en grand danger de perdre notre àme pour l'éternité. Aussi est-il nécessaire d'avoir toujours la coeur attaché à Di«u en 1* priant de nous venir
en aide et de nous préserver de toute chute ; parce que, si nous considérons notre faiblesse, elle est telle que Dieu seul peut la comprendre ; et, si nous envisageons notre ignorance, elle est vraiment comme infinie. Comment se soutiendra une telle faiblesse, sans l'aide de Dieu ? Comment l'ignorance de l'homme réussira-telle à le diriger? L'homme est ignorance et faiblesse; qui donc à cette vue ne serait rempli de compassion 1 Qui ne s'empresserait de recourir à Dieu en lui disant: « Seigneur, mon Dieu, enseignez-nous et aidez-nous, afin que nous soyons sages et forts, que nous connaissions votre sainte volonté et la mettions à exécution, parce que c'est en cela que consiste tout notre bien, votre gloire et votre honneur et le salut de nos âmes. » Cette personne a tant d'estime et d'amour pour son Dieu qu'elle redouté plus un péché véniel que toutes les peines réunies de l'enfer. Que serait-ce s'il s'agissait d'un péché mortel ! C'est qu'en effet, quoique les peines de l'enfer soient épouvantables, cependant ce serait pour elle un moindre mal de les souffrir tontes avec la grâce de Dieu, que de perdre la grâce de ce même Dieu qu'elle aime tant, puisque c'est au moyen de sa divine grâce qu'elle lui est agréable. Elle estime que c'est une si grande chose de plaire à Dieu, que, pour ne pas lui déplaire, pour ne pas perdre sa grâce et au contraire pour lui être agréable, elle s'offre avec une joie et une allégresse entières à souffrir avec sa grâce toutes les peines de l'enfer plutôt que de l'offenser. C'est que le Seigneur est sa vie et elle ne compte pour rien la vie du corps et toutes les vies qu'elle pourrait avoir, lorsqu'il s'agit de lui plaire. Cet immense désir de plaire à Dieu, son amour extrême pour lui et pour le prochain la font s'écrier : « Faites, Seigneur, que je soutire avec le secours de votre grâce, toutes les peines de l'enter,
DE SAINT ALPHONSE RODhIGUEZ. 07
afin que vous ne soyez pas offensé et que personne ne soit damné, afin que tous au contraire nous vous servions avec amour et nous vous soyons reconnaissants pour toutes les grâces que vous nous avez faites et pour celles que vous nous accordez sans cesse.» Elle dit cela bien sincèrement, du fond du cœur, avec un grand sent;m •)■ d'ara >ur pour Dieu et pour le prochain.
T4. Chez cette personne, l'homme extérieur sent et redoute les souffrances et les peines ; elle en redoute non seulement l'approche, mais quelquefois même le seul souvenir. Aussi, bien qu'elle conserve intérieurement l'amour de Dieu dans l'adversité et le délaissement, cet amour demeure alors caché comme la braise l'est sous la cendre, jusqu'à ce que le Seigneur souffle et active ce feu. D'autres fois, les flammes du divin amour s'élancent au dehors et l'àme trouve de la consolation dans si>s peines, parce qu'elle les embrasse pour Jésus-Christ.
T5. Il lui est arrivé, pendant son sommeil de prier Dieu et de converser avec lui, de telle sorte qu'elle ne peut croire q:ie ce fut un songe. Elle traitait réellement ave • Dieu, comme elle a coutume de le faire durant le jour. Comme elle n'a de consola: ion, de rafraîchissement et de repos en cette vie que dans la présence de Jésus et de Marie, et dans le recours à leur assistance pour tout ce qui la concerne et tout ce qu'on lui recommande, Dieu, de son côté, se communique à elle non seulement dans l'oraison du matin, niais encore pendant le jour,et même durant les repas. Elle laisserait volontiers le manger pour converser avec Jésus et Marie, qu'elle aime tant; mais il lui semble qu'il convient de dissimuler ce désir et de suivre les autres,en interrompant l'oraison,
'.in VIE ADMIRABLE
par amour pour Dieu, qui l'appelle au réfectoire pour manger et non pour prier.
T6. L'amour extrême qu'elle a pour son Dieu, lui a fait perdre toute attache et affection pour les choses de cette vie, doit elle n'use que selon Dieu. Grâce à ce mépris de toutes choses, et aussi d'elle-même, elle vit dans la pais et le contentement, ne désirant que Jésus- Christ crucifié, ne voulant imiter que lui et la Sainte- Viergé.
TT. Cette personne a coutume d'avoir un sentiment très vif, une extrême douleur et une profonde contrition de ses péchés; surtout lorsqu'elle considère les bienfaits qu'elle a reçus de Dieu Nôtre-Seigneur, et particulièrement celui de ne pas lui avoir ôtélavie,commeàtant d'autres, lorsqu'elle péchait mortellement et de ne pas l'avoir précipitée en enfer pour toujours. Quelles actions de grâces elle lui rend ! On serait-elle présentement, si Dieu l'avait appelée à lui et châtiée, en la jetant dans le^ flammes éternelles? Elle y brûlerait pour toujours.
Elle considère donc le bienfait singulier qu'elle reçut alors; bienfait qui se renouvelle encore puisque Dieu continue à attendre, pour la conduire au ciel, qu'elle se tourne enfin vers lui, qu'elle le serve et fasse pénitence de ses péchés. Elle fait donc en sa présence des actes de contrition et d'amer repentir de l'avoir offensé, et elle forme le plus ferme propos de ne plus jamais l'offenser avec l'aide de sa grâce. En lin, pénétrée de douleur, elle dit à Dieu avec de grands sentiments d'affection : « O Seigneur ! J'aurais volontiers passé toutee temps en enfer, m en é •hange j'avais pu ne jamais vous offenser, mais au contraire vous servir en demeurant dans votre grâce. Pardonnez-moi, Seigneur mon Dieu ; je regret te de tout mon cœur de vous avoir offensé; ayez pitié de moi. »
DK SAINT ALPHONSE RODBIGUEZ.
DE LA MANIÈRE DONT CETTE PERSONNE ESTIME L/ES AUTRES, EES TIENT POUR SAINTS, NE MEDIT DE PER- SONNE ET JUGE DE TOUS EN BIEN.
*?H. Cette manière consiste à garder le silence, en ne disant que ce qui est nécessaire pour elle ou pour d'autres ; parce que l'homme qui parle beaucoup, devient aisément médisant. Le silence et le recueillement en Dieu, avec qui e.le s'entretient et négocie toutes ses affaires, la délivrent de la médisance; car celui qui mène une vie intérieure, connaît ses misères et leur cherche un remède; il a tant à se plaindre de lui-même, il se trouve si méprisable,qu'il ne songe plus aux autres et ne se plaint de personne. Si, bien souvent, je ne puis ni me comprendre ni me juger, comment pourrai-je juger ce qui est chez un autre, ce qui se passe au fond de son cœur ? Gomment même pourrai-je savoir s'il s'y passe quelque cho;e ou non? Dieu seul connaît et pénètre les cœurs.
Cette personne s'aide de ces considérations. Il lui semble que c'est le propre des personnes grossières de juger le prochain, sans regarder ce qui se passe chez elles. Aussi regarde-t-elle les vertus des autres pour les imiter, et elle détourne les yeux pour ne pas voiries mauvais cotés des choses. C'est assez pour elle de songer à marcher devant Dieu, en n'ayant de regards que pour lui et pour elle-même. De cette manière, elle ne regarde pas, elle n'écoute pas ce qui concerne les autres; et elle n'a même pas la curiosité d'entendre, afin de le juger, ce qui se dit du prochain. Saint Bernard ditl ce Ne dites du mal de personne, quoique ce soit la vérité et une chose manifeste». En effet, l'a me qui n'est occupée que de Dieu et d'elle-même, ce qui lui suffit bien,
parvient, grâce au silence qu'elle partie, à la pureté de cœur, dont Jésus-Christ dit : Bcali muvdo corde, qnolliam ipsi Deuni videbunt (1) ; elle avance même tellement dans cette pureté de cœur, qui ressemble à celle des anges, elle a un tel soin de plaire à Dieu, que c'est à peine s'il se glisse dans sa vie quelque chose à dire en confession.
TO. En outre, dans ses peines et ses tentations, cette personne se comporte comme un homme, qui se sentant faible, éprouve le besoin de manger et recouvre ses forces, dès qu'il a pris quelque nourriture. L'âme qui sent sa faiblesse, a besoin de se nourrir pour recouvrer ses forces spirituelles ; et la nourriture qui les lui procure, est l'oraison accompagnée delà mortification. Elle se met donc d'abord en présence de Dieu ; voilà l'exercice de l'oraison. Ensuite elle met entre Dieu et l'âme la peine du moment : mépris ou persécution, maladie ou tentation: et elle s'efforce de recevoir letout de la main de Dieu, non des créatures, en faisant du fon 1 de son cœur, à l'égard de cette épreuve, des actes intérieurs de joie voulue ; en cela consiste l'exercice de la mortification. L'àme marche ainsi vers la perfection, avec l'aide de l'oraison et de la mortification ; quelque soit le genre de peine qui lui survienne, elle reçoit celle-ci, uniquement de la main de Dieu. Pour cela, elle détourne les yeux des démons et de leurs tentations et, laissant de cité toute créature, elle ne regarde que Dieu, qui lui envoie l'épreuve pour accroître ses mérites et dans des vues pleines d'amour. Quiconque agira ainsi et Oubliera les créatures pour ne voir que
1. Matt., v, 8 « Bienheureux ceux qui opt le cœur pur, parce qu'ils YLiront Dieu. »
Dieu dans les peines qui surviennent, ne se fâchera contre personne; il pendra même grâces à Dieu de ce qu'il se souvient de lui el de ce qu'il lui donne l'occasion de pratiquer la vertu, de se sanctifier, de prendre des forces et de croître dans le bien ; et il dira comme cette personne : « Seigneurie vous rends grâces, je vous loue et vous bénis, pour la grande faveur que vous me faites en me donnant quelque chose à souffrir pour voire amour » ; en même temps, il se réjouira en son cœur, en se faisant violence, afin d'embrasser cette peine par amour pour Dieu.
Dieu communiqua encore à cette personne une nouvelle lumière. Elle comprit ce que c'est que l'éternité de l'enfer, quelle est la grandeur des peines et des tourments qu'on y soulfre éternellement, quel épouvantable malheur est pour une àrae d'être condamnée pour toujours à ces peines et d'être privée pour jama s de la possession de Dieu. Aussi ressent-elle une extrême douleur de voir qu'il y a des âmes qui se rerdent. Ceci l'afflige tellement qu'elle désire, avec la grâce de Dieu, souffrir les peines de l'enfer, pour que son Dieu ne soit pas offensé et que personne nef oit damné; elle voudrait obtenir, même au prix de si grandes souffrances,lesalut de tous les hommes et elle accepterait les souffrances avec jo e, afin que Dieu soit servi sur la terre et possé lé au ciel par tous les hommes. Elle demande souvent et avec ferv :ur cette grâce à Dieu, puis à la Suinte Vierge no re Souveraine, en la priant de la lui obtenir. Elle est pressée d'agir ainsi par le désir extrême qu'elle a de procurer la gloire de Dieu, et par l'amour qu'elle porte à tout son prochain, sans excepter personne.
Si. Dieu lui a encore fait connaître le grand fruit
qu'elle tire des grandes épreuves qui lui viennent de la
main de Dieu, lorsqu'elle les souffre pour eé même Dieu : et il lui a t'ait voir, d'une manière sensible, combien ceci lui plaisait; c'est pourquoi elle s'exerce à pratiquer l'oraison et la mortification, comme il a été dit plus haut.
83. Il est arrivé aussi à cette personne, lors de la petite maladie dont elle a parlé, d'exhaler peu huit Quelques jours l'odeur d'un chien mort depuis huit jours.
83. Il lui est arrivé d'être quelque fois tentée d'impatience, lorsqu'elle écrit quelque chose et que la plume ne veut pas marquer. Elle surmontait alors l'impatience en se mettant à rire; en riant de la tentation et en la méprisant, elle dissipaitle mécontentement que celle-ci avait amené.
84. Le désir que cette personne a de plaire à Dieu, est tel qu'élevant son àme vers lui, elle lui dit avec toute l'affection de son cœur : « Ah Seigneur ! si je savais et si je pouvais le faire, je vous servirais comme toutes les créatures du ciel et de la terre ensemble. »
85. Cette personne se comporte ainsi à l'égard de ses saints Supérieurs. Comme Dieu lui a fait clairement connaître qu'ils tiennent la place de Dieu et qu'elle désire très ardemment plaire au Seigneur, elle los tient et les estime comme les lieutenants de Dieu, et elle leur témoigne un grand respect, intérieurement et extérieurement. C'est pourquoi, sachant que ce que le Supérieur lui ordonne et commande, est Tordre de Dieu Notre- Seiûiieur.qui parle par sa bouche, et que cet ordre pro- ( èile de Dieu, elle détourne les veux de l'homme, son
Supérieur, e( regardé Dieu, d'où procède l'ordre et le coinman dément. Aussi, quelle que soit la chose qu'on lui demande, si elle est contraire à l'obéissance, elle ne la fera pas, quand même la personne qui lui parlerait serait importante, tut-elle un roi ou un monarque de ce monde; et cela afin d'obéir à Dieu. Melius est obedirê Deo, quam hominibus. Déplus, si on lui donnait pour Supérieur la créature la plus basse et la plus vile du monde, elle lui obéirait, en tant que Supérieur, aussi bien que si elle était très haute et très noble, et avec le même respect intérieur et extérieur, parce qu'elle tiendrait encore la place de Dieu pour la régir et la gouverner.
MÉMOIRE écrit en janvier 1608.
86. Un jour, cette personne recommandait à Dieu l'àme du P. Rico, qui venait de mourir. Elle demeura ainsi assez longtemps en la présence de Dieu ; et comme elle prolongeait, sa prière, tout à coup, elle aperçut le Père devant elle. Son aspect était majestueux, son visage, plein de beauté, resplendissait comme le soleil à son lever ; de son corps partaient comme des rayons, semblables à ceux dont les peintres entourent les images de Notre-Dame. Il fut alors révélé à celle personne que le Père était placé au-dessus des Anges du degré intérieur; aussi elle se recommande fréquemment à lui. Lorsqu'elle pense à lui, elle le voit de la même manière. De plus, elle connaît qu'il désire la voir au ciel avec lui.
8T. En quelque situation qu'elle se trouve, cette personne demeure seule avec Dieu, à peu près autant qu'elle le désire ; et cela sans aucun effort, sans avoir recours au raisonnement, parce qu'elle 1 i possède déjà, tandis qu'on le cherche ordinairement, à l'aide du raisonnement.
Elle traite de ses intérêts avec Dieu, paisiblement, avec amour et suavité. Il lui est même arrivé à différentes reprises de se mettre en oraison, lorsqu'elle éiait couchée, et d'y demeurer, bien qu'elle s'endormit d'un profond sommeil; elle gardait même en dormant le
sujet d'oraison qu'elle avait auparavant. Efjo dormio et cor mcum vigilat (1).
88. Parfois, elle s'entendait dire intérieurement qu'elle allait bien atteindre la perfection, mais qu'elle tomberait ensuite; et on la menaçait ainsi de scanda- User tout le monde un jour. Troublée et affligée, cette personne qui avait une grande dévotion à la Sainte Vierge, courait à elle comme un enfant se réfugie près de sa mère, et Notre-Dame la consolait eu lui disant : « Là où je suis, il n'y a pas lieu de craindre.» Cette menace cepen lant la rendait pusillanime et elle n'osait plus parler de Dieu ; il lui semblait eu effet queplus elle cherchait à procurer la gloire dcDieu et le salut des âmes, ce qui était son plus ardent désir, plus elle scandaliserait ensuite, si elle venait à se perdre; elle redoutait que les conseils, qu'elle donnait à tous, de servir Dieu, au lieu detre salutaires, ne devinssent un poison, par le scan laie résultant de sa chute. Elle s'a Iressa donc à la Sa in te- Vierge; car elle ne manque jamais de le l'aire dans ses doutes et dans ses afflictions ; elle la met au courant de tout, à la manière d'un enfant qui raconte ses peines à sa mère, afin qu'elle y apporte remède; et la Sainte-Vierge se montretoujours vraiment samèreetune mère toute favorable. C'est ce qui arriva encore en cette circonstance; la Sainte- Vierge la consola, en lui répondant : « Là ou je suis, il n'y a pas lieu de craindre», et en la tranquillisant comme une mère tranquillise son fils. Notre-Dame lui témoignait par ses paroles et par ses actes qu'elle l'aimait beaucoup et celte personne l'aimait en retouraussi tendrement que possible.
Parfois la Sainte-Vierge lui manifestait, non par l'imagination, mais intellectuellement, qu'elle l'aimait
1, Cant. v, 2 « Je dors, et mon cœur veille. »
beaucoup; elle le lui disait même en face. Qui pourra dire la honte,qui couvrait alors sou visage,€t les sentiments de son cœur, en voyant que cette souveraine voulait bien faire cas d'une créature aussi vile et aussi misérable, l'aimer, l'honorer, la garder et l'instruire! Sa confusion était telle qu'elle avait besoin de consolation ; parce qu'elle se sentait honorée par une telle Souveraine, alors qu'elle ne méritait au contraire que le châtiment de l'enfer pour ses péchés sans nombre ; sa peine était un martyr : car elle se voyait indigne de toute faveur et savait avoir mérité l'enfer par ses horribles péchés. Plusieurs fois, cetie Souveraine l'appela par son nom, en lui disant : « Mon fils » ; elle l'appela aussi par son nom de baptême. En même temps elle l'instruisait, l'encourageait, la consolait et lui offrait son assistance.
89. Il vint encore à l'esprit de cette personne de chercher ce qui pourrait lui faire le plusde peine en ce monde ; et elle trouva que ce serait son renvoi de la Compagnie; car elle vivait pour ainsi dire toujours sous l'impression de cette crainte. Elle recourait à Dieu dans ces doutes et elle en recevait cette réponse : « Il suffit que je le veuille, moi» ; ce qui voulait dire : « Il importe peu que les autres veuillent te renvoyer, si moi je te veur dans la Coin/ ag nie». Mais Dieu a mis ensuite cette personne dans un tel état d'amoureux abandon à sa divine volonté, quelle ne s'attristerait pas si on la renvoyait de la Compagnie ; car ce serait la volonté de Notre-Seigneur, qu'elle aime tant, et dont elle ne désire que le bon plaisir. C'est ainsi qu'elle a persévéré jusqu'ici, tandis que, deux autres, qui étaient entrés en même temps qu'elle, ne sont pas restés dans la Compagnie,
90. Les Supérieurs ordonnèrent à cette personne de prendre quelque chose le matin, à cause de sa faiblesse. Elle en éprouva beaucoup de peine, parce qu'elle était grandement amie de l'édification. Mais, Dieu consulté lui répondit : a Oui Je le veux ainsi; c'est ma volonté. » Elle obéit donc fidèlement.
01 . Un jour, pendant que cette personne étudiait à Valence, elle rencontra un homme qui était à peu près de son âge, d'un • grande modqstie dans sa mise et dans son maintien. Le voyant si modeste de visage et dans tout le rèsle de sa conduite, cette personne alla vers lui ; et, de son côté, il vint à elle. Il se. dit être un étudiant pauvre, qui venait faire ses études. Ils se prirent d'amitié, ils étaient à peu près aussi avancés l'un que l'autre dans leurs études et avaient le même maître. A cette époque, cette personne sollicitait son entrée dans la Compagnie, du P. Recteur, le P. Santander, une de ses connaissances.
Or, pendant les vacances, l'étudiant s'en fut à Saint- Mathieu, ville située à quelques lieues de Valence, choisit un ermitage et écrivit à celte personne de venir la rejoindre. Au reçu de cette lettre, cette personne, sans faire connaître son projet à qui que ce soit, s'en alla à Saint-Mathieu. L'étudiant en question voulait que cette personne prit un autre ermitage qui se trouvait là, afin qu'ils y vécussent ensemble : et il fit valoir certaines raisons pour l'y décider. Cette personne prit congé de lui et revint à Valence: mais il se persuada sans doute qu'elle retournerait près de lui.
Etait-ce unhom m sou un démon? Impossible de le dire, car voici ce qui arriva. A son retour, cette personne alla trouver le P. Santander: le pèrelui demanda pourquoi elle était allée à Saint-Mathieu sans lui rien dire; puis il
08 VIE*ADMIRABLK
ajouta : «J'ai peur que vous ne vousperdiez.» Cette persomielui demanda: «Pourquoi?» Le Père répondit: «Par e que vous voulez taire votre propre volonté. » Dieu la toucha tellement par ces paroles, qu'elle se leva aussilot — car elle était assise, dans la chambre du Père — el se jeta à ses pie ls,en disant : « Désormais, je ne veux plus, durant toute ma vie, faire ma volonté ; et je m'abandonne à vous, mon Père, pour que vous lassiez de moi ce que vous voudrez. » Le Père s'occupa aussitôt de sa réception dans la Compagnie (1). La nuit
1. Alphonse avait demandé aux Pères de la Compagnie, qui rendaient aSèi-'Ovie, le vuuluir bien le recevoir; mais sa de mande n'a\uil pas été ii-Teei', ainsi que le rapporte le P. Jauni et comme ou le lit aussi dans le procès île beatiticuliou du bienheureux, lin ellet, bien que le» l'ci e? eussent en grande estime les venus d'A pliouse, il» |u'-'creiit néanmoins qu'a raison de sou à'.e et de la laibiesse de ;u constitution, il ne rendrait pas de services dans la Compagnie. Alpifouse, espérant obtenir une réponse plus Favorable de son ancien directeur, mit ordre à ses affaires, distribua ses biens a ses sœurs, en uc se réservant qu'un modeste viatique ei partit pour Valence, afin de traiter avec le P. baulauder ta question de sa vocation. Le père reconnut combien il était dillieile pour Aipbouse d'atteindre sou but.
Il ne voyait en lai ni les forces suliisaules pour remplir l'U'iiee de Frère coadjuteur, ni l'instruction suffisante pour Vaquer au ministère sacerdotal; son à'.'e actuel, tfente-buit .«us, Le faisait vuere espèrjr qu'il recouvrât ses fortes, ni qu'il pût acquérir les connaissances nécessaires. Finalement, il lui couseillu d étudier ce qui était indispensable pour se luire ordonner prèti e, pensant qu'on le rece\ ra.l plus laciiement lorsqu'il serait clans les 01 dres.
Alpliiure suivit le conseil de son directeur et commeuça par repasser ta^raumiaire, qu'il avaji étudiée a Aicula, étant ëuiuut. Il vécut d'abord dans la maison d'un marchand de Valence, nommé Ferdinand Cuucbillos, en qualité de précepteur d'uu de ses enianls. Il remplit ensuite les mêmes fonctions chez lu marquise de Terrauovu. lî demeura deux ans daiiscette Imuible positiou, îepassala grammaire et apprit les premiers éléments de la rbèlorique; c'est a la lin de la secou le année que lui arriva l'aventure du taux ermilc. Le P. Sautuuder comprit la pei verse intention du malin espiit... et, eu maître expérimenté ans la science spiiituelle, ii ne crut pas prudent île lais.-er davantage Sou peuileut eu dauber de devenir victime de quelque itiusion diabolique.
(Extrait d'une note sur les Pères Cordeses et Santander.)
qui précé la son admission, l'étudiant vint frapper à sa fenêtre* qui était peu élevée et située près delà rue; elle alla voir qui frappait. C'était celui qui, naguère son ami, était maintenant irrité contre elle. (Comment, à moins d'être le démon, avait-il pu savoir ce qui s'était passé '?) Il se mit à faire à cette personne de vifs reproches de ce quelle n'était pas revenue le trouver; mais elle ferma de suite la fenêtre, sans répondre un seul mot ; et, par la bonté de Dieu, elle entra bientôt dans la Compagnie. Pendant tout le temps qu'elle fut en relation avec cet étudiant, elle ne se rappelle point l'avoir vu se confesser ou communier. A partir de ce jour, cette personne s'est mise à renoncer à sa propre volonté et à se mortifier, afin d'avancer davantage dans la perfection.
92. Elle avait la coutume de renouveler ses vœux, en servant la messe. Lorsque le prêtre avait élevé l'hostie, elle adorait Dieu présent dans les saintes espèces ; et avant que celles-ci fussent consommées, elle s'adressait au Père Eternel, en lui disant : « 0 Père Eternel, mon Seigneur et mon Dieu ! Combien de fois je vous ai fait vœu de pauvreté, d'obéissance et de chasteté, conformément aux Constitutions de la Compagnie! Je vous en conjure, Seigneur, pardonnez-moi tous mes manquements en ce qui touche l'obéissance, et en tout le reste ; et faites-moi la grâce de vous servir parfaitement. En ce moment, je répète que je fais vœu et promets à votre divine Majesté, en présence de la Très Sainte Vierge Marie, notre Souveraine, et de tous les habitants du ciel, de pauvreté, d'obéissance et de chasteté suivant les Constitutions de la Compagnie; et puisque vous m'avez donné votre grâce pour faire cette promesse, je vous supplie encore de me donner une
grâce très abondante pour l'accomplir parfaitement.
Enfin, si ces vaux ont nùelque valeur à vos yeux, recevez-les, je vous en conjure, en actions de grâces pour la précieuse faveur que vous m'avez faite en nie retirant du monde et en me conduisant dans la Compagnie, où je vis si heureux. »
J'estime tant le bienfait de ma vocation que je suis assuré que si tous les hommes voulaient me procurer un aussi grand bien, soit pour l'àme, soit pour le corps, ils ne pourraient y réussir. Aussi mon âme. profondément touchée, dit-elle à Dieu : « Seigneur, mon amour pour vous ne devrait-il pas être sans bornes, après avoir tant reçu de vous ? Ne devrais-je pas servir sans mesure un Dieu qui a tant fait pou:- moi ? Quelle reconnaissance ne témoignerai-je pas pour tant de bienfaits et de grâces que j'ai reçus de votre Majesté ? Cette personne demeure alors absorbée et comme immergée en Dieu, qui l'éclairé intérieurement et lui fait voir tout ce qu'elle lui doit, tout ce qu'il a fait pour son àme et pour son corps, ce qui est pour ainsi dire infini.
Enfin, elle offre au Père Éternel, en actions de grâces, les mérites, les soulfrances et la vie t rè -> sainte de son Fils Jésiis-Chrisl,Notre-Seigneur, ainsi que les mérites et les soulfrances de la Vierge Marie, sa Mère ; car elle ne trouve rien à offrir en elle, se voyant dénuée de tout bien et pleine de maux.
93. Cette personne témoignait aussi un grand respect à ses Supérieurs, qu'elle considérait comme tenant la place de Jésus-Christ ; elle accomplissait tout ce qu'ils lui commandaient ; et, quand elle allait leur parler, elle demeurait découverte,, jusqu'à ce qu'on lui eut dit de se couvrir. Lorsque le Supérieur lui parlait, pleine de respect pour lui, elle se mettait par la pensée.
avec beaucoup de vénération, pieusement à genoux à ses pieds, ou bien étendue par terre sous ses pieds; et, dans cette très humble position, elle se trouvait
COnSOlér.
9 4. îl arriva encore ceci à cette personne. Une dame très dévouée à la Compagnie avait un fils, un petit-.'ils, et un neveu à Rome (Je crois qu'ils étaient les protégés d'un Cardinal). Le iils était alors enanoinë, grâce au
Cardinal ; il obtint ensuite un bénéfice ; et, muni de ces deux titres, il s'embarqua pour retourner dans son pays. Mais il fit naufrage et se noya, ainsi que tous ceux qui l'accompagnaient. Peu de jours après, cette personne sut qu'à Home les deux titres du naufragé avaient été donnés, le canonieat au petit-fils de cette dame Berarda,et le bénéfice à son neveu, l'un et l'autre étant restés à Rome, quand son fils s'embarqua. Quelques jours plus tard, on apprit à Rome que les choses s'étaient passées comme cette personne l'avait su par révélation (1).