Voici quelques industries, ou moyens pratiques
1. Furio y Sastre rapporte ainsi ce fait, au chapitre xx8 de sa vie du BieD heureux :
Dame Eléonor Armadans y Berard (celle qu'ici Alphonse appelle dame Berarda) était Inconsolable 3e la mort tragique de son lils , qui avait fait naufrage sur les côtes de Miuorque, et avait péri victime de la fureur des vagues.
Elle se rendit à la porterie de Moutésion et manifesta sa douleur au saint Frère. Celui-ci ayant consulté Dieu par ordre de ses supérieurs, lui dit : « Madame, vous avez perdu un fils ; le Très-Haut veut vous cousoler, en vous en dounant deux à sa place. » Comme cette dame ne comprenait pas le sens de la prophétie, le Frère la lui expliqua en ajoutant : « Vous avpz à Rome un petit lils et un neveu (nommés Alvaro Berard et Jean Lhoscos) ; ceux-ci obtiendront du souverain Pontife le canonieat et le bénéfice, dont avait été ^ratifié votre infortuné fils. » Le temps confirma la prédiction ; cette dame fut consolée et on eut encore Alphonse en plus haute estime,
dont use cette personne : — D'une part, pour se vaincre par amour pour Dieu et changer toute amertume en douceur ; elle en l'ait usage pour toutes les épreuves de cette vie, épreuves venant des hommes ou des démons, tentations, douleurs ou infirmités, en un mot pour tout ce que Dieu nous donne à souffrir afin que nous l'acceptions pour son amour : — d'autre part, pour bien recevoir les consolations humaines, les joies, les plaisirs des sens et changer leur douceur en amertume, en se méprisant et méprisant toutes ces choses, comme si elles n'existaient pas. Car elle ne lait aucun cas, en cette vie, de ce qui est terrestre et charnel, afin que son cœur se repose tout entier en Dieu.
Le premier de ces moyens est le suivant. Lorsqu'il lui survient quelque épreuve, ou que son àme se représente des peines comme lui arrivant réellement, elle fait aussitôt,sous l'empire de la volonté, un acte d'amour et de résignation en présence de Dieu ; elle s'abandonne à son bon plaisir et l'ait des actes de foi, par lesquels elle croit fermement deux choses : d'abord que toutes ces peines lui viennent de la main de Dieu, en présence de qui elle se trouve ; ensuite,, que Dieu les lui envoie dans des vues pleines d'amour, c'est-à-dire afin que, par un secours aussi précieux que celui de la croix, elle se rende agréable à ses yeux. Alors, elle s'adresse à Dieu et lui dit avec toute l'affection de son cœur : a Mon Seigneur et mon Dieu, je vous rends grâces, louanges et bénédiction pour la précieuse faveur que vous me faites, en M" donnant quelque chose à souffrir pour votre amour. » Alors, par un acte amoureux de la volonté, elle -.'abandonne à Dieu, sans réserve, en lui disant : « Disposez rie moi et de toutes choses suivant votre bon plaisir : je m'en réjouirai. » Elle persiste dans ces actes de résignation, jusqu'à ce que, le cœur plein de joie,
elle accepte et embrasse l'épreuve, et qu'elle en vienne même an poinl d'être heureuse de tout ce que Dieu ordonne à son sujet, quelque dur que ce soit.
La seconde pratique est plus élevée. Dieu communique à son âme une nouvelle lumière, par laquelle elle voit clairement comment procède de Dieu tout ce qui arrive en cette vie; cette connaissance dépasse les limites de la foi, parée que Pâme voit alors clairement, tandis que fides est credere quod non viles. Grâce à cette vive lumière, les actes de résignation et d'abandon de l'âme à Dieu, dans les peines qui lui sont envoyées, sont plus efficaces pour avancer dans la vertu et pour trouver de la joie dans ces épreuves. De ce; te sorte, l'âme comprend que toute chose, de quelque part qu'elle paraisse venir, provient en réalité de la source infiniment profonde de l'amour divin, et est destinée à lui faire atteindre la perfection ; et en voyant que Dieu est l'auteur de toutes choses, non le prochain ou le démon, elle reçoit tout de sa main bénie et non des créatures.
Le troisième exercice est encore plus élevé et plus excellent. Grâce à lui, l'âme se rend victorieuse de ses ennemis et de tous les genres d'événements, épreuves, adversités, qui lui arrivent en cette vie, quelque terribles qu'ils soient. On peut croire que Dieu lui-même l'a enseigné à l'âme de cette personne, vu le grand profit qu'elle en retire en se vainquant elle-même avec la grâce. Son âme s'élevant vers Dieu, tout en faisait des actes de résignation, se trouve dans le sein de Dieu. Alors, elle ne fait plus usage de la foi, qui lui fait connaître que tout vient de la main de Dieu, ni de la vive lumière qui excède la foi ; elle ne considère pas comment Dieu choisit des instruments qui, avec sa permission, éprouvent ses serviteurs, ni comment ceux-ci parviennent à
aimer beaucoup leurs persécuteurs, à cause du bienfait qu'ils leur procurent en leur donnant quelque chose à souffrir pour l'amour de Dieu. Mais son àme, étant en Dieu, voit en lui comment il la comble amoureusement d'épreuves, non par le moyen des créatures, mais par lui-même, en tant qu'il est la cause première de toutes choses. Elle ne considère pas la cause seconde, mais la cause première, qui est Dieu, et l'amour avec lequel il éprouve sa créature. Son àme se voit doue en Dieu spirituellement ; là, elle reçoit avec joie, de sa main, tout ce qu'il lui donne à souffrir; là, avec son Dieu, elle prend un grand plaisir à ce que son Seigneur fasse d'elle ce qu'il veut. Plus Dieu la flagelle et la châtie, plus elle l'aime; et comme le démon, qui' est plein d'orgueil, voit que le serviteur de Dieu ne fait aucun cas de lui, mais seulement de Dieu, il disparait aussitôt et s'enfuit.
Une autre industrie très précieuse pour imiter Jésus- Christ Notre-Seigneur, consiste à prendre l'amer pour le doux et ledoux pour l'amer, par amour pour lui (l). Mon àme se met en présence de Jésus-Christ Notre-Seigneur, crucifié ; elle le contemple, tout rempli de douleurs et répandant tout son sang de toutes les parties de son corps, accablé sous le poids de tant et de si grands travaux qu'il a endurés pour moi (2); puis donc que je lui dois tant, que dois-je faire et souffrir pour un si bon Maître qui m'aime tant, qui a donné sa vie et a tant souffert pour moi; car l'amour se paie en amour? Voici ce qu'il faut faire : l'imiter, en mettant mon àme en lace de toutes ses souffrances et en considérant avec
1. Tomando lo dulce por amargo y lo amargo por dulce por su anior.
2. Le Saint parle ici de lui à la première personne, contrairement a sa coutume ynoie du traducteur).
DE SAINT ALPHONSE KODUIGUEZ. ilo
beaucoup «l'attention combien je lui dois et ce qu'il a fait pour moi. Ensuite, plaçant mes peines entre Dieu et mon àme, je m'entretiendrai avec Dieu, en lui disant: « Est-ce donc beaucoup, mon Dien, que je soulfre pour votre amour cette légère tribulation, puisque vous, Seigneur, en avez souffert tant et de si grandes pour moi ? Ainsi, pendant que cette personne endure quelque peine ou tentation, elle entretient son cœur dans la joie de souffrir avec amour pour ce Seigneur qui est sous ses yeux, jusqu'à ce qu'elle ait converti l'amertume en douceur. C'est par cette voie, en s'instruisant à l'école de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qu'elle parvient à accepter ce qui est amer et à le changer en douceur ; par là, elle arrive à se mépriser, ainsi que toutes les misérables jouissances des sens et tous les honneurs de cette terre pour mettre son cœur uniquement en Dieu. Cette personne tenait encore son esprit en Dieu, sans discours aucun, et se présentait à Jésus et à Marie avec un si grand et si efficace amour, qu'elle se trouvait entièrement détachée de ce qu'elle avait vu ou connu en cette vie, comme si tout cela n'eût pas existé; c'est qu'elle avait mis tout son cœur et tout sou amour en Jésus et Marie.
■ OO. Bien souvent elle se trouve si enflammée d'amour pour Dieu et si désireuse de le servir et de lui être agréable, qu'il n'y a pas de langage capable de l'exprimer. Car,, en vérité, si elle savait comment y parvenir et si elle en avait le pouvoir et les moyens, elle servirait Dieu comme toutes les créatures du ciel et de la terre ensemble, sans intérêt, sans récompense aucune, seulement parce qu'il est Dieu et à cause de l'amour extrême qu'elle a pour lui; elle déclare qu'en raison de l'estime et de l'amour qu'elle
lié VIE ADMIRABLE
lui porte, elle ne désire pour récompense que cet amour et cette estime ; elle les goûte grandement et ils la satisfont pleinement; elle ne pense pas à la récompense de la gloire éternelle que Dieu lui réserve, mais seulement à l'aimer et à lui plaire toujours ; comme elle est dégagée de tout intérêt propre, elle n'a d'autre objet que de contenter Dieu, parce qu'il est Dieu.
OT. Il est arrivé à cette personne de continuer à faire, en dormant profondément, l'oraison qu'elle taisait lorsqu'elle était éveillée.
98, Il arrive encore à cette personne, lorsqu'elle sort de la maison, de supplier Dieu très instamment, en raison de l'amour et de l'estime qu'elle a conçus pour lui, de lui ôter aussitôt la vie plutôt que de permettre qu'elle offense celui qu'elle aime tant, si sa divine Majesté sait que dans cette sortie elle doive l'offenser. Oui, elle perdrait bien volontiers la vie, et même beaucoup de vies, si elles les avait, et jusqu'à l'existence même, plutôt que d'offenser son Dieu, fûtce véniellement ; car il est sa vie et son unique amour, et elle estime que la vie du corps n'est rien en comparaison de l'autre. Elle prie la Sainte-Vierge Notre-Dame de lui obtenir la même grâce.
Dr: SAINT ALPHONSE RODRIGUEZ. 117
MÉMOIRE écrit en juillet 1608.
99. Dans l'oraison Dieu a fait à cette personne la grâce de le connaître et de se connaître clairement, sans le secours de l'entendement. Lorsque Dieu met dans l'àme cette lumière surnaturelle et que Pâme a ainsi une claire connaissance de Dieu et d'elle-même, la lumière qu'elle possède, comparée à la faible lueur qu'elle acquiert par la voie du raisonnement, est plus éclatante que ne l'est la lumière du soleil comparée à la lueur d'un flambeau (1). A l'aide de cette lumière divine, (cette personne connut clairement en Dieu cinq perfections, qui lui ont servi à se connaître elle-même. La première connaissance fut celle de l'être infini de Dieu; la seconde, celle de sa bonté infinie, connaissance particulièrement élevée ; la troisième, celle de sa puissance infinie ; la quatrième, celle de sa sagesse infinie ; enfin, la cinquième fut la connaissance de ses trésors et de ses richesses infinis. Dieu lui donna cette lumière afin qu'elle attribuât tout le bien à la divine Majesté, à elle-même tout le mal. Dieu lui donna une vue si claire de ces perfections, qu'elle les avait sans cesse présentes. Grâce à cette lumière toute divine, en premier lieu son àme voit et connaît clairement quelle est la différence entre Dieu et elle, différence qui est comme du blanc au noir ; en second lieu, elle aime de