‹ Vie admirable de saint Alphonse RodriguezChapitre 49 sur 87 · EXPLICATION DU CINQEÈME POINT · texte numérisé non relu

EXPLICATION DU CINQEÈME POINT

Ce cinquième point consiste dans la divine lumière et la connaissance que Dieu donne à rame, sans que de sa part elle ait usé d'aucun raisonnement, en lui faisant voir comment Dieu possède des perfections et des richesses infinies et est le souverain Seigneur de tout ce qu'il y au ciel et sur la terre. Elle voit clairement comment Dieu est un trésor infini, en qui se trouvent tous les biens et toutes les richesses : que par suite, d'elle-même l'àme ne peut avoir aucune chose,

spirituelle 01 temporelle, qu'elle ne la reçoive de Dion, ■ ([ne celte chose desursum est, elle vient du souverain bien ; et c'est afin qu'elle ne s'approprie aucun bien et ne s'attribue aucune vertu, niais rapporté tout à Dieu, sans lequel elle n'a rien de bon. Connue l'âme s ■■ voit dépouillée de tout, elle voit, à l'aide de cette divine lumière, tous les biens en Dieu ; et quant à elle, elle se voit sans ces biens et aussi dénuée de tout que si elle n'existait pas, quand même elle ferait de grandes choses et pratiquerait des actes héroïques de vertu. Oh a raison dédire que Dieu est un Dieu possesseur de richesses et de perfections infinies, parce qu'il l'est en en effet. Et parce; qu'il est tel, il ne peut y avoir en aucune créature, au ciel ou sur la terre, de trésors spirituels, ni de dons naturels ou surnaturels, ni de richesses temporelles, si Dieu ne les donne, parce que tout est à lui.

Cette lumière si haute et si resplendissante, Dieu la donne dans l'oraison à l'âme qui lui demande la connaissance de Dieu et d'elle-même ; Dieu met ainsi l'âme dans son être infini et, comme il est la lumière qui éclaire tous les vivants, il communique à l'a. ne par lui-même cette lumière divine, qui est telle qu'il semble à l'âme qu'elle ne peut croire autre chose que ce que Dieu lui a découvert d'une façon si claire et si évidente. Ainsi, grâce à cette double connaissance, àthesure que l'aine croit en la connaissance de Dieu, elle croit en son amour. Elle croit aussi dans le mépris, le dégoût, la haine et la détestatiOn d'elle-même, à mesure qu'elle se connaît davantage. Enlin c'est avec une claire évidence qu'elle croit ceque Dieu lui enseigne ainsi.

C'est une chose extrêmement élevée que cette connaissance surnaturelle ; par elle, Dieu enseigne à l'âme

Pr SAINT ALPHONSE RODBIGUEZ. 123

le chemin qu'elle doii suivre pour obtenir l'amour de Dieu et l'humilité de cœur; elle n'enseigne que le chemin, c'est-à-dire l'humilité de l'entendement, non l'humilité de cœur ; mais l'àme doit suivie cette voie de la connaissance de soi-même, pour arriver à planter l'humilité dans le cœur, siège de l'humilité que Jésus- Christ Notre Seigneur veut que nous apprenions de lui. La pratique de cette vertu consiste dans uoe grande mortification, par laquelle l'homme se vainc lui-même, arrache de son cœur son orgueil et sa propre estime, et y met à leur place le mépris, le dégoût, la haine et la détestatiou de lui-même, en taisant des actes intérieurs de la volonté, jusqu'à ce qu'il trouve de la joie dans le mépris, les affronts et les moqueries : Si quis vultpost me venire,.abnegel semetipsum,ettollal ciucem suant, etsequalur me 1 .

ÎOO. Un jour, cette personne se trouvant à table était toute confuse en voyant la grâce que Dieu lui faisaitde lui fournir le nécessaire, alors que ce nécessaire manquait à beaueoupde personnes dans le monde ; elle reçut alors une vive lumière sur le compte redoutable que Dieu demandera aux. religieux, s'ils ne sont pas ce qu'ils doivent être. Dieu en effet et les supérieurs prennent d'eux un si grand soin, qu'il ne leur manque rien ni pour Pâme ni pour le corps: et pour cette raison même, il veut qu'ils n'aient pas plus de souci de leur corps que s'ils étaient morts, il veut qu'ils prennent seulement a tache d'être saints et de contenter Dieu, eu se dégageant de tout autre souci, comme s'ils étaient un corps mort qui n'a aucune convoitise et ne désire rien.

1. Malt. xvi. 24 « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce, el qu'il porte sa croix, et qu'il me s ave. »

Cette personne vit que, si les religieux n'agissent pas ainsi, Dieu leur eu demandera un compte très rigoureux et que leur châtiment sera très grand. Comment en effet serai-je récompensé là-haut, si je cherche mes délices ici-bas? Le remède dont use cette personne, consiste à ne pas se rechercher sur cette terre plus qu'un mort, puisqu'il y a quelqu'un qui a soin d'elle avec tant de charité; elle se mortifie au contraire et s'oublie, parce que Dieu doit demander un compte sévère à ceux qui cherchent leurs jouissances et leurs fantaisies.

lOi. Une autre fois, pendant la nuit, cette personne souffrant des entrailles, fut prise d'envies de vomir qui la fatiguaient beaucoup et qui durèrent plus d'une heure. Alors, subitement, sans qu'elle y prit garde, elle s'endormit profondément et il lui vint u 1 rêve tout particulier. Elle ne rêvait pas en effet telle ou telle chose, comme il arrive d'ordinaire ; mais en un moment son àme se trouva seule avec Dieu dans une profon le oraison et une très haute contemplation.

Dans une solitude comme celle-ci, qui est purement spirituelle et où l'âme se trouve seule avec son Dieu, il n'y a et ne peut y avoir de raisonnement, rame < fc tout entière absorbée en Dieu ; elle jouit de lui et de ce qu'il lui communique de son amour; elle goûte et partage en quelque manière la solitude des anges qui contemplent Dieu dans le ciel. Il semble à cette personne que cette oraison dura une heure et demie, jusqu'à ce que l'on sonna la cloche du réveil (1).

1. Eu marge, ou lit, écrit de la main d'Alphonse : « A cette époque, (Haut très malade, elle ne pouvait réciter le chapelet de Notre Duuie, comme elle eu avait fait vœu, et le P. Recteur avait commué ce vœu en la récitation de courtes prière?. »

102. Il arriva encore ceci à cette personne. Etant enfant (je crois qu'elle n'avait pas l'âge de raison), elle était déjà dévote à Notre-Dame la Vierge Marie notre Souveraine, an point que, si elle pouvait avoir quelque prière de la Sainte-Vierge, elle la mettait aussitôt sur son cœur, à cause du' contentement que lui causait tout ce qu'elle avait entendu dire de Notre-Dame. Avec les années, son amour et sa dévotion envers la Vierge notre Souveraine s'accrurent tellement que parfois, en s'entretenant avec elle, cette personne la priait de demander à son bien-aimé Fils de vouloir bien la rendre toute dévouée envers lui et envers elle, et de lui faire imiter leurs vertus.

Un jour, elle alla même jusqu'à dire à la Sainte-Vierge avec qui elle conversait : « Je vous aime plus que vous ne m'aimez, et Notre-Dame lui répondit : Non pas, mais c'est moi qui t'aime le plus. »

103. Une autre foi", cette personne recommandait instamment à Notre-Seigneur le P. Blanco, qui prêcbait le carême à la cathédrale, et le P. Miralles, qui prêchait le même carême dans une grande paroisse en compagnie du P. Orcaina. Pendant son oraison, Dieu lui fit connaître le fruit que faisaient les deux derniers Pères, l'édification qu'ils donnaient et leur sainteté. Elle eut aussi un sentiment très vif du grand bien que par sa science le P. Blanco ferait aux. âmes, s'il joignait à celleci l'humilité et les autres vertus. Lorsqu'on possède autant de talent que ce Père dans les lettres et la prédication, il faut en effet y joindre une grande humilité, pour profiter soi-même et faire profiter les autres; il faut ne chercher en tout que la gloire de Dieu et le

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salut des âmes, non l'ostentation de soi-même ou tont autre chose. D'une part, cette personne éprouvait 1111 gran l contentement, en voyant les grands talents que Dieu avait départis à ce Père pour la gloire de Dieu et le salut des âmes; d'autre part, elle concevait de la peine, car elle voyait la nécessité où il était de croître en humilité e( dans les autres vertus; elle voyait encore combien la chose était importante. puisqu'il en résulterait que tout dans ses prédications procurerait beaucoup de gloire à Dieu et un grand bien aux âmes. Cette personne ayant ren lu compte de cette révélation au Supérieur. reçut de celui-ci l'ordre d'avertjrleP.Blanco; elle le lit et lui donna en même temns quelques conseils, en rassurant qu'il se ren Irait agréable à Dieu, s^il les observait. Le Père les accepta avec reconnaissance. La première fois qu'il prêcha ensuite, il était au milieu de son sermon, lorsque cette personne, qui le recommandait à Dieu 1 1 àla Vierge Marie, aonnut, par une lumière spéciale, la ferveur que Dieu lui donnait et le bien qu'il faisait aux âmes. On sut en effet, après le sermon, qu'il en avait été ainsi pour la gloire de Dieu et le salut des a nies 1).

iO-4. Le jour de l'Octave de la fête du Cprps de Notre-Seigfieur, cette personne était agenouillée dans

1. Le P. Abdon Ignace Blauch (Alphonse l'appelle Blanco) avait été envoyé a Si aj orque en 1000 comme prédicateur dp collège de Montésion « Grâce à la venue du P. Ignace Btanch (dit l'histoire manuscrite du collège), le concours des auditeurs aux; sermons et celui des pénitents s'accrut beaucoup dans noire colà pause de sa science et de sou talent de prédication, il fut suivi pendant les trois ans qu'il deuieiira en ce collèse. Celle année là. il prêcha carême à la cathédrale, et le P. Melchior Miralles dans la petite vile d'inca, en compagnie du P. Arcaiua, ■ de philosophie. L année suivante, ils prêchaient le carême, le P Miralles, dan- la paroisse Saint- Jacques, et la P, Bluneh, dans notre église. Us se recommandèrent aux prières

l'église devant le Saint-Sacremeni exposé et l'adorait avec toute la dévotion el l'humilité dontelle était capable, lorsqu'elle se trouva d'une manière toute spirituelle avec le Seigneur et au milieu de ses anges. Ceci dura un certain espace de temps, pendant lequel Dieu lui communiqua une joie très douce et très suave, non d'une manière ordinaire, mais d'une manière qui mille un peu à ce qui a lieu pour les bienheureux dans le ciel : de sorte que cette visite fut tout à fait différente de celles qu'elle avait reçues de Dieu dans d'autres circonstances. Pourvu que l'àme se laisse porter comme un tout petit enfant, Dieu la visite en proportion de la foi, de l'humilité, de la charité et de la pureté de cœur avec lesquelles elle s'y prépare en se tenant en la présence de Jésus-Christ Xotre-Seigneur.

105. Il lui arrive encore de se mettre plusieurs fois par jour en présence du Très Saint-Sacrement et d'attirer Jésus-Christ Notre-Seigneur dans son cœur, d i la même manière que l'aimant attire le fer, par un acte d'amour et un amoureux: désir de le recevoir. Bien souvent, en le recevant ainsi spirituellement, elle l'a senti en elle, comme elle le sent souvent, pour la consolation de son âme, lorsqu'elle le reçoit sacramentellenient.

d'Alphonse. Or, pendant que celui-ci priait pour eux Notre- Dame, il les vit tout près de la Sainte Yierue, qui avait le? bras èten lus sur chacun de ces Pèrvs . Au commencement du carême, il arriva au P. blauch un mal de poitrine, qui l'obligea d'interrompre ses sermons. li recourut à Alphonse et Alphonse à la Sainte Vierge, qui lui dit par dei.x ou trois fois. « Alphonse, je me charge de lui; je lui viendrai en aide, comme je l'ai dit.» C'est ce qui arma ; car, au moment où il montait en chaire, il retrouvait ses furces et une voix claire ; taudis que. durant le jour, il pouvait à peine parler; et les jours où, pour qui motif, il n'avait p.. s ù prèi lier, il se. sentait extrêmement fuliguè (P. ilarimon, Vie manuscrite,!. IV, a. xwui),

ÎOG. Dieu lui a aussi communiqué une vraie connaissance d'elle-même et de ce qu'elle est en réalité, connaissance qui la laisse bien au fait de toutes s<'s misères. Ceci arrive lorsque, sans qu'elle y coopère en rien, Dieu met son âme en lui, afin qu'elle se voie en toute vérité telle qu'elle est. Elle voit alors en elle tant et de si mauvaises choses, que de dégoût elle voudrait, si elle le pouvait, ne pas se voir; et elle se méprise pour le mal qu'elle aperçoitintérieurement et extérieurement. C'est pourquoi, quelque mal que l'on dise d'elle, elle ne se fâche pas, parce qu'elle voit qu'on dit la vérité. Elle se réjouit même d'être connue et d'être avertie de ses défauts pour s'en corriger ; car elle voit qu'on ne peut dire d'elle autant de mal qu'il y en a à dire en réalité. Grâce à cette connaissance intellectuelle extraordinaire que Dieu lui donne, l'àme se mortifie intérieurement, en faisant des actes de mépris d'elle-même. Dans la connaissance qui n'est pas intellectuelle, mais seulement une vue claire et intérieure, lame se voit telle qu'elle est sans aucun raisonnement, les choses se passent commedans un magasin où se trouvent beaucoup d'objets et un grand miroir. De même que, d'un coup d'œil, on aperçoit dans le miroir ce qui est dans le magasin;de même, d'un regard, l'àme ainsi éclairée par Dieu se voit telle qu'elle est; de sorte qu'elle aperçoit ce qu'elle est, le mal qu'elle a en elle par l'héritage d'Adam et la malice de ses péchés. Elle parvient ainsi à la connaissance et au mépris d'elle-même ; et elle grave ce mépris dans son cœur par les actes intérieurs qu'elle en lait. Par le moyen de l'autre connaissance, c'est-à-dire de la connaissance intellectuelle, non seulement l'àme croit dans le mépris d'elle-même et parvient, à l'aide de la pratique que l'on a indiquée, à se faire comme morte et insensible aux mépris et aux

affronts; mais elle s'élève plus haut, c'est-à-dire qu'elle a horreur, haine et dégoût de sa propre vue, parce qu'elle se voit en réalité, très laide et très mauvaise. Par cette voie, Dieu, dont la grandeur est sans bornes, l'élève à une plus haute connaissance de lui-même et par suite à un plus grand amour ; plus cet amour augmente, plus l'àme conçoit de haine et d'horreur pour elle-même; plus elle a de douleur d'avoir offensé son Dieu. Son cœur déborde en effet d'amour envers celui dont elle connaît la si haute majesté et dont elle a reçu tant de bienfaits ; et comme elle ne l'a payée de retour qu'en commettant des péchés sans nombre, elle est irritée contre elle-même, toute chagrine et pleine du désir de réparer cette ingratitude. Cette lumière d'en haut, à l'aide de laquelle l'àme connaît Dieu et se connaît elle-même, est très élevée ; et à mesure qu'elle s'accroît, lame grandit dans l'amour de Dieu, le mépris et l'horreur d'elle-même, dans la contrition, la douleur et le regret d'avoir offensé Dieu. De ce mépris sincère et de cette horreur de soi résulte le mépris de toutes les choses de ce monde, de toutes ses consolations, de ses plaisirs et de ses joies; l'àme ne songe plus qu'à contenter son Dieu; là est toute sa joie et tout son contentement, quoi qu'il puisse lui en coûter.

lOT. Cette personne a aussi une grande compassion pour tous les vivants, et cette compassion naît de la connaissance qu'elle a d'elle-même et de la vue qu'elle a des dangers auxquels nous sommes tous exposés en cette vie. Car nous sommes tous faits de la même pâte, nous avons la même nature ; nous participons de la même faiblesse et de la même ignorance; nous sommes tous aussipauvres, n'ayant que le néant ; et nous vivons dans un si grand péril de nous perdre

i o Vie admirable

qu'il faut que Dion nous garde pour que nous marchions toujours étroitement unis à lui, que nous agissions bien et ayons confiance en lui.

108. Cette personne a encore un très grand désir de tomber morte plutôt que d'offenser un Dieu qu'elle aime tant ; elle demande souvent, par de ferventes prières, à Dieu et à la JTrès Sainte-Vierge, que si sa divine Majesté sait qu'elle doive l'offenser, fût-ce véuiellement, elle meure à l'instant. Elle prie instamment la Très Sainte-Vierge de lui obtenir celte grâce de son Fils ; car il n'y a rien au monde qui puisse lui donner plus de joie que de mourir plutôt que de commettre un péché véniel ; elle demande la même grâce à son divin Fils. En sortant de la maison, elle dit doucà Dieu avec un entier mépris de la vie du corps : « Seigneur, vous et la Vierge Marie, vous êtes ma vie ; je n'en ai pas d'autre: et si j'en avais d'autres, je les perdrais volontiers pour votre amour. »

109. Souvent cette personne est toute absorbée dans la considération de la grandeur des peines futures, aussi bien des peines du purgatoire quede celles de Fenfer ; elle considère le petit nombre d âmes qui vont droit au ciel, sans passer par le purgatoire,et le grand nombre aucontraire de celles qui tonifient en enfer et leurs horriblestourments. C'est ungran l sujet de compassion pour elle de voir que nous devons tous, hommes, femmes et ''ntaiKs/'omparaitre un jour au jugement ; car le châtiment du péché est tel, que si Dieu nous ouvrait les yeux. de l'ârne,il n'y aurait aucun homme qui péchât ou qui se réjouit et se laissât aller à rire ; toute notre vie se

irait à pleurer en demau faut à Dieu miséricorde; nous ne nous souviendrions plus des richesses, ni des

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dignités, mais seulement de nos âmes : nous fuirions le moule el ne chercherions que Dieu et notre salut.

HO. Dans son oraison, cette personne demande à Dieu el à la S .tinte Vierge quatre amours : le premier est l'amour de Dieu, le second, l'amour de Jésus-Christ Hbtre- Seigneur : le troisième, l'amour de la Sainte- Vierge notre Souveraine : enfin, le quatrième est l'amour des hommes les nus pour les autres jusqu'à la fin du monde. Elle supplie Dieu de nous accorder à tous tant que nous sommes et serons jusqu'à la fin du monde Ces quatre amours infinis, afin que, par leur moyen, nous servions sa divine Majesté.

1 i i . !) ris s >;i amour pour Dieu et son zèle pour le salut des âmes, elle prie en :ore instamment et souvent 1<' Seigneuret la Vierge Marie, en disant «Moi Seiuneur, is supplie de taire que je souffre ave : votre grâce ton es les peines de l'enter, afin que vous mon Dieu ne soyez offensé par personne et n'ayez à condamner personne: afin que tous au contraire nous nous réjouissions de votre gloire, et que nous vous servions de toutes nos foires avec un amour infini et avec une reconnaissance infinie. » Nulle chose en cette vie ne lui plaît, si ce n'est Jésus et Marie, ou ce qui est selon Dieu et Marie. La seule vue de la nourriture lui soulève le cœur : elle a un tel dégoût d'elle-même qu'elle ne voudrait ni se voir ni être vue de personne, pour ne pas inspirer de répulsion. Elle voit clairement que tous jeux qui la louent, l'honorent ou ont d'elle quelque estime, sont dans Terre r : car s'ils apercevaient ce qu'elle voit en elle, au lieu de l'aimer, ils l'auraient plutôt en horreur ; ils parleraient mal d'elle, au lieu l'eu dire du bien ; ei îts Éprouveraient du dégoût en la.

voyant ou en se trouvant auprès d'elle. Elle se met donc sans cesse sous les pieds de tout le monde et le plus bas possible, comme la créature la plus vile et la plus méprisable qui soit sur la terre.

A ce propos, on peut se demander en quoi consiste l'humilité de cœur solide et parfaite, celle que Jésus- Christ Notre-Seigneur veut que nous apprenions de lui ? On répond qu'elle consiste à avoir le cœur mort, c'est-à- dire mortifié. Le cœur d'un mort en effet, ne se fâche ni ne s'attriste pour les outrages et les humiliations, les mépris et les injures,lesriséeset les moqueries qui surviennent ; parce que, étant mort, il ne les sent pas. Si on l'honore, il n'en conçoit ni joie ni vanité, ni plaisir, ni contentement, parce qu'il est mort. Il ne s'enorgueillit ni ne présume de lui, si on le loue et si on l'honore comme un saint, car il est mort.

112. Cette personne se sent encore disposée à souffrir volontiers, et même avec joie, avec la grâce de Dieu toutes les peines de l'enfer, si par là elle peut obtenir qu'une quelconque de ses créalures, aussi bien la plus vile que la plus élevée, ne soit pas damnée et possède Dieu éternellement.

113. Lorsqu'elle passe devant une image de Jésus- Christ, elle considère combien il a été cruellement traité et ce qu'il a fait et souffert par amour pour elle pendant son séjour en ce monde. Alors, elle lève les yeux, au ciel, où il est maintenant dans tout l'éclat de sa gloire ; et comme elle voit en cette image ses traits défigurés et son corps tout déchiré, elle s'élève en esprit au ciel pour le contempler et pour admirer comment ce souverain Seigneur, qui resplendit d'une si grande majesté, a été traité en ce monde

combien il y a souff rt. Lorsqu'elle contemple au ciel ce grand Dieu, elle se pâme d'étonnement en voyant qu'une si haute Majesté a tant fait pour elle avec un amour infini ; et alors, blessée d'un tel amour, elle s'écrie : « Seigneur, ne mourrai-je donc pas d'amour poir oms, puisque vous avez donné votre vie par amour pour moi ! »

11-4. Celte personne sent, à la vue des images qui représentent Jésus-Christ ou sa Sainte Mère, tout le bien qui se l'ait dans le monde par leur moy n ; elle éprouve une grande joie en songeant que Dieu l'a ordonné ainsi ; d'abord, afin que ces images nous portent à nous souvenir de Dieu et de sa Mère, ainsi que des grands biens qui par eux nous sont venus et nous viennent encore; ensuite, afin que nousrecourionsàeux,que nous implorions leur secours dans nos besoins et dans nos peines et que nous nous excitions sans cesse à marcher en la présence de Dieu avec un grand amour, une grande génère ^téet une grande reconnaissance.

DE DEUX MANIÈRES SUIVANT LESQUELLES L AME MARCHE EN VÉRITÉ DEVANT DCEU.

115. La première manière est la suivante. Dieu fait rentrer l'àme en elle-même; celle-ci se voit alors telle qu'elle est en vérité, non par la voie seule de l'entendement, mais par une vue si claire d'une infinité de misères, qu'elle ne peut les nier si on lui dit la vérité en l'ace. Quelque mal qu'on dise d'elle, quelque horrible qu'il soit, elle le voit en elle; aussi elle ne se plaint pas et ne peut pas se plaindre; maiselle est obligée de dire: « C'est la vérité; on sait bien qui je suis. » L'àme se

réjouit d'être connue et tenuepour ce qu'elle est, c'est-àdire pour mauvaise ; et on t'ait une bonne œuvre en le lui disant, afin qu'elle se regarde et s'amende avec la grâce de Dieu. Si on la loue, elle voit clairement qu'on la trompe ; mais si on dit du mal d'elle, on lui plaît, parce qu'il est clair qu'on la détrompe.

C'est marcher dans la vérité que de se connaître vraiment; et pour cette raison saint Grégoire dit: « Une âme est d'autant plus précieuse au yeux de Dieu que, par amour pourla vérité, elle est plus méprisable à ses propres yeux». Cette vérité de la connaissance intérieure de soi-même, dont parle le Saint, est celle qui rend l'âme très précieuse aux yeux de Dieu. Jésus- Christ Notre-Seigneur dit un jour à sainte Catherine de Sienne : « Sais tu bien ma fille, qui tu es et qui je suis? Si tu savais ces deux choses, lu serais assurément très heureuse ; eh bien! tu es celle qui n'es pas et je suis celui qui suis. Si celte connaissance entre dans ton âme (il ne dit pas : dans ton entendement, mais dans ton âme), jamais l'ennemi ne pourra te tromper ; tu échapperas à tous les pièges ; tu ne consentiras jamais à rien qui soit contraire à mes commandements et tu obtiendras infailliblement et sans difficulté toute grâce, toute charité et toute vertu. » Ainsi donc, tous les démons ne peuvent pas perdre ou tromper l'âme qui est en possession de cette vérité de la connaissance de Dieu et de soi-même. Voilà en quoi consiste la manière de marcher en vérité devant Dieu, dans la vérité de la connaissance de soi-même.

L'âme marche encore en vérité devant Dieu, lorsque, pressée par l'amour qu'elle lui porte, elle lui dit : «Considérez, Seigneur ce que voulez que je fasse de mon côté pour votre amour ; car, avec votre grâce, je suis prête à faire tout ce que vous voudrez pendant

tonto ma vie, autant pour ce qui concerne le passé que pour le présent et l'avenir, dussé-je, avec votre grâce, souffrir pour votre amour toutes les peines de l'enfer. Faites, Seigneur mon Dieu, que tnes comptes avec vous soient tirés au clair, c'est-à-dire que vous soyez content de moi; car si je savais comment m'y prendre, je vous aimerais, vous honorerais et vous servirais comme tous les an^es du ciel ensemble ». Cette résolution et cette offrande sans réserve, lui procuraient une très vive lumière : elle connaissait clairement que de même que, quaud un maître demande compte à un serviteur de ce qu'il lui a confié, si, après avoir reçu ce compte, il le trouve bon et à son £,roùt, il demeure satisfait, et le serviteur aussi ; de même, lorsque l'àme s'offre tout entière de tout son cœur à accomplir la volonté de son Dieu pour le passé, le présent e^ l'avenir, elle marche devant Dieu en vérité et sans crainte ; et Dieu est content d'elle, parce qu'elle est résolument •minée à le servir parfaitement. C'est par des actes du cœur et de la volonté qu'elle prend ces très fortes résolutions en toute sincérité devant Dieu ; elle lui dit : «Seigneur que voulez-vous que je fasse pour votre servie:- et pour votre gloire, de tout ce qui, par votre permission, s'est passé en moi depuis le jour de ma naissance jusqu'à cette heure? Car, avec votre eràce; je ferai cequevousvoulrez : Paratum cormeum. Beusd . Je renoncerai même à la vie, si c'est nécessaire, pour vous prouver mon amour et pour vous plaire. Il n'est pas de chose en cette vie qui puisse me séparer de vous ni de ce que vous voulez, si votre pràce me soutient. Avec elle, 'y ne me préoccupe ni de la vie, ni de l'honni de toutesles épreuves qui peuvent me survenir,

i. Pi., cvu, -2. t Mou cœur est prêt, o mon Dieu!

mais seulement de vous contenter, vous qui êtes mon Dieu et mon bien ». Si une âme, qui prend une détermination aussi forte, était coupable de fautes secrètes qu'elle ne pourrait ni pénétrer ni connaître, ou bien Dieu les lui pardonnerait, quelque grandes qu'elles fussent, ou bien il lui donnerait une vive lumière pour les connaître et le moyen d'y remédier; il ferait même en sorte que sa justice fut satisfaite et que l'àme, satisfaite aussi, se trouvât grandement consolée et dans une paix parfaite.

Voici un signe qui permet de reconnaître quand l'àme cherche, non seulement la gloire de Dieu, mais sa plus grande gloire. Dans ses actions, elle cherche la gloire de Dieu, lorsqu'elle cherche à plaire à Dieu ; elle cherche sa plus grande gloire, lorsque en outre, pendant qu'elle agit, elle demeure avec une plus grande paix. Gela tient à ce que, sitôt que l'àme faillit en quelque point, les pensées qui naissent de cette faute, non seulement lui ôtentla paix, mais lui apportent désolation et tristesse.

Mais, comment l'àme saura-t-elle si dans ses paroles, elle cherche seulement la gloire de Dieu, ou bien sa plus grande gloire? Elle cherche la gloire de Dieu dans ses paroles, lorsque avant de les prononcer, rentrant en elle-même, elle n'est pas troublée et ressent au contraire beaucoup de paix et de tranquillité; mais dès qu'elle ne va plus comme elle devrait, dès qu'elle se recherche et s'occupe du respect humain ou de quelque crainte humaine, comme elle ne cherche plus la gloire de Dieu, mais elle-même, Dieu la punit pardes craintes et des dégoûts intérieurs; la paix lui manque, parce qu'elle a manqué à son Dieu eu ne le cherchant pas et en se cherchant elle-même ; Dieu lui fait donc expier la faute qu'elle a faite en se cherchant elle-même.

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Pour taire ce qui est à la plus grande gloire de Dieu, l'âme doit donc toujours penser, dire et faire ce qui lui apporte actuellement le plus de paix, et ce qui la laissera aussi (Unis la plus grande paix ensuite. Quand elle se plaint intérieurement, c'est qu'elle a commis quelque faute en n'agissant pas selon Dieu; et cette faute est d'autant plus grande que ses plaintes et la tristesse qu'elle éprouve sont plus fortes. Aussi, en ces diverses occurrences, est-il bien nécessaire. avant d'agir, défaire une grande attention à ce qui se passe dans l'âme; si celle-ci se plaint intérieurement, il faut se garder de faire la chose que l'on se proposait, jusqu'à cequePàme en ait reçu de Dieu la permission.

Elle peut croire qu'elle a cette permission, quand elle ne se plaint plus intérieurement; mais tant qu'elle se plaint, elle doit croire que Dieu ne veut oas qu'elle fasse cette chose ; et en ne la faisant pas, elle resterien paix, parce qu'elle a obéi à Dieu. L'âme doit d'abord s'élever vers Dieu et lui demander la permission ; s'il la donne, elle fera la chose : autrement elle ne la fera pas; la permission, ou plutôt le signe qui indique que Dieu permet, est la paix dont jouit Pâme; paix qui résulte de ce qu'elle va selon Dieu et que Dieu est un Dieu de paix : Pacem relinquo vobis, pacem meam do vobis l . Celui qui fait la volonté de Dieu, vit dans une grande sécurité; et celui qii contente Dieu, garde son âme dans une grande paix.

On vient d'indiquer deux manières de marcher en vérité devant Dieu. L'une est produite en l'a me par l'humilité et le mépris de soi. Pourquoi Notre-Seigneur aime-t-il tant l'humilité? La raison en est que Dieu est la vérité même et que l'humilité de Lame consiste

1. J i.u., x:v, 27. « Je vous laisse la paix; je vous donne ma pfiix. »

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à marcher en vérité devant lui. C'est une très grande vérité que l'àme n'a rien de bon par elle-même eL qu'elle n'est que misère, faiblesse et ignorance; qu'elle est un abi .; i de péché et le néant. Qui ne comprend et ne croit pas cela, est dans l'illusion. Il faut que l'àme marche en vérité devant Dieu et devant les hommes, qu'elle se connaisse, qu'elle veuille être estimée seulement à sa valeur et être connue pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour ce qu'il va de pire au monde.

La seconde manière de marcher devant Dieu en vérité nait de la charité et de l'amour de Dieu ; car, quand l'àme marche dans la véritable vérité, Non quœrit quee sua sunt ; elle cherche Jésus-Christ seul (1), parce qu'elle a le cœur plein d'amour de Dieu, et qu'elle désire extrêmement lui plaire et faire en tout sa sainte volonté. De cette manière, l'àme ne se recherche pas et ne se trouve en rien ; elle ne cherche que son bien-aimé Maitre ; et devenue un foyerd'amour, elle ne veut que lui plaire. Quand l'àme marche ainsi devant Dieu en vérité, elle aime Dieu et le prochain de tout son cœur; parce que l'amour de Dieu ne laisse entrer dans le cœur ni peine, ni tristesse, quelque traverse ou tribulation qui survienne : Perfecta charitas foras mit lit timorem (2). Donc, rien en cette vie ne lui fait de la peine, si ce n'est d'avoir offensé son Dieu; et elle aime tant le prochain, que si quelqu'un devait être précipité en enfer, non seulement sans peine ni tristesse, mais avec joie et allégresse, elle accepterait d'y être précipitée elle-même par Dieu et d'y souffrir, avec sa grâce, les peines des damnés, mais les peines seulement, afin que son frère ne fût pas damné et ne

1. « Cuando anda el aima en verdad verdadera Non quœrit (Juoe sua sunt el aima, sino à Jesucristo. »

2. 1 Joau, îv, 18. « La parfaite charité chasse la craiute. »

perdit pas le trésor du ciel : elle y consentirait encore, si ce tiviv avait commis de très grands cri rhes. L'amour de Dieu et du prochain en effet peut croître à ce point que, dans le cœur qui en est rempli, il ne puisse plus entrer ni peine, ni tristesse ; il n'y a plus d'endroit par où la peine et, la tristesse puissent pénétrer : « Perfecta chantas fora* mittit timorem; quoniani timôrpœnàm habet ».

1 ÎO. Cette personne a des pensées si hautesdu prix de la grâce de Dieu dans l'ame, qu'elle ne sait comment exprimer ce qu'elle en pense, ni dire la grandeur d'un tel don. La grâce de Dieu dans l'àme est en effet une amitié réciproque entre Dieu et l'âme; elle comporte un grand amour de Dieu envers l'âme : et, pour tout dire à la fois, c'est un amour et une amitié de Dieu envers l'âme tels que celle-ci ne désire plus rien en cette vie. Dans le monde, oh estime beaucoup l'amitié et la laveur l'un roi de la terre, qui n'est que eendre et poussière : quel prix faudra-t-il donc estimer la grâce de Dieu et l'amitié de sa Majesté infinie? Certes, nous devons les aimer et les estimer infiniment, puisque Dieu esi infini en bonté, en mérite, et en ricin puisqu'il est infiniment libéral envers ceux qui le servent et sont dans sa grâce et qu'il les comble aussi bien de laveurs que de gloire. Ainsi l'ame pleine d'amour •pour un Dieu qu'elle connaît, préfère sa grâce et son bon plaisir avec tous les tourments de l'enfer, à toutes les joies du moule sans son amitié et sans sa grâce; c'est pourquoi cette personne ne craint pas tant de souffrir toutes les peines de l'enfer, avec la grâce de Dieu, que de commettre le péché et de perdre cette grâce de Dieu et cette amitié.

il"/. Dans les tentations, dans les tempêtes et les

bourrasques si nombreuses qu'elle a éprouvées eu cette vie. cette personne a employé commejremède l'oraison jointe à la mortification, et cela de la manière suivante. Dès que survient la tentation, elle élève son cœur vers Dieu; entre Dieu et elle, elle met l'épreuve en question ; puis, par un acte plein d'amour de Dieu, elle l'accepte de sa main (non du démon, ni d'aucune créature), en considérant ce souverain Seigneur comme la cause première, et en voyant l'amour avec lequel il lui envoie cette tentation pour la sanctifier ici-bas et la glorifier dans le ciel.

Jedoisdonc oublier l'instrument, homme ou démon, dont Dieu se sert, et en jetant un regard sur Dieu, je lui dirai : « Oh mon Seigneur et mon amour I Je vous aimerai de plus en plus pour la précieuse faveur que vous me faites en me donnant quelque chose à souffrir pour votre amour, » et je recevrai cette peine du Seigneur lui-même, non d'une créature quelconque. Ou bien je dirai à Dieu, en le regardant des yeux del'àme, du milieu de cette épreuve ou de cette tentation, de cette maladie ou de ces souffrances : «Seigneur je vous remis grâces ; je vous loue et vous bénis, pour la précieuse faveur que vous me faites en me donnant quelque chose à souffrir pour votre amour ». Car ce qu'il y a de plus précieux pour l'ameeneelte vie, c'est de souffrir pour Dieu. Cet exercice est à la lois une oraison et une mortification, puisque l'âme prie, lutte et se fait violence pour Dieu en sa présence, en acceptant comme doux ce qui est amer et en se vainquant elle-même.

Si la persécution vient des hommes, l'âme pourra encore, afin d'aimer le persécuteur, se mettre en la présence de Dieu, placer l'épreuve entre Dieu et elle, et lui dire en le regardant amoureusement : « Seigneur, je vous aimerai de plus en p-lus pour la très grande

faveur que vous me faites enmedonnant quelquechose à souffrir pour votre amour. » C'est l'exercice le plus élevé que cette personne ait trouvé ; et par ce moyen, Dieu lui a fait remporter d'éclatantes victoires sur tous es ennemis qui l'ont persécutée (i).

1. A la pa£?e 171 du livre A, ou trouve le récit suivant, écrit parle P. Jean Torrens :

Le 6 mai 16(8, étant malade, Alphonse envoya l'infirmier demander pour lui au supérieur la permission défaire ses dévotions. Le supérieur lui fit dire que ce serait assez de réciter son chapelet. Comme d'ailleurs la principale dévotion du frère consi? te dans L'exercice le la préseuce de Dieu (qu'il appelle au = si oraisou mentale) il chercha aussitôt à se distraire île la présence divine, faisant tous ses efforts pour oublier Dieu ; mais ce fut impossible, quoiqu'il l'essaya consciencieusement, luttant plus ponr rejeter le souvenir de Dieu Notre-Sei?neur que n'importe quelle personne pieuse ne le ferait pour se mettre en la présence île Dieu. Déjà la moitié de la nuit s'était écoulée ainsi ; alors, il se consola en disant à Dieu Notre-Seimeur : « Je ne désire pas votre présence, Seigneur, parce que j'entends vous faire plaisir en obéissant. Mais si voulez me demeurer présent, que votre sainte volonté se fasse ; moi, je ne vous chercherai pas. afin de ne pas manquer à l'obéissance; car l'ordre de l'obéissance est le vôtre. » 11 se consola ainsi de n'avoir pu oublier la présence divine et se mit à réciter son chapelet; celui-ci étant terminé, Dieu lui envoya un sommeil si paisible qu'il dormit trois ou quatre heures au moins d'un excellent sommeil ; il ne se souvenait même pas d'avoir jamais dormi aussi profondément, avec tant de paix et de calme, mais il demeura tout ce temps en la présence de Dieu et dans une oraison mentale très élevée. Le lendemain matin, il rendit compte de ce fait à son supérieur, le P. Jean Torrens, qui écrit ces lignes.

MÉMOIRE écrit en janvier 1609.

DE LA PEINE ET DE LA HONTE QUE SON AME RESSENT LORSQU'ON L'HONORE, LORSQU ON LA TRAITE BIEN ET QU'ON LA FÊTE.

Cet écrit est un compte de conscience.

118. Cette personne est toujours mécontente d'ellemême ; à peine peut-elle se souffrir, tant elle a de dégoût de se voir si mauvaise; elle se compare à un égoûî infect. Aussi est-ce un tourment pour elle d'être honorée, bien traitée et fêtée. Elle souffre extrêmement d'être saluée la première ; elle souffre de ce que le P. Ministre lui coupe son pain et en retire la croûte; elle n'aime pas les bons traitements qu'il lui procure. Elle voudrait que personne ne se souvint d'elle, pas plus qu'on ne se souvient de la chose la plus vile, la plus basse et la plus mauvaise qui soit au monde. Elle aimerait à être au-dessous de la plus basse personne qui soit au monde et à lui obéir comme à son maître pour l'amour de Dieu. Si c'était possible, elle se fuirait bien loin afin de ne plus se voir, comme quelqu'un fuirait un ennemi déclaré, qui lui aurait fait beaucoup de mal et lui en voudrait encore beaucoup. Elle esl comme stupéfaite de ce qu'on la croie bonne, parce quJelleest absolument mauvaise; comment donc voit-on assez peu clair pour voir le bien là où est le mal ? Elle voudrait ne se trouver en la compagnie de personne,

Î)E SAINT ALPHONSE RODRïGUEZ. 143

parce qu'elle ;i honte d'être si mauvaise et infecte, et parce qu'elle trompe ceux qui la traitent bien et la tiennent à tort pour bonne.

Il lui semble que ces personnes sont des instruments destinés à la tromper et à lui faire croire qu'elle est très bonne, tandis qu'elle est mauvaise. Mais ceci me lait rentrer en moi-même, dans l'infection de mes misères et de mes péchés ; alors, je me dégoûte davantage de moi-même: et il me semble que je suis dans la condition d'un homme qu'on aurait plongé tout entier dans un lieu d'immondices et qui en sortirait tout souillé et fétide. Ce mécontentement d'elle-même lui fait avoir en dégoût les choses du monde ; et lui fait oublier le manger, en lui inspirant le mépris de tout ce que le mon le regarde comme précieux. Elle ne se plaît donc et ne se réjouit nullement dans les choses de ce monde ; mais elle les méprise, parce qu'elle n'a d'autre contentement que Jésus et 3Iarie, d'autre joie que de traiter avec Jésus et Marie de tous ses intérêts.

Oh! précieux mépris, précieux déshonneurs ! Car, lorsque quelqu'un me méprise et dit du mal de moi en in'outrageant, que fait-il sinon de m'avertirque je suis mauvais ? Bienheureux avis! ils me sont donnés pour que je m'amende et que je serve Dieu plus parfaitement; ils partent d'un véritable ami, qui dit le mal qu'il voit en moi, afin que je m'examine. Lorsque quelqu'un me méprise, il me tient et m'estime pour ce que je suis, pour vil, bas et mauvais, parce qu'il voit tout cela en moi. Si de plus il m'outrage et me maltraite, en me disant les vices qu'il aperçoit, en moi, il me ren 1 service et je dois lui en savoir gré, car il me détrompe : grâce à lui, je m'estime mauvais, au lieu de me croire bon, et je m'amende au service de Dieu. Oh ! quel malheur au contraire d'être honoré et d'être

estimé de soi ou des autres ! Ceux qui m'honorent, me trompent et sont aussi bien trompés, puisqu'ils appellent bien ce qui est mal. Ils ne sont pas de véritables amis ; car ils m'exposent au danger de me perdre par orgueil ; tandis que par le mépris et les affronts j'ai chance de me sauver, en servant Dieu avec humilité. Le vrai humble trouve qu'il n'est rien : Qui se existimat aliquid esse, cum nihil sit, ipse se seduclt (1). Le néant n'est bon à rien (2) ; aussi l'humble, sans raisonnement aucun, mais grâce à la lumière divine qui l'éclairé, voit qu'il n'est rien dans toutes ses opérations; ce n'est pas lui qui les opère; mais c'est Dieu qui les opère avec lui. Qu'il dise, prêche ou pense de bonnes choses, qu'il fasse diverses actions intérieures ou extérieures, en tout, s'il est vraiment humble, il voit qu'il n'est rien ; or, le rien ne peut pas s'élever, non plus qu'un mort, et l'on ne peut estimer bon le néant. Par ce moyen, l'àme, à laquelle Dieu se communique, voit tous les biens en Dieu, et en elle, elle ne voit rien de bon, parce que le néant n'a rien. Elle voit cela sans aucun discours de l'entendement.

149. Ce qui vient d'être dit est relatif à une vue claire, que Dieu donne à l'àme. A l'aide de cette lumière, l'àme voit comment tous les biens procèdent de Dieu, comme de leur cause première, et elle discerne comment, lorsque Dieu fait quelque chose, il se sert de l'instrument qu'il veut ; il agit comme un peintre qui, avec le pinceau, peint ce qu'il veut ; ou comme un écrivain qui, à l'aide d'une plume, écrit ce qu'il veut. De lui-même, le pinceau ne peut et ne fait rien et ne fera

1. Gai., vi, 3. «Celui qui s'estime être quelque chose, alors qu'il n'est rieu, se trompe lui-même. »

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