‹ Vie admirable de saint Alphonse RodriguezChapitre 60 sur 87 · QUESTIONS · texte numérisé non relu

QUESTIONS

Première question. — J'évite de proposer sur le champ quelque chose au supérieur, parce que je me défie de mon amour-propre, qui est exposé à tromper ou à exagérer ce dont il s'agit. Le supérieur pourvoyant aux besoins de ses inférieurs selon l'information qu'il nn reçoit, j'en recevrais quelque bon traitement. J'ai donc trouvé par expérience, qu'il n'est pas à propos, lorsqu'il se présente quelque chose à mon esprit, de la proposer de suite au supérieur ; mais qu'il convient, si cela se peut, d'attendre deux ou trois jours, eu recommandant la chose â Dieu, jusqu'à ce que toute passion ait disparu. En tenant cette conduite, je pourrai découvrir dans quelle mestre la passion et l'amour-propre m'ont entraîné et trompé, et je serai content d'avoir attendu avant de rien proposer.

En ce qui concerne les dégoûts que j'éprouve, les douleurs et les défaillances ducorp*, quoique je souffre au point de ne pas me mouvoir sans douleur, je n'en laisse rien paraître depuis des années. Après quelques heures, cette peine disparaît; et je crois que Dieu continuera à me faire ce cadeau jusqu'à la mort, sans qu'il y ait de médecine au monde qui puisse me guérir, parce que c'est une grâce de Dieu. Pour les infirmités, de moindre importance, je les ai dissimulées sans en tenir compte et elles m'ont quitté depuis quelques années.

Si j'eusse consulté des médecins et pris des remèdes, peut-être n'aurais-je pas la santé dont je jouis. Il convient de dissimuler ainsi, excepté quand il est clair que la maladie doit-ètre manifestée; par exemple en cas de fièvre, ou de douleur de côté, ou de maladies semblables. Que dois-je faire dans de pareils cas ?

Dans le manger, comme j'aimais le verjus, je me mortifiais en n'en prenant pas, et j'évitais de toucher à tout ce qu'on mettait pour moi sur la table, à moins que le mets ne fût servi à toute la communauté.

Seconde question. — Quel moyen dois-je prendre pour servir Dieu parfaitement, et pour qu'au jour du jugement Dieu me pardonne mes péchés? Je dois m'abaisser jour et nuit jusqu'à l'abîme de la bassesse et du néant, et m'exercer à suivre Jésus-Christ. Or, pour suivre Jésus-Christ, le serviteur de Dieu doit se traiter en ennemi, parce qu'il a fait la chose la plus détestable qui soit au monde en offensant Dieu. Pour cela, non seulement il se mortifiera dans les petites choses, mais il fera mourir tous ses vices, toutes ses passions, ses mauvaises inclinations et ses sensualités, en se faisant violence intérieurement. Si tu ne te fais violence, tu ne triompheras pas de tes vices, dit le (livre intitulé) Conlemptus mundi. Il faut aussi joindre à la mortification, l'oraison faite en la présence de Dieu ; et grâce à ce duuble exercice, on arrivera à se vaincre et à trouver doux ce qui est amer. C'est lace que Notre Seigneur veut que nous fassions pour le suivre, lorsqu'il dit : « Si quis ouït post me venire, abneget semetipsum et tollat crucem suam, et sequatur me (1) ». C'esl-à-dire qu'il nous dit de prier et de nous mortifier. Si nous ne travaillons pas, si nous demeurons les bras croisés, jamais nous n'avancerons ; il en sera de même si nous ne prions pas et si nous ne traitons pas de nos intérêts avec Dieu; parce que, Sine me nihil polestis facere (i). Il n'y a pas de moyens plus élevés p>iur aUiin Ire la perfection et la sainteté que ces trois-ei : humi-

1. MaU'i., xvi, 24. « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce, e< qu'il porte sa croix, et qu'il me suive. » i. Joau., xv, 5. « Sans moi, vou- ue pouvez rien faire. »

1 i té, oraison, mortification; en ces trois choses, consiste tout le secret de plaire à Dieu et d'avancer dans la perfection.

Troisième question. — D'où vient que, après une oraison qui m'a semblé être très élevée et dans laquelle mon âme s'est enflammée d'amour pour Dieu, je me trouve parfois sec et comme paralysé dans la pratique de la vertu? D'où vient que mon âme ne trouve pas alors le fruit que l'entendement a recueilli pendant l'oraison ? C'est afin que je connaisse que tout est un don de Dieu, et que l'âme ne peut avoir aucun de ces dons si Dieu ne les lui accorde : Sine me nihil potestis facere. C'est encore pour que l'âme s'humilie, en reconnaissant qu'elle ne peut rien sans Dieu, de qui procède toute chose : Omne donuin perfectum, desursum est (1) ; et qu'elle arrive ainsi à se défier d'elle-même et à mettre toute sa confiance en Dieu. Par là, l'âme commence à aimer Dieu, et son amour pour lui la conduit à mortifier actuellement telle passion qui la trouble ; elle se fait donc violence intérieurement par amour pour Dieu et remporte la victoire. L'âme n'éprouve pas d'attraits dans ce combat, parce que lutter contre ses vices est une chose pénible et amère; mais elle en retire un grand fruit pour la pratique de la vertu ; car après la lutte, Dieu Notre Seigneur vient la féliciter d'avoir triomphe, et il la remplit de consolation.

D'autres fois, après une oraison moins enflammée, l'âme se trouve très mortifiée et a grandement profité. La raison en est peut-être que l'âme aura été plus humble, plus soumise et abandonnée à Dieu; or, l'abandon à Dieu est un grand acte de mortification et d'humilité, qui prucure souvent de grandes lumières, beatrcoup de consolations spirituelles, et est cause de grandes réjouissances au ciel et sur la terre.

Quoique les consolations spirituelles soient une grande chose et une chose très recherchée, aujourd hui je n'en ai plus comme autrefois, et je ne les convoite pas. Je ne pense même pas à les rechercher, me sachant indigne d'elles et digne de l'enfer. Ce qui est le véritable régal de mon âme, ce

i. Jac, i, i7. « Tout don parfait Tient d'en haut. »

sont les contrariétés et les adversités qui me surviennent ; car, bien que je les ressente, je sais que L'âme en retire plus de fruit que des consolations et des choses relevées qui la remplissent du goût de Dieu. Ces épreuves méritent davantage l'estime de l'âme, parce que l'âme est assurée de plaire plus à Dieu en goûtant les amertumes du fiel que les dou. cours des consolations. Aussi met-elle toutes ses délices en cette vie h voir venir des contrariétés ; elle les sent bien quelque peu, mais elle s'exerce en présence de Dieu à les souffrir pour lui. Dieu la récompense alors d'une manière singulière, en l'instruisant plus à fond que dans les consolations ; et elle en vient à se réjouir de l'adversité, en l'estimant pour une plus grande faveur de Dieu que ses visites. Gutta cavat lupidem, non bis sedsœpe cadendo (1).

1. La aoulte d'eau qui tombe souvent sur la pierre, finit par la creuser. »

MEMOIRE écrit en janvier 1612.

ITT. Gomme elle recommandait à Dieu ses deux sœurs et lui demandait qu'elles n'allassent pas au purgatoire après leur mort, elle reçut cette réponse : «Je le le promets ; elles n'iront yas au purgatoire, mais au ciel » (1).

1T8. Un jour que cette personne servait la messe, elle renouvela ses vœux suivant sa coutume. Elle réfléchissait alors au bienfait humainement incompréhensible que Dieu lui avait fait, tant pour le corps que pour l'àme, en la retirant du monde et la faisant entrer en religion. De ce bienfait spécial elle rapprochait tous les bienfaits généraux qu'elle avait reçus de Dieu ; à cette vue, elle se sentit tellement redevable envers lui, qu'elle fut comme écrasée sous la multitude des faveurs divines et se reconnut incapable d'y répondre ; elle eut en même temps la connaissance de son néant, conçut une grande déiiance d'elle-même et demeura plongée dans l'abîme du compte redoutable qu'elle aura à rendre à Dieu pour tous ces bienfaits. Gomme elle s'entretenait avec Notre-Seigneur sur ce sujet, elle reçut cette réponse, qu'elle devait toujours se comporter en ceci avec une grande humilité, se mettreaux

i. Sa plus jeune sœur, nommée Antonia, mourut le 7 juillet 1614. Julienne la suivit trois mois après.

pieds de Jésus, comme elle a coutume de le faire lorsqu'elle est pressée par l'épreuve, c'est-à-dire avec une totale défiance d'elle-même et une confiance entière en Dieu; et faire en sa présence des actes voulus d'une grande confiance en lui et d'un parfait abandon. Dans cette extrémité en effet, Pâme ne trouve aucun remède en elle-même, parce que Dieu lui donne une trop grande connaissance de ce qu'elle est, etde son néant. Elle sort donc d'elle et se livre tout entière à son Dieu; alors elle trouve la paix, et le repos, la sécurité et la confiance qu'elle désire. Mais comme cette personne est très pusillanime en ces choses-là, qu'elle n'avance qu'avec crainte et tremblement, de peur d'être trompée; et d'offenser un Dieu qu'elle aime tant, Notre-Seigneur lui dit qu'elle n'avait rien à redouter, parce qu'en cela il ne peut y avoir d'illusion.

Notre-Seigneur lui donna cet avis après l'élévation, pendant qu'elle servait la messe ; il lui enseigna comment elle devait se comporter à son service. Or, lorsque Dieu, parlant aux âmes intérieurement, leur enseigne comment elles doivent le servir avec perfection, il leur montre comment elles doivent pratiquer cet enseignement ; à cet effet, il leur envoie des épreuves, parce qu'elles sont nécessaires pour leur faire pratiquer la vertu. Elles acquièrent alors, avec la grâce de Dieu, les différentes vertus, en combattant sous le regard de Dieu pour son amour ; en priant, en se mortifiant et en se domptant elles-mêmes. Après la visite de Dieu, vient donc l'épreuve, comme le dit Job : « Vous le visitez le matin, et vous l'éprouvez aussitôt » ; c'est afin que nous nous préparions à la lutte, sitôt que Dieu nous a visités, consolés et instruits. Car sans combat, il n'y a ni progrès, ni victoire, ni couronne, ni vertus, ni perfection, ni sainteté, ni gloire. Non coronatur,

nisi qui légitime certaôerit (1); il n'y a pas non plus' (Tiiiiitatioii de Jésus-Christ. Dieu éprouva donc bientôt après cette personne par un grand délaissement, afin quelle mit son enseignement en pratique. Cette tribulation lui tut salutaire ; elle léclaira et lui montra, en la fortifiant et en la désillusionnant, que le véritable service de Dieu et l'accomplissement de sa volonté consistent à souffrir des épreuves pour son amour. Lorsque, sur la montagne, Dieu montra à Moïse ce qu'il devait faire pour le servir, il lui ordonna de mettre à exécution ce qu'il lui avait enseigné. Jésus-Christ Notre-Seigneur est descendu du ciel pour nous enseigner le chemin du salut et de la perfection; et il l'a fait, afin que nous l'imitions en pratiquant ses enseignements. Quelque science que nous possédions, quoi que nous ayons lu ou entendu, si nous ne mettons pas en pratique les connaissances que nous avons acquises, nous ne ferons rien. Les prédicateurs et tous ceux qui enseignent, feront un grand fruit dans les âmes et avanceront eux-mêmes beaucoup dans la perfection, s'ils pratiquent ce qu'ils savent ; mais s'ils ne les pratiquent pas, ils ne feront de fruit d'aucune sorte : Qui autem fecerit et docuerit, hic magnus vocabitur in regno cœlorum (2).

479. Cendant les repas, cette persoune est quelquefois remplie d'une ferveur extraordinaire envers Jésus et Marie. Comme elle n'a plus de dents d'aucune sorte, ni petites, ni grosses, un jour on lui donna de la mie de pain; elle la reçut avec humilité et la mangea en toute simplicité, sans penser qu'elle allait contre l'obéis-

i, Tini., h, o. Le texte entier est : « Celui qui combat dans l'arène, n'est couronné qu'après avoir légitimement combattu. »

•2. Matth., v, 19. « Celui qui aura fait et enseigné, sera i-'rand dans le royaume des cieux. »

sauce. Mais il descendit subitement sur elle Unegrande lumière, qui lui découvrit qu'accepter cette mie de pain, était, contre l'obéissance; cela se passa comme s'il y eut eu là quelqu'un lui parlant à l'oreille et lui montrant la chose clairement. On ne peut en effet disposer d'aucune chose, ni donner ou prendre quoique ce soit de la maison sans l'ordre du supérieur : et c'est pour qu'on ne le lasse pas qu'il est ordonné qu'à table, si quelque chose manque à quelqu'un, celui qui est auprès de lui, en avertisse celui qui sert, pour qu'il y pourvoie. Le religieux ne doit ni donner, ni prendre quelque chose à tablé, parce que c'est contre l'obéissance. Ne lui donne-t-on pas en effet le nécessaire, et n'a-t-il pas fait à Dieu voeu d'obéissance, aussi bien dans les petites choses que dans les grandes? Depuis lors, cette personne n'accepte rien de qui que ce soit, excepté de celui qui sert, et elle est résolue à agir toujours ainsi, quand même elle manquerait de tout; elle ne reçoit même rien de celui qui est assis auprès d'elle, parce qu'il ne peut donner, et qu'ellenepeut recevoir. Ce que l'un des Nôtres a écrit sur la vertu d'obéissance vient bien à propos: Certains, observe-t-il, ont coutume de dire: « cela n'a pas d'importance, c'est peu « dechose ; ce n'estrieu » . Maisdes religieux semblables sont la peste de la religion ; car on ne doit pas considérer comme peu de chose ce qui déplait à Dieu; on doit au contraire estimer grandement tout ce que Dieu ordonne ; et en suivant une autre conduite, ce n'est pas à l'homme qu'on s'en prend, mais à Dieu lui-même. Oh ! combien déplait à Dieu l'obéissance raisonneuse t Au contraire, si le religieux, sans plus s'enquérir, exécute en aveugle l'ordre reçu, il montre une grande prudence, beaucoup de sagesse et de discrétion, parce qu'il fait la volonté de Dieu. Il n'a pas été appelé à la vie religieuse

pour discuter les ordres, ni pour les soumettre à un examen, mais pour les exécuter, en obéissant aveuglément, parce que Dieu ordonne et cria suffit.

L'obéissance est une chose bien relevée pour le religieux, puisque non seulement l'ordre vient de la main de Dieu, mais que c'est Dieu lui-même qui ordonne. Il n'y a donc pas à retrancher ou à ajouter une seule lettre à l'ordre de l'obéissance, mais seulement à se taire et à exécuter sous le regard de Dieu. Si je reçois un ordre, je dois môme rendre grâce à la divine majesté de vouloir bien se souvenir ainsi de son serviteur.

lOi. Cette personne reconnaît qu'elle a éprouvé dans sa vie spirituelle de ces choses que le monde loue, estime beaucoup et considère comme une marque de sainteté; comme sont les visions, les révélations, le don de prophétie ou les miracles; mais son avis est qu'il n'y a pas là de preuve de sainteté. La sainteté s'acquiert à un prix bien autrement cher. Il faut endurer de grands travaux et soutenir de longues et pénibles luttes intérieures, pour arracher, avec le secours de Dieu, les vices du cœur, y implanter les vertus et acquérir ainsi la sainteté. Quant aux visions, aux révélations et auxparolesintérieureSjjene sachepas qu'elles coûtent de peine, soit intérieurement, soit extérieurement ; c'est pourquoi, cette personne se comporte à leur énard comme si elle avait affaire à une ombre ou à quelqu'un qui serait non pas auprès d'elle, mais assez éloigné. Gomme elle ne sait pas avec certitude, ce qu'il en est, elle redoute avec raison d'être trompée ; de plu-, elle voit clairement que ces choses n'apportent pas de profit à l'Âme. Puisqu'il y a deux esprits, l'un bon, Fautre mauvais, elle évite toute erreur, en ne se fixant à aucune de ces choses ; mais elle se

pénètre de la crainte de Dieu ; ensuite, elle oublie tout, excepté ce qui est nécessaire pour rendre compte de ce qui s'est passé. Il lui est arrivé dans ces circonstances, de se demander si elle devait témoigner sa reconnaissance à Dieu, comme si la chose venait de lui; car elle ignore à quel esprit elle a à faire, et, si elle se trompe, c'est au démon qu'elle rend grâces, ce qui est un acte détestable. Aussi fait-elle comme celui qui chemine en oubliant tout ce qu'il laisse derrière lui. Ces choses extraordinaires lui paraissent dangereuses pour l'humilité, et inutiles pour pratiquer la vertu. Il faut les craindre et les fuir autant que possible.

lHâ. Dieu a donné à cette personne un très grand zèle pour le salut de toutes les âmes, et une grande compassion pour celles qui tombent en enfer; si ces sentiments augmentaient, elle en mourrait, car ils proviennent d'une lumière très vive qu'elle a reçue de Dieu sur les peines de l'autre vie. Si les hommes savaient ce qui s'y passe, il n'en est pas un qui offensât Dieu ; il n'en est pas un qui ne mourût d'amour pour lui. Cette personne, mue par son amour pour le salut du monde entier, s'offrait donc instamment à Dieu pour écrire des avis spirituels et les adresser à toutes les personnes du monde, afin de les aider à mieux servir Dieu 1) : de plus, pour empêcher qu'une seule âme fût condamnée aux peines élernelles et pour la délivrer d'un si grand mal, elle s'offrait à endurer avec la grâce de Dieu, aussi longtemps qu'il lui plairait, toutes les pein.s de l'enfer. Il lui semblait qu'elle n'y aurait pas de répugnance; qu'elle en ressentirait au contraire de

1. Alphonse découvre ici le motif qui le porta à écrire tant de documents spirituels : ce motif ne fut rien autre qnele zèle dont il était dévoré pour le salut et la perfection des âuies.

la joie, à cause de l'amour très fort et très élevé qu'elle ;i pour les âmes. Presque toutes ses oraisons et ses autres dévotions, tan„ de nuit que de jour, et ses communions sont offertes à Dieu pour cette lin, le salut du monde entier. Elle dit à Dieu : « Je consens à « souffrir, pourvu que ce soit avec votre grâce, toutes « les peines de l'enfer; si je puis ainsi obtenir que « personne ne vous offense et ne soit damné, que tous « les hommes vous servent avec un amour et une « reconnaissance sans bornes, et qu'ils vous possèdent « éternellement ; faites qu'il eu soit ainsi et que je sois « du nombre de vos zélés serviteurs. » Elle se met là dernière de tous.

183. Un chevalier de haut rang vint la trouver. Il avait un procès important et était sur de la justice de sa cause. Pendant que celle-ci se décidait, le chevalier n'osait, par respect humain; demander l'aumône à quelques-unes de ses connaissances. Cependant sa Famille, qui se composait de cinq à six personnes, mourait de faim : car elle n'avait d'autres ressources que celles que le procès devait leur procurer. A cette épreuve, sJen ajoutait une autre : il devait être mis le lendemain à la porte de chez lui. On lui avait bien offert, une maison à condition qu'il payât en entrant quarante livres ; et il avait accepté. Mais, comme il n'avait pas de quoi manger, il lui était impossible de trouver les quarante livres. On allait donc sûrement lui refuser cette autre demeure, pour la donner à quelqu'un qui payerait comptant. Quelle triste situa. ion pour lui et pour sa famille ! N'avoir ni où loger, ni de quoi manger ! Aussi ce chevalier était venu prier cette personne de le recommander à Dieu. Le vovant dans une aussi extrême

nécessité, elle se chargea de le recommander à Dieu et à la Sainte-Vierge; ce qu'elle lit avec beaucoup d'instances. Elle supplia la Très Sainte Vierge d'enlever elle-même l'obstacle qu'offrait le payement des quarante livres; car tout moyen humain, semble-t-il, faisait défaut. Or Dieu conduisit ce chevalier, comme par hasard, à une personne de sa connaissance. A peine lui eût-il exposé son besoin, que cette personne lui donna avec joie les quarante livres, et il fut tiré de peine, ainsi que tous les siens. Dieu trouve donc un remède, là où des hommes n'en connaissent plus. Qu'il en soit béni ! Amen ! Dieu le pourvut, lui et sa famille, non seulement d'une bonne somme d'argent, mais aussi des aliments nécessaires. Car ce bienfaiteur se chargea de le nourrir, tandis que jusque là ils avaient vécu d'aumônes secrètes. Que Dieu soit béni ! Amen !

184. Une autre fois, un serviteur de Dieu vint s'entretenir avec elle au sujet de grandes peines spirituelles el corporelles, qui l'affligeaient beaucoup; il avait une haute position dans le monde et voulait se recommander à ses prières. Elle le consola et s'efforça, avec l'aide de Dieu, de lui donner bon espoir. En outre, elle accepta de prier Dieu à son intention ; et comme la chose était importante, elle le fit avec beaucoup de ferveur. Pendant qu'elle priait, il lui fut dit par trois fois que ce serviteur de Dieu était déjà délivré et qu'il ne ressentirait plus cette peine. Quelques jours après, il vint, en effet, voir cette personne et lui dit combien il était content et joyeux du bien que Dieu avait opéré en son âme et son en corps; et je crois que la grande détermination qu'il a prise de changer de vie et de travailler à sa perfection et à celle du prochain, sera utile à la gloire de Dieu.

MEMOIRE écrit en 1612.

1S5. Un jour, cette personne qui aimait tendrement Jésus et Marie, éprouva un scrupule au sujet d'une pensée qui s'était présentée à son imagination. Dans ce péril, comme dans tous ses doutes et dans ses peines, elle recourut, suivant sa coutume, à Dieu et à la Très Sainte Vierge, et Pâme pleine d'angoisse, les supplia de l'éclairer et de l'aider toujours de telle sorte qu'elle souffrit tous les maux de ce monde, avec la grâce de Dieu, plutôt que d'offenser la divine Majesté; elle demanda même plusieurs fois à Dieu de tomber plutôt morte subitement ; car elle serait ainsi assurée de ne jamais offenser celui pour lequel son cœur était blessé d'un si vif amour. Tandis qu'elle recourait à Dieu et le priait de le guider et de l'instruire de ce qu'elle avait à faire dans ce tourment de conscience, ce souverain Maître daigna l'éclairer intérieurement et lui donner une grande confiance ; son àme, tout à l'heure si affligée, demeura dans une grande paix, avec la certitude que Die.u lui-même lui révélait qu'il n'y avait eu aucun péché dans cette pensée. Il y eut entre Dieu et son àme un entretien familier et tout amical : Dieu rassurait l'âme en lui disant que l'ordre du supérieur était le sien ; et l'àme voyait clairement en ce même Dieu qu'il en était ainsi; elle le voyait d'une manière spirituelle, comme si Dieu lui eût parlé distinctement en lui faisant lui-même le commandement. Elle fut ainsi parfaitement rassurée, pacifiée et consolée, Dieu lui ayant fait la

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grâce de changer sa désolation en consolation. Ceci se passa entre eux seuls, entre Dieu et son àme.

186. Cette personne s'est trouvée et se trouve encore quelquefois dans une telle sécheresse et une si grande désolation, qu'elle a bien vu que le secours de Dieu lui était toujours nécessaire. D'autres fois, elle est si favorisée et si consolée, si assurée de la gloire et de la grâce de Dieu, qu'il lui semble que ce serait pour elle un soulagement et même une fête de mourir à l'instant. De ces deux états, lequel vaut le mieux ? Dieu le sait, si ce n'était l'obligation où elle est de rendre compte de sa conscience, elle n'écrirait pas un mot de ces choses, mais elle les abandonnerait à la providence divine, en la priant de la préserver de tout péché, quand même il lui en coûterait mille vies.

18T. Il semble que les choses difficiles et pénibles qu'elle recommande avec ferveur à Dieu et à la Sainte Vierge pour la gloire de Dieu et le bien des âmes, réussissent ensuite mieux qu'elle ne le désirait, parce qu'elle ne cherche en cela que la gloire de Dieu ainsi que la plus grande consolation et e bien des âmes.

188. Un jour, pendant la messe (à laquelle cette personne est particulièrement dé vote), comme elle était un peu désolée, Dieu lui dit de se réjouir d'avoir à souffrir maintenant; et il lui promit de la consoler à l'heure de la mort. Ces paroles la laissèrent consolée, en lui donnant l'assurance qu'elle était dans l'amitié de Dieu et pouvait s'y reposer.

189. Elle rencontre quelquefois des personnes, soit de la maison, soit du dehors, qu'elle considère comme

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des anges. Elle dit alors à Dieu : « Oh ! si j'étais comme un tel I » Alors elle rentre aussitôt en elle-même et voyant qu'elle est de\ èoûe un abîme de péchés,et qu'elle mérite de subir toutes les peines de l'enfer,elle crie à son Dieu : « Seigneur, ne regardez pas qui je suis, ni qui j'ai été; regardez seulement votre miséricorde. Peccavi in cœliun, et coram te: jam non sum dignus vocari ftlius tîius(i\A\ez pitié de moi ! » Et elle trouve toujours un remède auprès de Dieu et de la Sainte-Vierge.

190. Un frère infirmier lui dit, de la part du P. Recteur, de ne communier que le dimanche (auparavant,, elle communiait, non seulement le dimanche, mais encore le mardi et le jeudi) ; elle obéit aussitôt et elle continuera jusqu'à nouvel ordre à ne communier que le dimanche. Quelques jours après, Dieu lui enseigna un moyen de communier spirituellement, aussi souvent qu'elle voudrait; elle sentait alors en elle, Jésus et sa sainte Mère ; cela se passait d'une manière très sensible: Jésus était du côté du cœur et la Sainte-Yierge du côté droit ; et au milieu, pour ainsi dire.se trouvait le frère Alphonse, qui les recevait dans son cœur, en taisant des actes d'anlour. Il s'entretenait ensuite avec eux en leur demandant instamment une humilité de cœur sans bornes, l'horreur de lui-même, la pureté de cœur pour toute sa vie passée, présente et future, un amour très embrasé pour Dieu et la grâce de mourir pour son amour.

191. Cette personne est si jalouse de la gloire de Dieu et si désireuse du salut des âmes, qu'elle embrasse le plus possible d'intentions dans ses prières. Gomme

i. Luc, xv, 18. « J'ai péché contre le ciel et devatit vous ; je ne suis plus digne d'être appelé votre fils. »

DE SAINT ALPHONSE RODRIGUEZ. 21o

elle ne peul traiter avec autant de personnes que les Pères, et qu'elle n'est bonne à rien, elle crie vers Dieu pour lui demander le salut du monde entier, et elle lui dit : « Faites-moi souffrir, pourvu que ce soit avec votre grâce, toutes les peines de l'enfer, si je puis ainsi Obtenir que votre Majesté ne soit point offensée, que personne ne soit damné et que nous jouissions tous un jour de vous après vous avoir servi avec une reconnaissance et un amour infinis ». La pensée de souffrir les peines de l'enfer pour cette fin, non seulement, ne lui cause pas de peine, mais lui donne de la joie, à cause du grand bien qui en résulterait pour les âmes et du désir qu'elle a, dans son amour pour elles, de leur procurer la possession d'un Dieu aussi bon. Enfin, elle demande à Dieu de lui plaire et de le contenter en tout. Elle éprouve quelque peine de ne pouvoir traiter avec les âmes de ce qui concerne leur salut ; mais elle s'en console en pensant que Dieu le veut ainsi. Qu'il soit béni de tout! Amen.

Ainsi je ne vaux rien et je ne fais rien pour ceux de la maison, ni pour cejx. lu dehors, ni pour moi.

193. Pour la nourriture, cette personne est tellement ruinée par l'âge, que c'est plutôt pour elle une pénitence qu'un plaisir de manger certaines choses, parce qu'elle ne peut plus les mâcher; en outre, ce qu'elle prend lui répugne tellement, que le repas pourrait s'appeler plutôt une cérémonie à laquelle elle est tenue d'assister ; mais c'est l'ordre de l'obéissance et elle l'exécute, bien qu'il lui en coûte autant que si elle avait à manger ce qu'il y a de plus infect.

Pendant le jour, je puis à peine me souffrir à cause de la mauvaise odeur de mon corps; je suis dans un tel état, que je me fais horreur à moi-même; je ne

trouve de saveur à aucune chose en ce monde. Mon seul plaisir est de m'entretenir jour et nuit avec mon doux Jésus et. ma douce Marie, et de leur recommander d'abord les intérêts des autres, ensuite les miens. Lorsque je m'abandonne à eux de mon mieux, de façon à être toujours et en tout, entièrement à eux et nullement à moi, je les trouve toujours bien disposés à mon égard. Dieu me fasse cette dernière ^ràce ; parce que, s'il me l'accorde et s'il prend soin de moi, tout tournera à sa plus grande gloire et au plus grand bien de mon âme.

MÉMOIRE écrit en janvier 1613.

19ît. Afin de rendre compte de ma conscience, je dirai diverses choses qui mj sont arrivées.

La Compagnie de Jésus est une chose si grande au ciel et sur la terre pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, que les autres ordres, quoiqu'ils soient très saints, sont comparables aux étoiles, tandis que la Compagnie est comme le soleil, qui est plus utile au monde que toutes les autresétoiles (1). Quoi d'étonnant

i. Dans le procès de béatification (In responsioue ad aniinad versiones, n° 247), à 1 objection que l'on fit à cette vision, à savoir, qu'elle était « odieuse, importune, due à un amour filial ex^e-sif pour son ordr ■'. et à ui.e saiuLe simnlicité », on répondit pu citant les exemples d'autres saints, et de doctes personnages, qui avaient donné a leurs ordres des éloaes semblables. Saint Bouayeuture el sainte M tr mérite de Cortone, à l'ordre (ie saint Françon ; Navnrre et Trullo. à l'or. Ire de saint Augustin; Saiut AntOiiin, a celui de saint Dominique. D'autre part, les éloeres que le Bienheureux donne à la Compagnie, ne se bornent pas a de pures louantes; ils vont plus loin el l'amènent à dire avec quel soin il faut l'auçmenler ; cela, dit-il, ne peut être obtenu que par l'imitation de Jésus, qui fut humble et obéissant jusqu'il la mort de la Croix.

11 faut observer aussi que, suivant le récit qu'il fit de celle vision au P. Torreus. le saint Frère n'exalte pas tant la Compagnie eu elle-même, lorsqu'il eu compare l'éclat à celui du soleil, el celui les autres ordres à la lumière des étoiles, que sou objet propre, lequel, suivant son institut, est de propager la Gloire de Dieu par le monde entier, de la même manière que le soleil illumine tout l'univers. « En comp-euaut par là, dit le P. Torreus, que la Compagnie loit parcourir le monde, jusqu à ce qu'elle le convertisse tout entier à Dieu. »

Finalement, la Compagnie 1 û fut représentée resplendissante, d" la même manière que fut présentée un j ur à saint I macc l'âme du P. Hoces, lorsqu'il le vit après sa mort, au milieu d'un pran 1 nombre de saints, plus resplen lissant de rloire que les autres. • Non qu'il fut plus saint, disait ensuite saiut Ignace, uni? parce que Dieu voulut le faire connaître à cette marqi e et le distinguer de tous les autres. » (P. Ribadeueira, vie de saiut Iunace, 1. 11, ch .p. vu).

quela Compagnie soit une chose si haute et si précieuse? N'est-elle pas la Corn agnie de J.'sm, H; Jésus n'en est-il pas le fondateur? C'est pour cela qu'elle est, parmi les au tresordres,ce qu'est le soleil comparé aux étoiles. Donc, puisque cette perle de la Compagnie est ce q i'il y a de plus précieux maintenant dans le moule pour procurer la gloire de Dieu et venir en aide aux âmes, avec quel soin continuel n'est-il pas nécessaire de travailler à l'accroître, à l'étendre et à l'empêcher de s'amoindrir !

Pour cela, il faut imiter son fondateur, le grand capitaine Jésus. Comme il fut humble et obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la more de la croix, il veut aussi <pie ses vrais enfants fassent tous leurs efforts pour l'imiter en ces deux, vertus et en tout le reste. A mesure qu'ils croîtront en ces deux vertus, l'ordre, croissant aussi, procurera une plus grande gloire à Dieu et un plus grand profit aux âmes des religieux et à celles du pro bain; mais dans la proportion que ces deux vertus feront défaut ; l'ordre reculera en arrière, parc»' q'»e Dieu veut la coopération de ses créatures. Avec la grâce de Dieu, la religion progressa en proportion de l'humble obéissante de sps membres, de l'obéissance aveugle, par laquelle on croit que ce que le supérieur ordonne eA le commandement de Dieu Notre- Seigneur, comme le du notre bienheureux Père dans sa let re sur4 l'obéissance. Suivant la mesure de cette ooéis^ance de oi a eugle, on garde les vœux avec plus ou moins de perfection ; suivant cette mesure, l ame croit en sainteté et l'ordre aussi. Si, au contraire, cette obéissance de foi aveugle manque, le religieux et la religion reculent eu arrière, et il est posjible que, à l 'heure de la moi\, après beaucoup de souffrances, le religieux se trouve avoir peu nu rite

f>E SAINT ALPHONSE RODRÏGUEZ. 219

devant Dieu, Lan lis que son mérite eût et' très grand s'il avait pratiqué l'obéissance de foi aveugle penlant sa vie. Il ne p Mit y avoir epikeia, parce qu'il suffit que le commaniement soit de Dieu Noxe-Seigneur, pour qu'on ne-fas^e pas autre chose que ce qui a été ordonné. Ce que Dieu ordonne, doit être observé ponctuellement, sans que l'on manque à la rè^le ou à l'obéissince sous prétexte de charité; parce que l'on doit plus de respect à Dieu qui a commandé la chose, qu'à un homme quelconque, quand même ce sérail pour lui faire plaisir ou par raison de charte ; c'est une plus grau le charité d'ob'irà Dieu et de lui plaire que de plaire aux hommes. Que serait-il arrivé à Abraham, si, lorsque Dieu lui donna l'ordre de prendre son fils et de le tuer, il avait usé d'épikeia; s'il s'était mis à argumenter a^ec Dieu, en jugeant qu'il valait mieux user de charité à l'égard son fils que d'obéir à Dieu; si enfin il lui avait dit : « Seigneur, ce que vous m'orlonuez ne se peut faire, parce que c'est contre la charit '•. » Mais parce qui", sans avoir égard à sa ten dresse pour son fils, il pensa uniquement à exécuter l'ordie qu'il avait reçu de Dieu, il eut un mérite extrême à ses yeux. Il n'eut pas mérité ainsi, si usant d epikeia et prétextant la charité à Fégard de son fils, il n'avait pas exécut' l'ordre de Dieu; au contraire, sa désobéissance eut été punie. On voit parla quelle grande chose est l'obéissance aveugle, qui croit que c'est Dieu qui commande, même lorsqu'il semble (pie l'ordre est entièrement contraire à la charité, comme dans le cas d'Abraham La charité consiste à obéir à D;eu et à faire ce qu'il ordonne, en ne voyant que Dieu ; c'est pour cela que la renie dit avec raison, de ne pas obéir, là où il y a péché. S'il venait a la porteri;' un pauvre affamé, qui deman làt l'aumône et que quelqu'un, se trouvant à la porterie, allât, sans

ordre ni permission, prenlre un pain à la panneterie et le lui donnât, assurément il n'agirait pas bien, car il irait con tre l'obéissance !

Or, celui qui pren 1 quelque chose à table, du pain ou quoi que ce soit, et le d nne à celui qui n'en a pas, manque autant à la règle et à l'obéissance que celui qui donne du pai i à ce pauvre. A table, si quelqu'un manque de quelque chos ', qu'il le reçoive de celui q'ii peut le lui donner, c"est-à dire de celui qui sert ; et si on l'oublie, il se contentera de ce qu il a actuellement et de ce qu'il a déjà pris. Mais si c'est une faute de donner à un pauvre, qui est dans une plus pressante nécessité, c'en sera une plus grande de prendre quelque chose à table, et de le donner à celui qui a toujours plus qu'il n'a besoin. On manque d'ailleurs ainsi à la règle, qui dit de ne donner, ni de pre idre quoi que ce soit.

La plus grande charité c'e,t d'obéir à Dieu ; le contraire n'est pas charité; et si on y regar e de près, c'est cruauté; l'homme fait ce qui lui plait, non ce que Dieu ordonne. Qu'on considère ce qui arriva à Saiil ; il usa de cette sorte de charité, en donnant la vie à ce roi qu'il prit à la guerre, contrairement à l'ordre, qu'il avait reçu de Dieu, de tout passer au fil de Pépée. Parce qu'il n'avait pas obéi, Dieu le châtia; il fit une triste fin. On voit par là qu'en fait d'obéissance, il ne 'àut ni ajouter, ni retrancher une lettre, mais exécuter ce que les paroles disent, afin de ne pis êire châtié comme Saùl. Q jelle est la distance entre Dieu et moi ? Elle est infî* nie ; il me faut donc obéir à Dieu et cherchera lui plaire plus qu'à moi-même, plus qu'à n'importe quelle créature que ce soit.

19 \. J'ai souvenir d'un petit Frère qui vint se plaindre à moi, de ce que, ayant été par deux fois

demanderai! Supérieur, après lui avoir exposé ses difiicult's, de lui dire clairement ce qu'il voulait qu'il lit, le Supérieur 1« laissa tout troublé et inquiet, sans lui donner d'explication. Le F rè/e inédit qu'il aurait voulu que le Supérieur lui dit : « Faites ttdle chose. » De ce:te manière lecomman lemeui aurait éié clair, l'obéissance aisée; il eit été consolé et ne serait pas demeuré triste et troublé, sans pouvoir prendre un parti (1).

J'ai passé bien souvent par ces perple\it's relatives à l'obéissance. Par exemple, je ne savais pas si ce que me disait le supérieur était un ordre ou non (parce que le supérieur parlait d une manière obscure, tandis que l'obéissance dit clairement : « faites telle chose », « ne le laites pas » « allez ou n'allez pas »). Je crois que tous les religieux éprouvent aussi de grandes inquiétude, si on ne leur commande d'une manière bien claire comme ceci : « Faites ou ne faites pas tel'e chose. » Cette manière de faire, p'-ocure une plus grande gloire à Dieu, et aussi une plus grande paix et plus de consolation à tous les membres en religion ; car nous sommes tous hommes ; et parce que les ordres

l. Ce passage n'est pis clair dans le test* espagnol ; on le saisit mieux à l'ai le de ce que le Saint enseimie à un autre endroit Oome III des ()b> as l'spiriiuules, p 41 1 , au si. jet de la clarté avec laquelle 1h« supérieur? doivent commander. <• Faire ce qu'or 'onue le supérieur, dit il, c'est obéir; le supérieur O'iioune lorsqu'il dit: « Faites ceii ou cela » « ;i11pz - « n'allez pa-, » « iip fiiitps p-is ce i ou i.ala, » • allez à V 1 end-oii; » « n'allez r»"s. » 11 faut que le s> péiieur dise clairement de faire ceci on de i e pa> le f;iiie ; et qu'il i e prie pas niais qu'il couimai.de *»i, le> supérieurs parlent quelquefois d'une manié e si ob-enrp, que l'inférieur ne peut dét-i miner si ce qu'a dit le supérieur, fsl matière ou non d'obéissance : et cela lui donne de 1 inquiétude et du trouble, parce qu'il voudrait être fixé, et ne sa" quel p-irti p eudie S il recourt au si péri<»ur, celui ci ne lui répon l pas clairement. « Faites telle chose » ou « ne la faites pas » 'car il est naturel à certains hommes de ne savoir se résoudre,)! s expliquer . L'inquiétude, qui eu résulte dans la relipioii, est très dommageable, à l'uv. ncement des inférieurs dans la perfection, etc. »

sont le plus souvent donnés d'une manière indécise et obscure, au lieu d'être bien clairs, il se peut qie leur exécution, mêlée d'inquétude, ait peu ou point de valeur devant Dieu. Avec l'obéissance de foi aveugle, chaque religieux est en sûreté et il avance dans la perfection ; il obéit à Dieu, non à l'homme, parce que c'est Dieu, qui orJonne; et suivant la mesure de l'obéissance de ses membres, Tordre tout entier croît en sainteié, en é liliant pran lement ceux du dedans et ceux du dehors. Mais, sans l'obéissance de foi aveugle, il n'y aura de progrès, ni pour eux, ni pour ceux du dedans, ni pour ceux du dehors.

198. R'en dans la vie religieuse n'élève davantage un religieux à la plus haute perfection, que l'obéissante de foi aveugle; la voix de l'obéissance est celle de Dieu, quivos audit me audit [l). Gg que le supérieur ordonne, est le commandement de Pieu Notre- Seigneur; et celui q ii n'obéit pas, résiste à Dieu. C'est comme s'il disait : « Seigneur, je ne veux pa=; tare ce que vous m'ordonnez, mais ce que je veux». Que peut-il y avoir de plus élevé, de plus prérienx, de plus agréable à Di u, que de faire sa volonté? Et ceux-là l'ont sa volonté qui obéissent en aveugles. Vos amici mei eslis, si fecerilis, quœ prœcipio vobiï [2). Non Qmnis qui dicil mihi : Domine, Domine, inhahit in regnum cœlnrum; sed qui farit volanialcm Pulris mei, qui in cœlis est (d). L'obéissant est celui qui l'ait la volonté de Dieu.

1 Lnfv, x, 16. « Qui voue écoute, m'écoute. »

2 Joui . xv, 14. « Vous êt<-.s uj'-s uuiis, si vous faites ce que je vous or loin. e. »

3 MUIli , vu, 21. « Ton? ceux qui me n"i«ent : SaHrnenr, 8<ûpueur, u'eulreruiil ns '.in- le royaume des cieuz ; iumi» uviui-là y enlrerj, qui fait la voloulè Je mou l'ère, q^i est duus les deux.

Autant un religieux s'éloisme de l'obéissance aveugle, autant il s'éloigne de l 'accomplissement de la volonté de Dieu, po'ir suivre son propre jugement et faire sa propre volo té. En cette oVussan^e se t*ouve la souveraine prudence, la ha^ie sapres^e, le discernement le pl'is profond, la |dns fidèle imitation de J 'sus-Christ Notre-Seigneur, qui s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mon de la croix. Lorsque le religieux quit era cette vie, Dieu lui demandera : « A qui as-tu « obi, à moi on aux hommes? Tu m'as fait vœu « d'ob'issance, et alors que tu devais m'obéir, tu as « eu plus d'égard et d'attention pour les hommes que « pour moi, en manquant à l'obéissan e. D's-moi, « quelle différence y a-t-il entre moi, qui suis ton « Dieu, et l'homme? Su ement, elle est infinie. Donc « su aurais dû m'estimer infiniment plus que l'homme « ou que toi-même; tu aurais dû m'obéir; tandis que « tu as estimé les hommes plus (pie moi ; tu ne m'as « pas obi, afin de leur plaire ou de te plaire à toi- « même. » Que répondra le r liirieux ? Nous n'aurons alors qu'à trembler devant Dieu, si nous ne triomphons maintenant de tout obstacle à l'obéissance, puisque nous avons fait vœu d'obéir.

196 Afin de rendre compte rie ma conscience, je dirai ce qui s'est passé entre Dieu et cette personne, au sujet de l'obéissance. Cette personne était si altentive à obéir Rvieugl.'ment, qu'un Père lui dit qu'elle obéissait comme unàne; et elle était parfois persécutée par quelques personnes pour le même motif. Se voyant si souvent en bute à des perse ut ion s, parce qu'elle n'obéissait pas sui ant le poût des autres (ce qu'elle faisait parce qu'elle vo va h clairement que c'eût é,é désobé.r), elle prit le parti de traiter la chose avec Dieu. Remplie de

zèle pour sa gloire et pour l'obéissance, elle recourut à lui avec beaucoup de ferveur, et lui demanda instamment de lui faire voir si elle se trompait en obéissant ainsi en aveugle, en exécutant, pour lui obéir, les ordres qu'elle avait reçus ; et elle le supplia de la détromper, si elle était dans l'erreur (1).

Je rapporte ce qui arriva à celte personne, afin que l'on voit combien plait à Dieu l'obéissance aveugle, par laquelle on croit que ce que le supérieur ordonne à l'inférieur, est l'ordre de Dieu Notre-Seigneur ; ce fut Dieu lui-même qui enseigna à cette personne à obéir, et cette faveur si précieuse remplit son àme de consolation. Elle reçut en effet de Dieu une très grande lumière sur

i. Ea matière d'obéi=sance, dit le P. Colin, il semble qu'Alphonse ne î-avait pa raisonner et sou entendement ne lui servait qu'a = aisir simplement ce qu'on îui ordonnait; la volonté se mettait aussilôi a l'exécuter avec autant de promptitude et de cécité, que s'il n'avait pas réfléchi. C'est pourquoi une personne très ".rave, qui dirigea le Bienheureux peudant un praud nombre d'années, lit que, avant de commander quelque chose au Fi ère Alphonse, il fallait réfléchir un moment aux conséquences qui en résulteraient, par e qu'où éuit certain qu'il accomplirait l'ordre au pied de la lettre, sans se laisser arrêter par rien ». (P Colin, 1 1, chap. xiv).

Afin que personne n'appelle imprudente, l'héroïque obéissauce d'Alphonse, nous renvoyons a sa doctrine, sur ce qu'il appede « le mystère 'es vertus. » « Toutes les vertus parfaites, lit il, ont dans l'âme, où Dieu les implante, un «raud mystère, qui ne peut êfe oomu que des parfaits, de ceux a qui Dieu le fît connaître et de celui qui possède ces vertus. Ce ^my-lère est un mystère de charité: la charité fait que l'Ame opère l's choses lièroîq es et très h&utes selon Dieu, choses que ne pèuètreut pas tous ceux qui les voient; parfois au contraire, elles sont considérées comme des imprudences et des folies, parce qu'on ne pénètre pas le mystère ; et eu ceci même, les serviteurs de Dieu perdent souvent les étriers. » (Voir le tome 111 des Ob'-as e&pirituales, i>. 732.)

Mais afin qu'on ne pieuue pas occasion d ©ce qui précède pour commettre de vra es imprudences, qu'on fasse attention à ce qu'il dît ailleurs, en traitant le même sujet : « Ceci appartient à la vertu parfaite Celui qui, Sans l'avoir, se risquerait a faire ces choses, pourrait offenser Dieu. 11 e>t donc né.ees-aire, pour pratiquer ces actes, d'avoir la vraie et parfaite vertu, qui éclaire l'âme et la fait acir selon Dieu vertueusement, et no\v d'une manière vicieuse. » {Ibid., p. 748.)

l'obéissance, lumière à l'aide de laquelle elle voyait clairement, en Dieu même, comment l'ordre du supérieur et la voix, qui le dicte procèdent île Dieu, «t non de l'homme, suivant ces paroles : Qui vos audit, me audit (I) La chose se passe comme pour les anges, qui obéissent aveuglément à Dieu lui-même. Dieu implanta donc ainsi en son àme et établit solidement, en son cœur cette grande vertu, comme un cachet, qu'il imprima avec tant de force qu il lui semblât qu'elle nepournit faire autre chose que d'obéir, quan l même le monde entier serait contre elle. Dieu lui donnait une grande assurance que c'était lui qui commandait ; et en obéissant, de cette manière, aveuglément, elle connaissait que c'était Di -u qui lui donnait un comuia idement, et qu'elle ne pouvait faire autre chose. Nulle difficulté, nulle épreuw, le mon leenJer se leverait-il contre elle, ne pourrait la Caire se départir de cette obéissance à son Dieu, qui lui commande par l'homme : Qui vos audit, me audit. VoW des années qu'elle est dans cet .e disposition, et elle croit qu'elle y demeurera jusqu'à sa mort, avec la grâce de Dieu.

Je le demande : L'or Ire de l'obéissance est-il, oui ou non, l'ordre de Dieu ? Assurément, il lest. Mais alors pourquoi ne renonçons-nous pas au mon 'e tout entier pour obéir à Dieu, sans aucun raisonnement? Il surfit que D:eu orlonne;et si quelqu'un n 'exécute pas l'ordre, il est dans Terreur, en faisant sa volonté, non celle de Dieu. Qui donc, en recevant un ordre de 1 obéissante, osera se mettre à discuter avec Dieu, à chercher s'il veut la chose suivant la lettre ou d'une autre manière? Un semblable r.-luieux. suit sa propre volonté, au lieu d'obôir aveuglément ; il veut se conduire par son

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