VI. Le 3 juin 1617, en me rendant compte de sa
conscience, le Frère Rodriguez me dit que depuis un grand nombre d'années, il récitait eu guise de prière et avec une grande consolation, certaines paroles que Notre-Seigneur lui avait inspirées ; il les disait bien des t'ois le jour et la nuit, sans y manquer un seul jour et même ordinairement plusieurs fois chaque heure. Il ajouta que ces paroles sont, au commencement de son oraison, comme l'exposition du sermon ; à la lin, comme la péroraison; au milieu, comme les mouvements, pour réveiller l'attention; pendant le jour et la nuit, alors qu'il se tient sans cesse en présence de Dieu, elles sont comme son oraison jaculatoire. Ces paroles sont les suivantes : « Jésus et Marie, mes deux amours, faites-moi la grâce que je sois tout à vous et nullement à moi, comme si je n'existais pas. »
VII. Il m'exposa aussi comment il avait longtemps souffeit autrefois, ce que je savais déjà ; il me dit qu'il avait passé des mois dans de graves maladies corporelles et en même temps dans une grande sécheresse d'esprit ; mais que, actuellement, il ne comptait pas pour une maladie ce qu'il éprouvait ; il était, il est vrai, comme un mort qui ne peut remuer ni les jambes ni le corps ; inerte et lourd comme du plomb, il n'avait même pas la force de mouvoir un pied pendant qu'on l'habillait (il avait alors quatre-vingt-cinq ans) (1) ; les jambes, les reins, l'estomac et presque tout le corps le faisaient toujours souffrir; mais si ces souffrances le quittaient, disait-il, il se trouverait sans aucun doute dans la désolation, tandis qu'il était dans une consolation perpétuelle, et que, toutes les fois qu'il le voulait et autant qu'il le voulait, il pouvait s'entretenir avec
1. Suivant le P. Michel Julian, recteur, il avait alors 87 ars, comme on l'a remarqué au commencement du mémoire de lti04.
Notre-Dame* Il trouvait celle-ci au ciel, toujours à la m 'me place, vêtue de la mêifoe manière ; et g] .le le recevait toujours avec le même visage, d'un air joyeux et bienveillant. Il traitait avec elle tout ce qu'il voulait, et se retirait toujours satisfait de son accueil. Notre- Seigneur éiait là aussi, près de Notre-Dame, quoiqu'il le vit avec moins de clarté et d'une manière plus obscure : et tout ce qu'il demandait à la sainte Vierge, il le lui accordait. Le PèreMichel Julian, alors recteur de ce collège de Majorque, était au lit, gravement atteint delagoulte; les médecins élonnés du grand mouvement d'humeurs qu'il éprouvait et de la violence de sa fièvre, disaient qu'ils n'espéraient pas le voir rétabli avant un mois. Le Père pria le Frère de le recommander à Dieu et à la sainte Vierge ; Alphonse le fit et la sainte Vierge lui répondit: « Qu'il ne craigne rien, je me charge de lui ». Le lendemain, à la surprise du médecin et de tous ceux de la maison, il se trouva guéri. C'est donc avec raison que le Frère assure que tout ce qu'on lui demande, tout ce qu'il désire luimême, il le négocie avec la sainte Vierge, et qu'il est toujours écouté. Et faciès ViStrœ non confundenlur.
VIII. Il y a environ deux mois et demi, une chose semblable m'arriva, à moi qui écris ces lignes. Je tus pris d'une forte fièvre et d'un mal extraordinaire ; le mal continuant, je prévis (ayant beaucoup]d'expérience de mes maladies), que je serais malade pendant tout le carême; tel fut aussi l'avis du médecin. 'Gomme durant le carême je prêchais dans notre église] les dimanches soir, je dis que j'étais^certain de ne pou voir," continuer jusqu'à Pâques ; et même que, d'après le cours de ma maladie^ je ne me lèverais pas à Pâques (le médecin le
pondait comme moi). L'infirmier, qui me soignait, avant «lit au Frère Alphonse «pic j'étais mahi Lej très malade: « Jé^is ! très malade! » dit tout effrayé le Frère Alphonse; puis il dit à l'infirmier: « Le Père veut que je le recommande à Dieu. » Le bo i saint n'y mit pas de retard. Gela se passait le soir; je m'endormis bientôt; et, peu d'heures après, je m'éveillai guéri et bien portant. Le méfecin vint ave- l'intention de me soigner, et tut tout surpris de me trouver en bonne santé ; il me dit cependant de ne pas me lever de peur que le mal ne revint ; mais moi, me trouvant plein de force et de joie; et jugeant que ma guérison était surnaturelle, je ne m'inquiétai pa? de ce qu'avait dit le médecin, et me levai aussitôt. Il y a bon nombre d'années que je n'ai eu une santé aussi excellente et se soutenant aussi bien que celle dont je jouis maintenant: Grâces en soient rendues à Notre-Seigneur I
IX. L'autre jour (c'était le 17 août 1617), en me rendant compte de sa conscience, il médit que, durant l'action de grâces après la communion, il se trouvait aussitôt eh esprit au ciel, en présence de la Très Sainte Trinité; il était entouré d'un grand nombre d'anges, d'archanges et «le saints ; une grande gloire l'environnait ; alors il rendait à Dieu des grâces infinies de ce que, étant le Seigneur de tant de gloire et d'une telle majesté, il avait daigné venir le visiter, lui, une si vile créature ; puis il demandait des grâces pour lui et pour ceux qui s'étaient recommandés à ses prières, et Notre- Seigneur se montrait favorable. Il me dit aussi que, dans le temps passé, presque tous les jours il était ravi en esprit le matin et le soir. Une fois, entre autres, le jour de l'Assomption, après qu'il eut communié, la sainte Vierge le prit dans ses bras, et le présenta au
Père éternel et à toute la Trs Sainte Trinité ; la Sainte Vierge avait d'un côté l'ancre gardien du Frère et de l'autre son saint patron. 11 remarqua beaucoup que tous les saints et tous les anges, ceux-ci non moins que ceux-là, étaient connus de lui, comme s'il eût vécu et traité, toute sa vie, avec chacun d'eux ; en outre, il les voyait tousaussiparfaitement que s'il en avait vu un seul en ne regardant que celui-là, sans s'arrêter aux autres ; enfin, en chacun d'eux il voyait tous les autres ensemble.
APPENDICE