‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 10 sur 48 · IL REFUSE LA DÉCORATION QU'IL A MÉRITÉE · texte numérisé non relu

IL REFUSE LA DÉCORATION QU'IL A MÉRITÉE

Mon confrère Francisque Sarcey n'est pas le seul écrivain français qui ait reçu la circulaire de l'Entrepreneur de décorations méritées. J'ai eu également l'honneur d'être distingué par le Belçe facétieux et bienveillant dont la vocation paraît être de reparer les bévues de notre Grande-Chancellerie. Mais, hélas ! il est aussi mal tombé avec moi qu'avec le lundiste du Temps, et je n'ai véritablement pas un sou de disponible en ce moment pour acheter de la Légion d'honneur.

D'ailleurs, puisque des confrères distingués, tels que MM. Alexandre Dumas, Henri Meilhac et Georges Ohnet, doivent, à l'occasion du premier de l'an, mettre cette fleur aux lèvres de

leurs boutonnières, je me déclare suffisamment fleuri en leurs personnes solidaires, et, levant mon verre à leur santé, je bois ce qu'il y a dedans pour la mienne. Eux, au moins, ils n'ont pas eu besoin de recourir à l'Entrepreneur bruxellois : le coquelicot leur est poussé tout seul, du droit qu'il a de se plaire sur les vieilles murailles.

La littérature française contemporaine est très nettement divisée en deux camps : ceux qui croient qu'elle est un métier d'abord; puis ceux qui croient qu'elle n'est qu'un art.

Ceux qui croient qu'elle n'est qu'un art sont des gens qui payent mal leurs termes. On les reconnaît à une sorte de nomadisme étrange, grâce auquel ils demeurent tantôt à un bout de la ville et tantôt à l'autre bout, parfois sous les ponts seulement. Leurs relations les plus suivies sont celles qu'ils ont avec les huissiers de leur temps. On les trouve assez souvent à demi morts de faim, de froid, de désespoir, à la porte d'un journal, d'un libraire ou d'un théâtre. Ce sont les Maltilàtres.

Quant aux Bienfilàtres, ils sont d'une autre espèce. Intelligents aussi, mais beaucoup moins, ils ont soin d'entrer dans la vie avec un nom

tout fait, cinquante bonnes mille livres de rentes et des relations imposantes. Comme, de leur propre aveu, ils ne sont pas fichus d'exercer un autre métier, ils adoptent celui des lettres, qui n'est pas plus difficile qu'un autre, si l'on sait se contenter de peu, et les voilà partis à la conquête du bonheur.

Autant les premiers sont rares, autant les autres sont nombreux. Il convient de s'en réjouir, et non pas de s'en lamenter. Voici pourquoi. Si les Malrilàtres (ceux qui croient qu'elle est un art) étaient forcés de faire la besogne des Bienfilàtres (ceux qui pensent qu'elle est un métier), les Malrilàtres seraient bien embarrassés. Aux choses que le public demande, que le succès récompense, que l'Académie couronne et que le gouvernement décore, vous ne trouveriez pas un Malfilàtre, non seulement disposé, mais apte à plaire à de pareils juges, à les satisfaire, à leur remplacer la bienrîlàtrie nécessaire.

La société est bien faite, allez! Ceux qui veulent la démolir ont tort : car tout y est logique et s'enchaîne. D'ailleurs, elle ne trompe personne. Les Malfîlàtres le savent, et jamais vous ne les entendrez protester contre une destinée qui est la leur, qu'ils ont acceptée fran-

chement et qu'ils bénissent encore à l'hôpital. Observez un Malfilâtre en proie à l'huissier. Il est charmant, gai, jovial, plein de saillies heureuses. Il se sent dans sa fatalité propre. C'est le poisson dans l'eau, l'oiseau dans l'air, le poète dans la saisie. L'huissier aussi est à son aise. Souvent ils vont prendre un petit verre ensemble, parfois aux frais de l'huissier, souvent aux frais du Maliilàtre. Car ils se sentent créés l'un pour l'autre. Leurs vies se mêlent. Ils auront passé sur la terre, côte à côte, lui chantant, et lui saisissant !

Supposez, au contraire, qu'à la place de l'huissier familier ce soit un cuirassier à cheval qui se présente chez le Maliilàtre, un cuirassier envoyé par le gouvernement, c'est-à-dire presque par la préfecture de police, et que ce cuirassier apporte de la Légion d'honneur, passementerie militaire, au malheureux « qui croit qu'elle est un art ». Fou de terreur, éperdu et crovant qu'on veut le faire colonel, le malheureux « qui croit qu'elle n'est qu'un art » s'enfuira à toutes jambes et ira rejoindre son camarade l'huissier au prochain mannezingue, où il se repose de saisir.

Il en ira tout différemment pour le Bien fi-

làtre, et là brille ce qui les distingue. Le Bienfîlàtre attend toujours le cuirassier. Comme il croit que c'est un métier et comme il exerce ce métier très honorablement, il s'étonne toujours que le gouvernement (presque la préfecture de police) ne le félicite pas de l'honorabilité avec laquelle il l'exerce. Tous les matins, il dit à sa femme : « C'est pourtant un beau spectacle que celui d'un gendelettre qui paye exactement son terme, ses contributions, qui a pignon sur rue et qu'on s'arrache dans les salons. Qu'est-ce que fait donc le gouvernement de ne pas s'en apercevoir?... » Et on cuvre la fenêtre pour voir si le cuirassier est enfin à la porte.

Le Bienfilàtre a raison. A chacun son salaire. Le gouvernement, l'Académie, les ministères, tous les corps constitués se doivent d'encourager la bienfilàtrie dans les classes oisives. Ils ont mission de l'opposer à la vie de débauche, de jeu, d'hippomanie qui dévore la haute société. Considérée comme métier, la littérature est un état tranquille; elle retient l'homme à la maison, refrène ses velléités de mécontentement social, d'opposition; elle propage le commerce du papier, celui de l'imprimerie, des théâtres. On sait par elle où en est l'instruction

publique, l'état moral et intellectuel delà bourgeoisie. Enfin, elle rend des services immenses, cette bienfilàtrie, et c'est bien le moins que ceux qui l'exercent désirent être récompensés et passer pour des colonels, puisque cela leur fait plaisir d'être pris pour des colonels.

Il est bien entendu que ces réflexions ne s'appliquent en aucune façon à MM. Alexandre Dumas, Georges Ohnet, ni surtout à Meilhac, qui est un Malfllàtre déclassé. Mon camarade Georges Ohnet croit qu'elle est un art et ce n'est pas sa faute si le public se méprend sur ses intentions. Je trouve cependant que depuis quelque temps, il s'excuse trop de la confusion; on finira par croire qu'il en souffre. Quant à M. Alexandre Dumas, il est des deux écoles, et c'est sur l'àne de Balaam qu'il s'achemine vers le beau idéal et pratique.

De telle sorte que l'Entrepreneur de décorations méritées n'a pas eu, en créant son entreprise bruxelloise, un concept bien net de la situation, — qu'il me permette de le lui dire. Les Malfilâtres ne méritent jamais la croix. Ils ne font rien pour la mériter. Dieu les en a créés indignes. S'ils avaient de l'argent pour l'acheter, ils commenceraient par le gaspiller en

parties de campagne, avec de belles filles, ou à se payer des cravates de soie exubérantes, pareilles à des pivoines scandaleuses, ou à se monter une cave, ou à louer un théâtre pour y représenter Shakspeare. Mais jamais ils ne songeraient à acquérir de l'ordre national. Ils n'en comprennent pas l'usage. Et quant aux autres, l'entreprise de l'Entrepreneur est une superfétation, attendu qu'un Bienfilàtre est toujours décoré, tôt ou tard, par la force même des choses, et qu'il jugerait stupide de « casquer » pour obtenir un avantage qu'il aura pour rien, sans se déranger, sans bourse délier, à l'heure dite et prévue par les prophètes.

Il n'en est pas moins très agréable de vivre à une époque où la création de pareilles agences est un fait possible, publiquement avoué et popularisé par des circulaires, d'ailleurs décemment affranchies. Nous inspirons vraiment des sympathies précieuses aux capitalistes, et je vois là comme une revanche de i83o. J'ignore quelle sensation a pu éprouver le bon Sarcey à la réception de cette circulaire par où il apprenait qu'il y avait, en Brabant, un homme inconsolable de la virginité de sa boutonnière et résolu à la dépuceler à prix d'or. Pour mon compte,

j'en ai été touché jusqu'aux larmes, tout en regrettant un peu que ce fût le même. Seulement, je prie instamment ce justicier de s'en tenir là. J'ai des enfants que j'élève dans le respect de nos admirables institutions, et une nouvelle circulaire pourrait tomber sous leurs yeux. Elle troublerait toutes leurs idées sur le fonctionnement de ces institutions. Avec la logique propre à leur âge, ils seraient capables d'aller à l'un de mes amis, fraîchement décoré, et de lui demander : « Combien cela t'a-t-il coûté? » L'effet serait déplorable.

D'autre part, mes enfants me croient pauvre; mais s'ils savaient que je le suis au point de ne pouvoir, même pour mes étrennes, acheter quelque chose d'aussi bon marché que du ruban de la Légion d'honneur, au prix où il est à Bruxelles, ils seraient pris d'un chagrin profond et ils finiraient par me mépriser. Et cependant ils ont en joujoux, aujourd'hui, la valeur... d'une grand-croix de l'Ordre.

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