‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 11 sur 48 · IL SE PRESENTE A L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

IL SE PRESENTE A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Tenez, je commençais à être las de ne pas en être! Le fauteuil d'About est vacant: je « m'y » présente.

Trois fauteuils sont vacants ; trois, c'est plus qu'il ne m'en faut, et je n'en veux qu'un, le bon.

Celui de Victor Hugo est retenu par Leconte de Lisle. Après vous, patron! Succéder à M. de Noailles. c'est trop dur, à cause du discours. Car, enfin, il faut dire quelque chose dans un discours. Reste le fauteuil d'About.

Je « m'y » présente.

Mes rivaux sont-ils sérieux ? Non.

M. Léon Say? Il a les Débats, soit, mais il

n'a pas le Chat-Noir! Vous riez ? Le Chat- Noir, c'est l'opinion publique. Les Débats, c'est l'opinion personnelle. D'ailleurs, Victor Hugo l'a reçu sur une jambe, et ça lui a fait du tort, à Léon Say!...

Gustave Droz? Sous l'Empire, il eût passé comme une lettre à la poste ! Avoir eu devant soi dix-huit années de corruption, et n'avoir pas su en profiter!... Nous sommes à Sparte, à présent! J'ai des chances.

Cocher, à l'heure.

Irai-je d'abord chez Coppée ? On dit qu'il est devenu poseur!... Oh! il me la ferait à l'immortalité, à moi, qui sais où il prend ses bocks ! Allons, un petit mot suffira, ou je dis tout/,..

Commençons plutôt par Sully -Prudhomme, Il rime bien pauvrement, Sully- Prudhomme ! Si nous allions nous disputer au sujet de la consonne d'appui ? Je le ferai tàter par Theuriet. Theuriet est de toutes les écoles.

Camille Doucet a été bien gentil, l'autre jour, avec moi, à la Commission des auteurs, oh ! bien gentil !...

Nous avons causé ensemble du prix Montyon. je le lui ai demandé, à tout hasard ! Il ne me

l'a pas refusé, mais il paraît que cela dépend de Dumas fils. Soit, mais il me doit une compensation : je ne connais que la justice. Donc, inutile d'aller le déranger.

Une idée !...

Je vais aller tailler une bavette chez Ludovic. Meilhacn'en saura rien. D'ailleurs pourquoi n'en est-il pas, lui, de cette Académie ? C'est gênant.

L'ennui d'aller chez Ludovic, c'est qu'on y trouve toujours Degas, le chef de l'Impressionnisme. Pas moyen de parler sérieusement de l'Institut devant cet homme-là. Il ne respecte rien. Il vous demande tout de suite si vous n'êtes pas déjà décoré, et s'en étonne ! Les connaissances de Ludovic le perdront.

Chez Pailleron alors ?

Oui, j'entends bien: mais dans quels termes suis-je en ce moment avec la Revue des Deux Mondes ? La voix de Pailleron, s'il me la donne, me tue chez Buloz. Plus de comptes rendus sur la couverture jaune. Mettre le doigt entre le fils et le gendre? Le puis-je ?le dois-je ? Inspirez-moi, Seigneur !

Le Seigneur m'inspire d'aller à Saint-Lô voir Octave Feuillet. — En iîacre ? Pas possible.

J'aime mieux perdre cette voix. Jeanne d'Arc avait de la chance : les « voix » venaient la trouver, elle, et dans son village ! C'est le contraire pour Octave Feuillet, ce Musset marié.

Cocher, chez Emile Augier, rue de Clichy, 43!... Mais pourquoi faire?...

Celui qui me dirait qu'Emile Augier ne votera pas pour moi m'étonnerait amèrement. En i8(>(), à Croissy, près Bougival, j'ai gagné à Augier une partie de billard, en cinquante liés, dont on parle quelquefois dans la famille. Déroulède était là, qui peut le dire ! Que son oncle m'en veuille encore, je ne dis pas non. Mais j'ai des lettres de lui où il m'écrit, au sujet d'une pièce refusée, que la Comédie se « déshonore » de ne pas me choisir pour le remplacer ! Cocher, n'allons pas plus loin.

Il y a Alexandre Dumas. Je l'ai blagué dans les feuilles, et il n'aime pas ça. Mais il a tant d'esprit, tant d'esprit, tant d'esprit!... S'il peut embêter quelqu'un en m'élisant, mon affaire est bonne. Le tout est de savoir où il en est avec Léon Say. Mais de qui le savoir ? De Droz, parbleu !

Et avec Droz ?... Léon Sav me le dira!... Fi!

mais c'est du théâtre, cela! Quelle horreur!

Je pense à Sardou, car il en est. Comme c'est drôle tout de même !

Si Sardou était malin, j'aurais sa boule. Mais j'en fais mon deuil. Seulement, je le repincerai. Un homme qui place des fourchettes dans les mains de Justinien, ce monstre odieux, comme on dit dans les Deux Aveugles, et qui s'en fait cent mille livres de rentes, on le retrouve.

Oh! des fourchettes, monsieur!...

Mais où ai-je la tête d'oublier Taine et Renan ? Cocher, rue... — Non, Taine ne peut pas ne pas voter pour Droz. Il sera le seul, j'en suis sûr. Mais l'amitié, la Vie Parisienne, Marcelin, l'âge qui vient. Faites votre devoir, Graindorge.

Quant à Renan, il ne m'inquiète pas. J'ai pour ami un garçon qui lit le sanscrit, le pràcrit et le cunéiforme comme vous lisez le Petit Journal. Je n'ai qu'à aller fumer une cigarette de turc (il en a du vrai, celui-là !) chez Clermont-Ganneau. Au bout d'un quart d'heure, je monte chez Renan, je l'apostrophe en chaldéen préhistorique et je l'intimide.

Renan ? je l'ai !

Je n'ai pas Labiche, par exemple. Labiche, le plus heureux des Quarante ! Il est difficile à rencontrer, m'a dit Gondinet. Tantôt il défriche la Sologne, et tantôt il repeuple le Palais- Roval. J'aime mieux aller en Sologne qu'au Palais-Royal, c'est plus gai ! Au moins si je savais les jours où Ton travaille au dictionnaire, à l'Académie ! Il doit coucher sur ses positions, ces jours-là, l'excellent homme.

Mon ver rongeur me ronge.

Il faut pourtant que je l'utilise. Qui visiter? Oui, qui ? Mais je n'aurai pas le fauteuil d'About si je ne vais pas leur dire à domicile que je veux le fauteuil d'About. Il ne montera pas mes escaliers tout seul, le fauteuil d'About! Le malheur est que je ne connais plus aucun académicien. Et vous?

Ce n'est pas possible. Ils sont plus de treize, les Quarante. Je n'en trouve que treize. A quoi cela tient-il? Je passe pour lettré, cependant. Du reste, c'est toujours comme cela quand on cherche !

Ah! en voici un dont le nom me revient! Cocher, buvez l'espace! Et je lui jette l'adresse. Nous arrivons.

— Monsieur Duvenjier de Hauranne. s'il vous plaît ?

— Il est mort, monsieur.

— Allons donc !

Au fait, c'est possible. Mais quel impair! Du coup, je lâche mon fiacre. Quel horrible impair !...

Pourtant, ils sont plus de treize, il n'y a pas à dire. Eh bien ! non, je ne commettrai pas la lâcheté de chercher les autres dans le Bottin ! Je les trouverai tout seul, en marchant, par association d'idées. Quarante gloires littéraires, que diable ! dans un pays comme le nôtre, ce n'est rien à savoir et à retenir.

Qu'est-ce que mon fils penserait de son père si, un soir, à dîner, il me demandait de lui nommer les quarante représentants officiels de l'esprit national, et si je m'arrêtais à treize, épuisé ?

Justement, le voici qui m'attend sur le seuil de la porte.

— Mon enfant, lui dis-je, va tout de suite chez notre voisin, le poète Jean Richepin, qui est excessivement ferré sur toutes les choses de la littérature actuelle. Tu le prieras de te nom-

mer par leurs noms quatorze académiciens au moins. Tu entends bien , quatorze. Dis-lui que c'est pour ton papa qui désire le fauteuil d'About, et ne cherche pas à comprendre.

Cinq minutes après, l'écolier m'est revenu avec une liste de quatorze immortels! les mêmes que les miens, plus un, ainsi orthographié par Richepin :

— Mézières !

— Ah ! c'est une belle ville des Ardennes ! ai-je fait pour garder une attitude instruite devant mon fils.

Perplexité des perplexités ! En être réduit à recourir au Bottin de Paris. Oh! pas encore. Les Muses me le défendent. Il le faut cependant. Sur ces treize voix, je n'en ai que sept d'à peu près assurées, dont deux par intimidation, une gagnée au billard et trois douteuses. Seul, Camille Doucet, par bienveillance, et parce qu'il ne peut pas me donner le prix Montyon (qui est retenu), me reste.

Bottin, je t'ouvre.

Où avais-je la tête ! Eh bien, et Jules Simon ? Et John Lemoinne ? Et Maxime du Camp ? Et Cherbuliez ? Et le père Marmier « papa

Xavier » ! Des confrères, quoi ! Ils trempent dans les Lettres.

A quoi tient ma défaillance de mémoire ? — Et Caro ?

Caro ! ! !

J'oubliais Caro ! Alors, ce n'est pas la Seine qui coule au pied de l'Institut, c'est le fleuve d'oubli, c'est le Léthé ! Caro pourtant!

Savez-vous bien que ce Bottin m'empoigne ? Voilà un bouquin utile, instructif, clair et bien écrit !

Si je l'avais lu plus tôt, je n'aurais pas commis mon impair de tantôt chez la concierge de feuDuvergier de Hauranne. Bottin le porte aux remplacés.

Mais que vois-je? Boissier!... Qui, Gaston?... Comment, c'est vous? Allons donc! Depuis quand? En voilà une chance!...

Nisard ? Lequel ? Ils sont trois, et il y en a de morts. Tâchons de nous entendre.

Duruy ? Ah ! çà, c'est bien !

Emile Ollivier?...

On raconte qu'un jour, au bord de la mer. Démosthène, d'un coup de gosier malheureux, avala non seulement sa salive, mais aussi ses cailloux, et que...

Chut donc ! chut, vous dis-je !

Que de noms, que de noms encore ! Ils sont certainement plus de quarante. Ils ont passé la jambe au chiffre fixé par Richelieu. Et puis par moments, ce Bottin, il empiète sur le Larousse, et il s'élève jusqu'au Gotha !

Le duc d'Aumale? — Monseigneur !...

Monseigneur Perraud ? — Eminence!...

Et nous avons aussi de la vieille noblesse, les de Falloux, les de Broglie, les Viel-Castel, les d'Audilïret-Pasquier, toute la robe et toute Tépée.

Pauvre Caliban, tu vas jouer les Boireau làdedans ! Au fond, qui sait ? About est peut-être mort à temps ; il aurait paru gêné aux entournures le jour de sa réception. Je me demande comment fait Coppée pour allumer sa cigarette dans ce Versailles, l'épée aux flancs ?

Mes voix se raréfient de plus en plus. J'en perds tout le temps. Voyons ce qu'il m'en reste, d'après Bottin.

Cuvillier-Fleury ? — Hum ! c'est à Léon Say, celui-là! La lutte pour lui est entre les Débats et le Chat-Noir. M. Cuvillier-Fleury n'est pas pour le Chat-Noir.

Legouvé (Ernest). — On ne sait pas ! Il est pour Droz peut-être. Et cependant, si Legouvé savait!... Enfin Droz a dit du mal de Scribe, devant moi! Oui, monsieur!

Camille Rousset ? Il est pour Louvois et je suis pour Colbert ! Jamais nous ne pourrons nous entendre. Pour qui es-tu. Gustave Droz ? Léon Sav n'a pas d'opinion. Il serait plutôt pour Law, le lînancier qui n'est pas de la même époque. Joue serré, frère!

Rousse? Je tremble, je fuis!... Je suis innocent ! C'est Anatole !

Joseph Bertrand ? Spectres des logarithmes, lâchez-moi.

De Lesseps?... Nubar, Nubar, Xubar Pacha !... Cléopàtre !. .. les ibis !... Je ne sais pas.

Pasteur?... Etre inoculé du virus rabique, jamais ! Plutôt l'obscurité.

Je renonce au fauteuil d'About.

• Mort à l'immortalité !

Mûrissons.

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