IL SE DÉCLARE POUR L'IDEAL
J'ai mûri !
Je me déclare pour l'Idéal.
— L'Idéal! s'écriait Courbet en bourrant sa pipe, que qu'c'est qu'ça, l'Idéal... ? Connais pas m'sieu l'Idéal!... Chez qui pose-t-il... ? Est-il marié? A-t-il des mômes...? Moi, je connais M. Proudhon, mais je reconnais pas le sieur Idéal...!
Et, en effet, l'adresse de l'Idéal n'est pas encore dans le Bottin. Il existe cependant, et nombre de gens persistent à travailler sous ses ordres. J'en suis de ceux-là, je l'avoue, mais je me suis parfois demandé quel est mon maître. On m'affirme que l'année sera bonne pour les idéalistes et que nous touchons à la fin de la crise cacatière. De bonnes gens m'écrivent : « Attachez le grelot, on vous suivra avec des
cloches! Le public est soûl du réalisme!... » Un correspondant — il a de moi une idée trop flatteuse — m'adjure de définir publiquement l'idéal. Evidemment, c'est un jeune homme. Exige-t-il aussi une définition idéale de l'Idéal ?
Platon dit : « L'Idéal, c'est la perfection absolue !» et il l'assimile de la sorte à ce que M"e Elluini appelle « son type ! » Or, la perfection n'est pas de ce monde, et l'idéal en est. Platon parle ici comme un mirliton. C'est bien la peine d'être un grandissime philosophe et d'avoir vécu au temps d'Aspasie pour se rencontrer avec une esthéticienne moderne. Encore M"e Elluini est-elle plus carrée. Son « mon type! » exprime quelque chose de l'idéal, tandis que « l'absolue perfection » de Platon n'en exprime rien. Répandez que je suis clluiniste.
Al. Taine a aussi travaillé la question de l'idéal. Il en signale trois espèces : primo, l'idéal d'actualité ou de mode; secundo, l'idéal de période ou d'époque; enfin l'idéal d'humanité, qui serait le traditionnel et le durable. Si l'on applique cette théorie au Beau dans les Lettres, on peut la clarifier par les exemples suivants, empruntés au théâtre. L'idéal de mode serait le Monde
où Ion s'ennuie. L'idéal de période serait la Tour deNeslc. L'idéal d'humanité serait Hamlet. D'ailleurs, M. Taine admet que ce dernier idéal lui-même n'offre aucune garantie certaine de stabilité et qu'un grand cataclysme, tel qu'une invasion barbare, peut en éteindre l'éternité. Le refroidissement de la planète aussi, mon cher maître, et encore la disparition du genre humain, ou tout autre chambardement de nature à supprimer la joyeuse invention du docteur Guttenberg et le souvenir de La Palisse.
Ainsi donc, sur les trois « idéals » de M. Taine, il en est deux qui ne valent rien du tout, et le troisième ne vaut pas grand'chose. Ce sont des idéals de voyage. Eh bien, mais, je demeure elluiniste. et notre esthéticienne nationale a raison : le beau c'est ce qui plaît sur le moment. Ce tvpe réalise les trois types, le type de mode, le type de période et le type d'humanité. Et le voilà, l'idéal!
Seulement, c'est l'idéal pour réalistes, et je crois qu'il y en a un autre. Et puisque l'idéalisme doit triompher en 1 885, ainsi que me le jurent mes correspondants; puisque l'orgie de pots de chambre et de bidets est terminée, et puisque notre peuple de race si fine et si élé-
gante veut en revenir aux spéculations héroïques des jours heureux, aux grandes pensées, sœurs des grandes actions, aux rêves qui consolent de la vie, au tact, au goût, au stvle, à l'imagination, à toutes ces vertus intellectuelles qui différencient la littérature française de la littérature belge: puisqu'on établit la douane de la pudeur; puisque l'esprit est rappelé d'exil et gracié: puisque après Germinal on commence à avoir peur de voir éclore Germinv, causons de l'idéal et de l'idéalisme.
Et d'abord c'est bien simple : dans notre art, comme dans tous les autres, sans idéalisme il n'v a pas, il ne peut pas y avoir de talent. Je formule l'axiome avec sérénité. L'idéal n'est pas autre chose que ce que l'artiste donne de luimême au modèle: c'est le résultat de son action réflexe. S'il n'v avait pas cela dans les arts, il n'y aurait rien. Il serait aussi bête de peindre, d'écrire et de sculpter, que de se tirer la langue dans une boule de jardin. Partout l'homme cherche l'homme, et il ne cherche que lui, surtout dans la nature, dont il se sent à la fois le mystère et l'explorateur, la victime et l'aruspice. Or, l'artiste étant celui qui s'immole lui-même pour découvrir le mystère de nos relations avec cette
terrible nature, son holocauste volontaire est seul intéressant, et seul il émeut et touche l'humanité. Quant à la nature elle-même, elle est la sphinge connue, la goule antique et vorace, et c'est métier de charlatan que de lui découvrir les seins, à distance respectueuse, en disant : « Voici les seins de la goule! » Tiens, parbleu! il y a quatre mille ans, et davantage, disent les savants, qu'elle en tend les pointes aux lèvres éperdues des passants de la vie. Mords-y, et sois-en l'Œdipe, voilà ce qu'on te demande, jeune adepte,
L'idéaliste est proprement le monsieur qui s'accroche à ces seins, n'en démord pas et y meurt. Le réaliste aborde la bète par la croupe. Assurément, ce n'est point là une définition de l'idéal telle qu'on me la demande, et je me rends fort bien compte de l'insuffisance d'une explication aussi métaphorique. Mais là où Platon, Taine et Elluini ont échoué, j'ai bien droit à quelque indulgence. D'ailleurs je parle dans un journal et non pas du haut d'une chaire sorbonnique.
Un de mes amis, conquis aux doctrines documentaires du prophète de Médan, me poussait un jour cette pointe : « L'Idéalisme, c'est le
voile vert au travers duquel les Anglaises voient la Suisse ! »
— Soit! répliquai-je; mais, si tu Tas vue sans voile, tu n'es qu'un géographe!
Hélas! hélas! nous ne vivons pas seulement de pain — noir ou blanc, selon les conditions — mais de cette manne d'illusions qui tombe des ailes de nos rêves. Vingt traditions guerrières ou religieuses ont modelé nos âmes sur le patron des âmes de nos pères. Nous avons en nous, enté sur notre tempérament propre, un tempérament ethnographique de race faite de vingt races, pétrie par dix cultes divers, façonnée par cent rois, et si lourde d'histoire que le moindre événement politique chez nous se répercute de siècle en siècle dans le passé et remue jusqu'aux origines. Et l'on veut que tant de vies héritées et transmises ne nous aient point laissé un dépôt de légendes ! On veut que nous nous présentions à l'avenir — Deo ignoto — l'esprit libre de toute idéologie! Mais l'Amérique, qui n'a que cent ans, est déjà pourrie de mystagogisme. Il faut donc croire que le mythe est nécessaire à l'homme et, par conséquent, que l'idéal exprime quelque chose d'aussi humain et d'aussi nécessaire que les phénomènes
de sa vie animale, la colique par exemple.
Mais prenons un exemple hors de l'art.
Parlons de la République, celle qui nous divise le moins et nous subdivise le plus. La République, régime naturel des époques matérialistes, est-elle dégagée d'idéal?
L'idéal politique, c'est la liberté.
L'idéal social, c'est l'égalité.
La fraternité est l'idéal philosophique.
De telle sorte que la réalité républicaine vit sur trois fictions qu'elle résume, et proclame trois idéals. C'est pour cela sans doute que M. Emile Zola la condamne à être naturaliste ou à n'être pas. Mais la République réelle, ce serait l'état nomade. Que dis-je ! à l'état nomade, l'homme, espèce d'orang dégoûtant, rêve encore ! Il peuple les forêts et les mers de puissances imaginaires, idéalement belles, fortes et justes! Il poétise (le mot est lâché) ses propres angoisses de l'infiniment grand et de l'infiniment petit: il chimérise les inexplicables étoiles! — La République réaliste ne serait même pas l'état sauvage; elle ne pourrait être que l'état de néant, l'état de mort, celui où l'esprit n'agite plus la masse, où le concert terrestre est fini, le chaos, le zutisme!
Allons, tas dePlatons, ne chassez pas encore les poètes du banquet civique, car votre République ne vivra que si elle est idéologue. La République sera idéaliste ou elle ne sera pas. Elle n'est elle-même qu'un idéal.
Mais descendons de ce grand cheval.
L'erreur, je crois, des naturalistes est de confondre l'idéal avec la convention. Ils s'imaginent que nous sommes moins généreux que M"e Elluini dans le choix de nos prototypes. Ils font courir le bruit que, pour nous, l'idéal de la beauté féminine, par exemple, est le sempiternel ovale de la Madone raphaélesque. Mais non, mais non. On peut avoir des préférences de Gallo-Romain pour certaines formules plastiques, et demeurer secrètement dévot à la Vénus antique, sans nier pour cela l'esthétique du Nord, la Bethsabée de Rembrandt ou les Naïades de Rubens. Diane de Poitiers., dont les jambes n'en finissaient plus, a été l'idéal d'un siècle passionnément idéaliste. Avons-nous cessé de l'admirer parce que le goût moderne est aux jambes courtes? Point du tout! Les idéalistes sont les plus libéraux des hommes; ils ne demandent à la Vénus hottentote que d'être une Vénus et de se présenter pour telle:
car, après la joie de rêver ses propres rêves latins, il n'y en a pas de plus grande que de rêver les rêves naïfs des autres. La seule tristesse, c'est la vie.
Oh! hors de nous, envolons-nous!... hors de nos misères, de nos fatalités et de nos hontes. Ne vivons pas, le nez sur nos déjections, à étudier la physiologie du clystère. Ne décrivons pas les particularités des coïts, et que l'humanité nous apparaisse sous un autre aspect que celui d'une immense bête à deux dos. Donne-nous cela, année 1 885, si tu dois ne nous donner que cela ; car on en arrive à d'étranges idées, telles que celle, par exemple, de baptiser d'un nom de héros, le pauvre Huniady Janos, des flacons de sels purgatifs! Ce qui fait d'ailleurs pendant à l'huile d'Henri- Cinq des portières !
Quant à la Nature, elle est la nature, c'està-dire l'implacable, l'ingrate, l'indifférente, l'épouvantable amie de la Mort. Les naturalistes auront beau la câliner, l'adorer, lui jurer une idolâtrie éternelle, ils n'en obtiendront ni un secret ni une pitié. Ce n'est pas pour nous qu'elle travaille, et je m'en tiens, jusqu'à nouvel ordre, à ce mot profond et douloureux que Jean-
Jacques disait à Bernardin de Saint-Pierre : « La coquine ne s'occupe que des espèces, elle néglige les individus. » Ce qui revient à ceci qu'elle ne fait rien pour les artistes. Eh bien, alors, envolons-nous!...