‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 12 sur 48 · OU CALIBAN DEFEND SA BONNE VILLE DE PARIS · texte numérisé non relu

OU CALIBAN DEFEND SA BONNE VILLE DE PARIS

Entre tous les Etienne Marcel dont se compose notre municipal Conseil (dormez, habitants de Paris!), il en est un qui s'est créé une spécialité bien amusante! Je la lui envie. L'Europe aussi.

Et c'est M. Mesureur.

Qu'est-ce qu'il a fait, M. Mesureur? Voici.

M. Mesureur a reçu du ciel le don jovial de débaptiser les rues de Paris. Il a le génie de ça, exclusivement, dit-on. On ne cite pas, dans l'histoire des édilités humaines, un édile qui ait possédé au même degré que M. Mesureur la vocation de remplacer, sur une plaque, le nom d'un grand homme par celui d'un autre grand homme.

Vous savez qu'il est question de donner aune

avenue le nom de la Sœur Rosalie. Personne d'ailleurs ne s'y oppose, car le culte de la charité est de tous les partis. M. Mesureur lui-même est entièrement acquis à cet hommage populaire ; mais comme la Sœur Rosalie s'appelait, à l'état civil, Mlle Rendu, il déclare que l'avenue sera nommée « avenue Mademoiselle-Rendu » ou qu'elle ne sera pas!

Le voilà, le génie, le voilà bien!

Est-ce que M. Mesureur dit « la fontaine Poquelin »? Est-il abonné au journal « l'Arouet » ? Mais n'importe, il a son don, et il l'exerce, cet édile!

Serait-ce donc à lui que nous devons l'étonnante modification de : « rue d'Enfer » en « rue Denfert »? Oh! « rue Denfert », cela revient à qualifier Satan de colonel ! J'en ai joui profondément à l'époque voulue.

Car ce système est de la force de quarante instituteurs, soit vingt laïques et vingt obligatoires. Il consiste à promener le flambeau du calembour mnémotechnique aux coins des rues, de telle sorte que si l'Empire, par exemple, écrit « rue Billault », immédiatement la République répond : « Pardon, rue Billaud-Varenne! »

Je ne sais rien de plus instructif.

Les bataillons scolaires peuvent ainsi apprendre le Plutarque français rien qu'en regardant, pendant les ballades militaires, les bonnes battre des tapis par les fenêtres. Ce Plutarque est écrit en style lapidaire, c'est le cas de le dire, sur les tables d'airain émaillé où se mirent nos réverbères.

Mais puisqu'il en est ainsi, M. Mesureur me permettra-t-il d'être stupéfait que, dans une ville où la rue Denfert démocratise la rue d'Enfer, on n'ait pas encore trouvé le calembour nécessaire à décalotiniser la rue de Rome? C'est pourtant si facile quand on possède bien son Michelet ou son Louis Blanc !

Vous montez sur une échelle et vous ajoutez une m à Rome. Cela fait Romme, et l'orthographe y est tout de même à cause du célèbre Montagnard qui créa le calendrier républicain. Le tour est joué. Je veux dire, la République est sauvée.

Non seulement elle est sauvée, mais les cochers n'y voient que du feu. Car je ne dois pas dissimuler à M. Mesureur qu'il est la terreur des

cochers de Paris. Des vieux surtout, qui sentent bien qu'ils n'ont plus le temps de rapprendre l'Histoire de France sur leurs sièges, et que les grands hommes changent trop vite et trop vite cessent de plaire. J'en ai entendu (j'étais rouge de honte) envoyer à tous les diables des personnages prépondérants de notre sainte Révolution. Est-ce bien leur faute?

Voyons : vous hélez un fiacre, et d'une voix forte et fière, vous criez à un bachelier du fouet : «Avenue Robespierre l'aîné, n° 5o8 ! » S'il fait un temps de chien, si cette glorieuse avenue s'allonge devers Vincenn.es, si elle était, la veille encore, placée sous l'invocation d'un grand homme du vieux jeu, si on y assassine à partir de cinq heures du soir, si elle est pavée de tessons de bouteilles, et si le choléra y règne en permanence à cause de son insalubrité séculaire, le cocher aura beau être convaincu de la pureté des mœurs de notre grand Maximilien, il regrettera de ne pas vous conduire rue du Petit-Carreau près des Halles, et parfois il vous le fera comprendre par un juron scandaleusement réactionnaire. Est-ce le but?

Tenez, mon édile, j'habite une rue mal entretenue, je suppose, où les ruisseaux infectent.

Quand je dis : je suppose!... Mais je veux être aimable. Cette rue porte un nom obscur, à peine illustrée par un lithographe. Eh bien ! vous viendriez me dire : « Choisis! Ou ta rue s'appellera : rue Caliban ! ou je la ferai nettoyer avec de l'eau, de façon à t'économiser le chlore que tu y dilapides. » Je répondrais : « Omon édile, prenez ma gloire et donnez-moi la santé! »

Oh! une rue saine, bien éclairée, visitée quelquefois par des sergents de ville accouplés, et qui s'appellerait la rue Torquemada!... mais tous les républicains iraient l'habiter!

Demandez aux propriétaires si les loyers montent dans un coupe-gorge sans gaz et orné de fondrières, parce que le municipal Conseil (qu'est-ce qui passe ici si tard?) le décore du nom d'Anacharsis Clootz?

Car la question est là. Elle n'est que là.

Le génie de M. Mesureur est réel, mais se place-t-il bien dans son centre d'action voulu quand il ne rayonne qu'aux angles des rues, littérairement, si j'ose m'exprimer ainsi, et de manière à faire perdre la tête aux cochers des Petites-Voitures, à ceux de l'Urbaine et aux Camille aussi?

Quel commerce fait-il aller, le génie de

M. Mesureur? Celui des changements d'adresse !

C'est à ce point qu'on n'ose plus s'absenter vingt-quatre heures de Paris de peur de ne plus savoir où on habite! On avait laissé sa femme rue Charlotte-Corday et on la retrouve rue Marat. Les abords des gares fourmillent d'étrangers confondus qui, des cartes de la ville à la main, essayent de se reconnaître dans ce dédale mobile, et n'osent quitter le trottoir du débarcadère. Dans l'intervalle de deux voyages, l'hôtel où ils descendaient a changé de rue sans changer de place. Paris ressemble à ces cités cocasses des féeries où des clowns retournent les panonceaux du notaire et vont accrocher chez le barbier l'enseigne du tondeur de chiens. C'est la stupeur le matin, et le soir c'est l'ahurissement.

Le grand homme que l'on avait sur sa plaque a filé sur un autre quartier, quelquefois en province. Adieu le grand homme! Maintenant c'est en l'honneur d'un autre que vous demeurez au cinquième. Essentiellement bouffon, le génie de M. Mesureur ! Le vieux Paris se défend mal de cette politique à coups de plaques, qui consiste à flanquer une rue tout entière à la tète du passé, mais il se défend comme il peut.

C'est ainsi que M. Mesureur pourra bien arriver à changer la rue de la Femme-Sans-Tète et en faire, s'il lui plaît, la politesse à Sarah Bernhardt; mais il aura du mal à trouver des équivalents populaires, avec ou sans calembour, aux rues Richelieu et même Bonaparte, du moins je l'imagine.

Il y a même un autre écueil que je signale.

Certaines rues, plus encore que celles-là, défient tout débaptisement. La pudeur les protège. Vous seriez le petit-fils de Mirabeau et on voudrait donner le nom de votre aïeul à l'actuelle rue Chabannais, vous pousseriez des cris épouvantables.

Quelle mémoire tolérerait d'être substituée à celle de la Lune dans la rue qui est condamnée à l'éternité de cette désignation? Démolir, oui. Dénommer, non pas.

Là sera le Waterloo de M. Mesureur, le bien nommé, lui, puisqu'il « mesure » nos gloires et en tient le mètre. Quant à aider à l'instruction, il y aura aidé, cela n'est pas contestable. Aux grands hommes, la voirie reconnaissante ! Nos

enfants mesureront leur grandeur à la mesure de M. Mesureur. Tel ne mérita qu'une impasse, et tel autre vaut un boulevard. Les places ne sont accordées qu'aux colosses et aux bourgmestres.

J'ose proposer dès maintenant qu'on réserve une rue passagère à M. Mesureur lui-même. La postérité lui doit cela, au moins. Mais dès à présent le jeu est créé, et il est prouvé que le municipal Conseil s'amuse, grâce à un édile de génie.

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