CALIBAN EXPERT
Je rougis de le confesser, à présent que j'exerce une de ces professions honorables que le Bottin enregistre tout seul et qui me place parmi les notables, mais j'ai failli être expert en tableaux!
C'était à l'âge où l'on rêve de ne rien faire. Je me rappelle que je ne voulais qu'aimer. Ma famille était désolée, du moins une partie de la famille, celle qui me destinait à une profession laborieuse. Mon oncle d'Amérique disait :
— Le seul métier où Ton travaille, le seul qui exige une intelligence ouverte, une science encyclopédique, des vertus mâles, et tout enfin, c'est le métier de chroniqueur. Mon neveu de France sera chroniqueur, ou il n'aura pas un
dollar de mon immense succession californienne.
Ce à quoi ma pauvre bonne grand'mère répondait :
— Laissez-le donc, cet enfant, William. S'il veut être expert en tableaux ? Il n'est pas d'une forte santé, vous le savez.
— Quoi! vous encouragez sa paresse? s'écriait l'oncle d'Amérique furieux. Vous voulez qu'il se traîne, inutile et sans profession, dans la vie, ne fichant rien de ses dix doigts? Ah! que vous êtes faible, ma pauvre mère-grand ! Expert en tableaux! Pourquoi pas lazzarone ?
— Je vous jure, William, qu'il a des dispositions étonnantes pour l'expertise. Si vous l'aviez vu tout à l'heure rêver devant mon Léopold Robert? Il ne quittait pas des yeux la signature.
Hélas! mon oncle fut intraitable. Je dus, à mon grand désespoir, continuer à m'instruire, à lire, à apprendre, et à manger des bibliothèques. L'héritage était à ce prix. Mon Américain d'oncle voulait un homme utile, un chroniqueur, un Pic de la Mirandole, quoi! Ce Yankee m'a bien fait souffrir. Mais aussi quand il sera mort, oh! bonté divine, quelle noce!
ISO
C'est alors que vous recevrez tous, chers amis, une carte ainsi libellée :