CALIBAN, EXPERT
Et ce sera pour vous en faire mourir ! Attendu qu'il est de simple bon ton, quand le million vous tombe sur la tète, de laisser aux autres les états pénibles et de professer ouvertement la fainéantise.
Car enfin l'idéal, dans notre société vraiment bien faite, n'est-il pas de ne rien être? L'expert le réalise. Non seulement l'expert n'est rien, mais il ne mérite ce beau titre d'expert qu'à la condition de ne rien être, et surtout expert. L'expert a tout son temps pour aimer. Il accomplit le souhait de Lamartine, dans le Lac. Il aime nuit et jour, et tout dit qu'il a aimé. Le voilà, le rêve de ma jeunesse !
Lorsque je dévorais des yeux la signature de Léopold Robert, c'est que cette signature était voisine du cadre qui nous servait, à Léontine et à moi, de boîte aux lettres. Léontine était une blonde avec qui je lisais Lamartine. Quand elle éprouvait le besoin d'avoir quelques explications sur le Lac, elle me le faisait entendre par
un petit billet imperceptible, dextrement glissé dans la bordure dorée du Léopold Robert. Ma grand'mère n'avait point à le savoir, n'est-ce pas? La sainte femme croyait à ma vocation pour l'expertise. Et elle était fière !... ah! Dieu !
Mais, le moment venu, je filais par le potager et je rejoignais Léontine. Je rejoignais Léontine tantôt dans un bois, qui était un véritable Diaz, et tantôt au bord d'une rivière, qui était un Daubigny avéré. Et Ton étudiait ces maîtres.
Nos meilleurs moments étaient ceux où nos rencontres studieuses s'encadraient dans un Corot. Il y a deux heures exquises pendant lesquelles la nature se plaît à copier Corot et même à le falsifier : le matin, à l'aurore, et le soir, au crépuscule. A l'aurore, quand tout est rose, et quand les arbres vaguement estompés affectent des formes confuses et mal dessinées, quand le ciel se frotte d'une pointe de laque mélangée à un peu d'ocre et à beaucoup de blanc d'argent, Léontine jouait les nvmphes du maître et moi j'en jouais les satyres. Comme nous étions campés dans le paysage!
Au crépuscule, l'illusion était encore plus
iS2
vive. Charles Pillets'y serait trompé lui-même, et il nous aurait adjugés aux connaisseurs les plus difficiles, lorsque nous nous groupions, Léontine et moi, en des poses parachevées, sous les bocages fins de tons et pleins de valeurs exquises. Il n'y a que Corot, en effet, pour faire chanter l'éclat des chairs sur les fonds amortis des prairies embrumées.
Nous apprenions aussi à signer : car Léontine savait que les tableaux sans signature sont le désespoir des experts, et elle voulait que mon instruction fût complète. Aussi, quand le tableau était terminé, nous enlacions nos noms sur l'écorce tendre des bouleaux blancs, et toujours au premier plan, et nous falsifions ainsi sans y songer. Notre excuse est en ceci que ces signatures sont devenues illisibles à présent. Elles ont tant grandi! Et les dates aussi. Car nous dations, vous en souvient-il, Léontine?
Le plus triste, c'était quand je rentrais par le potager. Un Manet, ce potager. Du réalisme. Sur des cordes, des carrés de linge, d'un blanc bleu, qui s'égouttaient parmi des choux et des navets d'un violet bourgeois. Ma grand'mère était pour cette école. Elle me poussait à l'impressionnisme. Un bon expert doit tout recon-
naître. Je ne puis plus attribuer un vrai Manet à personne.
Quel expert j'aurais pu être et serai un jour, quand le Californien sera mort! Tenez, le Jules Dupré ! Ah ! comme je le sais, mon Jules Dupré ! Un jour, nous fûmes pinces, Léontine et moi, par son père, qui était garde champêtre. Un Daumier! Le temps était nuageux, empâté. Le ciel semblait peint avec des raclures de palette. Il y passait des éclairs verdàtres et dramatiques. Ce que la nature était rugueuse !...
La pluie, inrendable; commençait à gicler sur les feuilles. Nous étions réfugiés sous un Charles Jacque, je veux dire dans une étable, et nous avions évité quelques François Millet, ou du moins des paysans nature, qui rentraient au village. On peut toujours, quand on est fin, éviter un paysan nature imité de Millet, car il pense tout le temps à deux choses sur les chemins : d'abord à Homère, et ensuite à la revendication sociale. Et puis les nôtres se hâtaient. L'orage hésitait entre le Jules Dupré et le simple Théodore Rousseau; il ne savait pas trop encore comment il allait se peindre. En ce temps-là Vollon ne brossait pas encore de paysages avec le manche du couteau, et Courbet était con-
testé par le créateur des choses, des êtres et des effets.
Le Daumier parut. A sa vue, Léontine ne put retenir un cri d'angoisse. Son père l'entendit. La colère en lit un Brawser. Je m'étais échappé comme un Teniers de la bonne époque.
Ce qu'il advint alors, je ne l'ai jamais su. Et c'est peut-être la seule chose que j'ignore en fait d'expertise. Je ne vis plus Léontine. Peu. à peu, elle s'effaça de mon souvenir et elle s'y est idéalisée : tel un Puvis de Chavannes. Ce n"est plus qu'une ombre décorative.
Quelque temps encore, je contemplai le Léopold Robert, et même je pleurai devant lui, ce qui, je crois, était exagéré. Comme cet artiste suisse s'est suicidé, ma grand'mère fit enlever le tableau, de peur de la contagion, et elle le remplaça par des gravures. La plupart d'après Raphaël.
La médication était violente. Mais ayant foi dans ma vocation d'expert et heureuse de me voir poursuivre des études qui devaient assurer le repos de ma vie, elle désirait m'initier aux anciens, des gens sérieux, dont les œuvres font rouler les fortes sommes. J'appris donc le Raphaël.
— Tu peux peut-être en dénicher un chez un charbonnier! me disait-elle. Il faut être prêt à toute expertise. Que de bonnes gens, aux jours où nous sommes, découvrent des Raphaël chez les charbonniers ! Vois-tu que cela t'arrîve et que tu confondes le tien avec un Rembrandt !
Les choses les plus invraisemblables sont toujours celles qui adviennent. Imbu des études que j'avais faites sur les gravures raphaëlesques, je rôdais un jour dans la ville, songeant au bonheur que j'aurais à enrichir une belle collection d'une madone authentique du maître, lorsque, tout à coup, chez un charbonnier !. .. Enfin, c'en était une. Elle avait bien le visage ovale, les yeux baissés, l'expression de jeune veuve divine, qui sont les marques indubitables de la main du grand Sanzio. Je l'eus pour dix-sept francs. C'était ce qu'on appelle, au Drouot, un coup.
Longtemps nous discutâmes, grand'mère et moi, pour savoir si je l'offrirais à la famille d'Orléans ou simplement aux Rothschild. Mais nous étions d'accord sur ce point que le morceau devait rester en France.
Il y resta. Un amateur, je lui donne ce beau titre par reconnaissance, croyant me mettre
13o VIE ET AVENTURES DE CALIBAN
dedans, et plus fort encore que moi sur la découverte des anciens inédits, vint, vit, marchanda, revint, se décida, et, à bout portant, me tendit trois cents francs. Mais comme il voulut le revendre le double, des personnes incompétentes se rebiffèrent et gémirent. On retourna la toile et on constata qu'elle sortait de chez le fournisseur ordinaire de M. Bouguereau.
C'en était fait. Mon coup était un four. On télégraphia en Californie, et mon oncle, par amitié pour ma grand'mère, remboursa les trois cents francs; mais il y mit cette condition que je me ferais chroniqueur.
— Ça, disait-il dans sa lettre, c'est un métier. Il est dur, mais il est honorable, et il faut être bachelier.