‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 15 sur 48 · CALIBAN CONTRE LES COUTURIERS · texte numérisé non relu

CALIBAN CONTRE LES COUTURIERS

Mesdames, l'objet de la présente pétition étant de vous prier d'avoir pour agréable (j'emploie à dessein le vieux style) de rester franchement joues, j'espère que vous l'accueillerez avec quelque faveur.

Il y a un an ou deux encore, mesdames, c'était merveille de voir avec quelle originalité dans la grâce les femmes de Paris s'habillaient. Autant de toilettes, autant de chefsd'œuvre de l'art des Worth. Sur le thème imposé de la mode chacune de vous brodait sa variation personnelle. Certes ! il n'y a qu'une Parisienne, comme il n'y a qu'une rose; mais la rose a cent espèces, et la Parisienne en avait cent mille. Une heure passée au Bois ou au théâtre équivalait, pour l'amateur de toilettes, à

une heure de symphonie au Conservatoire, pour un dilettante.

Mais cette année !... Oh! cette année!

Quelle peut être la femme enceinte qui vous a composé et imposé l'uniforme étrange que, toutes, vous portez ? Car elle le fut, cette reine du soùt, et elle eut intérêt évidemment à dissimuler un état de grossesse dont les matrones romaines s'enorgueillissaient si les amazones en avaient honte. Je demande aux couturières et aux couturiers aussi, mais sans me départir du respect qu'on doit à leurs génies, de m'expliquer à quoi répond la... carabosserie de ces espèces de bandes flottantes, partant du col pour s'attacher à la ceinture, qui semblent conçues par une sarigue, et dans la poche desquelles on placerait aisément ses petits ? J'en ai vu de pareils dans les déshabillés tragiques de la comédienne la plus maigre de son temps; elle les avait inventés pour balancer les mouvements d'un torse souple et dont la souplesse seule rehausse la gracilité. Or. Dieu merci, cette gracilité n'est pas commune à toutes les belles Parisiennes.

Mesdames, je suis homme, comme Térence, et rien de ce qui est humain ne me reste étran-

ger ; c'est pourquoi j'estime que dans Tordre moral comme dans Tordre physique, la modestie consiste à avouer ses avantages.

Bande absurde, pli désolant, que Watteau (qui l'avait emprunté aux abbés de cour) se contenta de suspendre au dos de ses promeneuses, quelle brise puritaine te gonfle aujourd'hui sur la poitrine de nos élégantes ! Ajoutez à cela, mesdames, les deux petites proéminences que vous ajustez à vos omoplates, coquetteries de jeunes bisonnes en belle humeur, par où vous prolongez Tanatomie ordinaire de l'épaule et semblez vouloir la corriger sur des dessins de Riquet à la Houpe.

Grâce, mesdames, mais grâce pour vousmêmes, ainsi qu'il est écrit dans Robert le Diable. Cette déformation de la structure féminine, cette profanation d'une chose sacrée, je sais des statuaires et des poètes qui en sont malades. Quant aux peintres, ils s'en moquent, ils n'aiment que les étoffes.

Mais ce n'est rien encore et j'arrive au monstre.

Après les bosses de bisonnettes et la poche de kanguroo, — d'ailleurs complétées par certain chapeau « Henri-Deux en voyage » dont

l'effet ravit les marchands de pots de fleurs, — vous avez arboré, cette année, une manière de vertugadin... dont on ne sait que vous dire, attendu qu'il est scandaleux. Je voudrais posséder l'éloquence de l'un de ces terribles prédicateurs en qui vous avez foi, d'un petit père André ou d'un Monsabré par exemple, pour fulminer au nom de la décence, de l'art aussi, de la beauté et du sens commun, de tout au monde, contre ce postiche satanique.

L'idée n'en est pas née dans une cervelle humaine. Non, cent fois non. Et lorsque je cherche d'où a pu sortir la conception macabre d'une pareille tournure, je ne puis l'attribuer qu'à la rêverie d'un dromadaire en tète à tète avec un strapontin !

Comment êtes-vous assez négligentes de votre renom universel, ô Parisiennes, pour oser sortir dans une ville où, sur cinq passants, il y a trois artiste?, un homme de goût et un amoureux, en traînant à l'arrière un petit socle du caractère ornemental que voilà! Logiquement il faudrait avoir le courage d'y placer un singe ou un perroquet, car ce socle les appelle. Quedis-je! le strapontin évoque le petit groom, impérieusement. On L'y rêve.

De telle sorte que, d'une part, les enfants dans la poche de devant, et, de l'autre, un négrillon au gaillard d'arrière, il suffirait de piquer des papillons sur les petites bosses, pour qu'on pût se croire à Taïti, notre nouvelle colonie, un jour de réception officielle.

Je vous disais plus haut que votre art, mesdames, a ses dilettantes et ses connaisseurs passionnés ; vous avez tout un public pour ces symphonies de la toilette parisienne dont vous êtes les Beethoven et les Mozart. Or, ces admirateurs ne sont pas tous des compatriotes; il vous en vient de ces pays extravagants que don César signale à Ruy-Blas. Aux époques climatériques où la mode se renouvelle et vous propose son thème de Printemps ou d'Eté, ils accourent étudier vos virtuosités féminines. Ils prennent des notes et des croquis, et puis ils s'en retournent dans leurs capitales répandre le verbe du goût, la bonne parole de Paris. Qu'est-ce qu'ils ont dû penser, cette année, du strapontin ?

De quelle stupeur n'ont-ils pas été saisis devant cette cacophonie de la bande Sarah Bernhardt, du chapeau céramique Henri-Deux en partance, des petites excroissances de buffle et du vertugadin porte-groom?

Est-ce donc cet accoutrement qu'ils vont aller prêcher à Madrid, à Rome, à Vienne, à Saint- Pétersbourg, sur la foi de votre infaillibilité élégante? Mais on ne les croira pas. On les accusera d'arriver de Berlin.

Je n'ignore pas que, pour la saison des eaux, cet effroyable complet a subi une modification : on a substitué au chapeau Henri-Deux-prèt-à-sortir le naïf et joyeux chapeau pointu dont le Tyrol s'honore. Lorsque vous rencontrerez des chèvres dans les falaises, elles bêleront de plaisir à cette flatterie sur les montagnes. Pour mon compte, je n'ai rien contre le chapeau tyrolien, à la condition qu'on tyrolise; mais ce détail seul corrige-t-il l'ensemble, et les chèvres comprendront-elles le strapontin?

Mesdames, accueillez mon placet avec bonté. Votre pétitionnaire est enfant de Paris, et tout ce qui a trait à la ville natale lui est cher et doux. Le dernier idéal féminin, c'est la Parisienne. Si cet idéal n'est pas purement plastique, comme celui de Grecs, et si nos mœurs contreviennent à l'apothéose de la forme nue, il faut au moins garder de nos origines aryennes le goût du pittoresque et la science innée des assemblages colorés. Cette science, que Théo-

phile Gautier avait appelée du joli nom de « science du tatafouillon », elle est surtout un art. Si la colline du Parnasse moderne était Montmartre, nous y aurions la Muse de la toilette, la dixième, la plus jeune, et vous la verriez pleurer aujourd'hui, à cause de l'atroce strapontin et du déshabillé de la bande flottante.

Sans aller jusqu'à vous demander, Mesdames, d'en revenir à ces costumes adaptés des dernières années, qui attestaient d'un retour un peu violent peut-être à la statuaire antique et ne laissaient plus rien à deviner, il importe cependant de respecter l'harmonie du corps humain, d'obéir à son initiale beauté et de ne pas le contrefaire. Le strapontin est une injure, les petites bosses sont des calomnies, et jamais femme n'a désiré être prise pour ce que supposent publiquement de pareilles difformités.

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