‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 16 sur 48 · CALIBAN ANTHROPOPHAGE · texte numérisé non relu

CALIBAN ANTHROPOPHAGE

On signale un nouveau cas d'anthropophagie dans la marine des deux mondes.

La marine des deux mondes va très bien, surtout l'anglaise. Mais aussi l'américaine. Car le nouveau cas est américain. Rien de ce qui est américain ne me demeure étranger, a dit l'excellent Térence, qui fut le Gondinet de ce temps-là. Mais voici.

De pauvres diables de matelots du Pensylrjfiij. envoyés je ne sais où, sur un canot appelé le Turlej', se sont égarés en mer. Ils étaient trois en partant. Quand on les a retrouvés, ils n'étaient plus que deux. Il y en avait un qui avait servi aux deux autres à lui conserver deux amis. Est-ce qu'ils vont aussi passer en conseil de guerre, pour être solennellement condamnés à mort par ce conseil et non moins solennelle-

ment graciés par le chef de l'Etat? Car telle semble être la législation adoptée pour ces sortes de cas, ainsi qu'on a pu le voir dans l'affaire de la Mignonnette.

Rien n'est amusant comme ces problèmes que la nature propose à la civilisation, et la justice de Dieu à la justice des hommes. Mais entre tous ces pièges de logique, la « question du Petit Navire » est la plus drôle. Il faut entendre raisonner dans les familles bourgeoises.

Sans avoir l'air d'y toucher, vous fredonnez gaiement l'illustre chanson :

Au bout de quatre ou cinq semaines...

On tira-z-à la courte paille...

Pour savoir qui... qui... serait mangé!...

Et voilà la question du Petit Navire sur le tapis. Vous entamez un récit terrible de l'aventure du Turley, et vous le colorez de détails sinistres, empruntés aux maîtres du genre pince-sans-rire, les Gozlan, les Baudelaire et les Mérimée. — « Depuis un moment ils se regardaient en silence, tous les trois. L'un d'eux fit claquer sa langue!... L'autre comprit et ouvrit son couteau dans sa poche... D'un coup

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d'œil ils s'étaient entendus. Le plus faible pensait à sa mère!... Des albatros volaient au loin !... »

Et quand vous avez terminé l'exposé de la situation et brossé le tableau sombre, vous demandez tout à coup : « Qu'est-ce que vous auriez fait à leur place ? » L'effet est sûr.

L'idée de l'anthropophagie est une de celles qui font toujours hésiter les bourgeois. Elle a son attrait dans l'horreur. C'est à qui ne répondra pas le premier. On se tàte!... Il est clair pour le philosophe que, s'il n'y avait pas là cette ennuyeuse donnée du naufrage préliminaire, on Unirait par s'entendre. Peu à peu on se met dans la peau du bonhomme!...

Duquel?

Oh! la question du Petit Navire, quel joli jeu de société! L'affaire de la Mignonnette avait ceci pour elle que le mangé était un petit mousse, c'est-à-dire un enfant. De telle sorte qu'il était difficile d'en poser le problème devant des femmes, et tout à fait impossible devant des actrices ou des boulevardières. C'était une dissertation de fumoir. Or, dans les fumoirs, c'est à qui sera le plus loup de mer, le plus capitaine au long cours, le plus requin et le

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plus cachalot. Au milieu de la fumée de tabac, le sentiment de la conservation atteint jusqu'à l'héroïsme. Entre hommes, le petit mousse la dansait! Il nous embêtait à la longue, le petit mousse!... Ceux qui ont la digestion plus prompte que les autres insinuaient ceci : qu'avec une pension servie à la famille par la reine Victoria le petit mousse cessait d'être intéressant. Et puis, qu'est-ce que l'avenir lui réservait à cet enfant? Une vie dure. Une vie excessivement dure. Des coups du capitaine, le scorbut, des naufrages, la perspective peut-être d'être obligé, un jour ou l'autre, de manger un de ses camarades !...

Mais avec le Turlcy. la question du Petit Navire est plus présentable devant des dames. Dans le Turley, en effet, il n'y avait pas de petit mousse. Il n'y avait que trois hommes faits, des gaillards solides de trente, quarante et cinquante ans, peut-être. Enfin, la situation est beaucoup moins sentimentale. D'ailleurs, l'un de ces trois hommes était maître pilote. Cela lui constitue un droit hiérarchique. On a déjà comme une velléité de l'écarter du débat, celui-là, et de lui accorder la vie sauve. En tout cas, si quelqu'un peut revendiquer l'anthropo-

phagie, c'est le pilote, le supérieur, peut-être! Les dames disent : — Qui est-ce qui commandait?

Et tous de répondre avec un soulagement : C'était maître Bertrand, le pilote.

— Il me semble!... remarque quelqu'un.

Et déjà tout le monde est d'accord sur les droits du pilote. On devine qu'à la place de ce pilote personne n'aurait manqué à s'autoriser de cette suprématie du titre, du grade, des états de service, du galon enfin. Quant aux deux autres matelots, il y en a un qui s'appelait Swanson: l'autre?... on ne sait pas son nom.

On ne sait pas son nom, parce que c'est lui qui a été mangé ! . . . Diable ! . . .

Ce n'est peut-être pas sa faute, à cet homme, si au désagrément d'avoir été man^é il mêle celui d'avoir été mangé d'une manière anonyme ! Mais il est moins intéressant. On ne le voit pas !

Un homme qui s'appelle Swanson représente déjà quelque chose, dans un salon, à l'imagination. On sait cela de lui, au moins, qu'il s'appelait Swanson. Comme dirait l'excellent Francisque Sarcey, il est présenté au public. Qui

est-ce? C'est Swanson !... Tandis que l'autre, le mangé, il n'est pas de la pièce. Evidemment. Alors quoi ?

Mais rien du tout. Je dis seulement que la question du Petit Navire est amusante et que je vous conseille d'y jouer, si vous avez l'àme attendrie d'un moraliste.

Les nécessités anthropophagiques en cas de naufrage et de 'détresse sont jugées beaucoup plus sévèrement par les sauvages que par les civilisés. Le Cafre est comme revenu de la chair humaine. Le bourgeois en garde l'appétit éternel. Pour que son instinct inassouvi se réveille, il suffit qu'il lise dans les yeux d'un autre bourgeois l'aveu muet d'une complicité timide. Si l'on pouvait mettre trois bourgeois sur un radeau de la Méduse, ils se dévoreraient avant d'avoir faim, par terreur de tomber au sort et de tirer-z-à la courte paille.

Au moins les marins attendent-ils, eux, que la victime soit à demi-morte pour se décider à leur repas de Thyeste. Ils laissent ainsi, et de la sorte, la nature choisir et dicter sa loi, cette vieille loi imprescriptible des peuples guerriers, dont Darwin a exhumé les tables et que M. de liismarck, par exemple, applique à des desseins

politiques. Si ce n'est pas régulier, c'est normal, et dans les cas d'exception, terribles, où la bète se pose devant l'homme, la gueule ouverte et les griffes tendues, la raison du plus fort peut encore passer pour une raison. Et au fait, les marins, ce sont des soldats; les soldats, qu'estce? des hommes ramenés à l'état militant par la discipline. Le guerrier, c'est le sauvage. Ils sont donc désespérément logiques, ces anthropophages. La civilisation seule les condamne, par des conventions sociales que la guerre dément tous les jours. Là où un tribunal civil leur dit : « Vous deviez vous laisser mourir de faim, vous aussi, humainement et fraternellement, » un tribunal militaire devra leur dire tout le contraire, car un tribunal militaire tient à ses soldats et il aime mieux en perdre un seul que trois. Est-ce vrai ?

Je suppose que ces trois matelots du Turlcj' eussent été chargés par un chef de porter à quelqu'un, une dépèche secrète d'où aurait dépendu le salut de l'Amérique par exemple! Les condamneriez-vous de s'être mangés les uns les autres jusqu'à ce que la dépèche eût été remise par l'héroïque survivant au destinataire:

Alors, me dira-t-on, quel est votre jugement

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sur cette affaire, et comment la tranchez-vous, la question du Petit Navire? Car, enfin, il faut avoir une opinion sur toutes choses. Mon sentiment, le voici. Il m'est impossible de m'imaginer que, à quelque extrémité qu'on en soit réduit, il puisse jamais être agréable de manger de la chair humaine. L'horreur que nous inspire la résolution épouvantable des matelots du Turley, ils l'ont ressentie comme nous, autant que nous et, j'ose dire, plus que nous. J'estime même qu'ils ne pouvaient être indifférents aux tortures solidaires de l'homme, leur camarade et leur ami, dont la destinée (en grec, anankê; en latin, fat uni) sonnait le sacrifice. Réduits à l'état de vampires, ils n'ont pas accepté ce rôle sans frémir, sans trembler, sans passer par toutes les angoisses de leur avilissement; car les marins sont des hommes et, qui mieux est, d'honnêtes gens. Je les trouve assez punis par leur action même. Et si vous ajoutez à cela que la chair d'un matelot de trente à cinquante ans n'est probablement pas une salaison de premier choix, surtout lorsqu'on la mange dans les conditions d'assaisonnement que vous savez, c'està-dire crue et à la croque-au-sel, vous partagerez ma pitié profonde pour les échappés de

ce drame horrible et vous vous demanderez quel est le plus à plaindre de celui qui en a été la victime ou de ceux qui en demeurent, jusqu'au tombeau, les acteurs inconsolables et hagards.

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