L'AMOUR DE CALIBAN POUR LES FLEURS
Ville d'amour, ville de fleurs !
La passion qu'il a pour la fleur est la caractéristique du Parisien de la décadence: mais c'est en mars qu'il a sa crise. En mars, tout Parisien porte le demi-deuil joyeux de la violette.
Remarquez que, l'hiver durant, Nice et Menton l'ont entretenu de leur flore éternelle; le P.-L.-M. a charrié les roses! Mais la primeur est-elle le fruit? La fleur importée et demimorte contient-elle encore du soleil ? Hélas ! si peu. Non, c'est en mars que Paris est en fleurs.
En mars, du balcon de Nana à la mansarde de Jënny l 'ouvrière, les maisons refleurissent; elles se teintent de rose et de violet surtout, car
le violet est la couleur locale du mois : le demideuil de l'hiver! En mars, chaque porte-cochère encadre sa bouquetière. Tout se fait éventaire, jardinière et vase de fleurs. Les bourgeois vont aux gares avec des bourriches sous le bras. Comme dans Gavarni, on voit des commissionnaires, un réséda au bec, porter des pots sous les aisselles. La foire des fleurs commence, sans emplacement fixe, sans date, tolérée par la complicité attendrie de la police. Sur les escaliers des monuments, des marchés aux fleurs se forment, subits et furtifs, par le stationnement des bouquetières ambulantes et concurrentes, par l'agrégation inévitable des voitures à bras qui se suivent à la file, débordantes de gerbes colorées !...
Le fil aux dents, les « Isabelles du pavé ». tapies dans les encoignures froides, roulent les petits bouquets de dix centimes, aux collerettes de lierre, qui sentent la giboulée. Vous ne trouveriez pas un sergot pour avoir le « cœur dur » de leur dire : Circulez ! C'est mars, c'est le printemps prochain qu'elles exploitent et le printemps est à tout le monde, en France. J'ai vu refuser, j'ai refusé moi-même l'aumône à des pauvresses qui me tendaient un crayon, mais
je ne l"ai jamais refusée à celles qui m'offraient un bouquet de violettes. Pourquoi? Sans doute parce que je suis Parisien. La fleur est la folie de ceux de Babylone.
Mais vous n'êtes pas un vrai Babylonien si vous ne vous êtes point arrêté devant les kiosques où les bouquetières de profession composent en public, sous vos yeux (comme les Indiens de Cachemire leurs tapis) des assemblages de fleurs de la saison ! C'est un spectacle unique au monde et que mars nous rapporte ! A Paris seulement on sait « faire le bouquet ». Mais toute Parisienne née, de quelque classe qu'elle soit, contient en elle une Mm- Provost. Car le bouquet, c'est son affaire, t Ça la connaît ! »
Donnez-moi une brassée de fleurs, fauchées au hasard dans un parterre, et donnez-moi un groupe de femmes de toutes nationalités, et, au bouquet qu'elle composera, entres toutes je vous dirai quelle est la Parisienne. Oh! de ce côté-là, je ne crains ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni même l'Italie, croyez-le bien.
Les Egyptiens, enseigne-t-on, avaient poussé si loin l'art de marier les fleurs qu'ils en avaient tiré un langage d'amour, symbolique et presque sacré, dont le secret est perdu. Ils faisaient
parler les rieurs! Qu'est-ce auprès de la moindre bouquetière de nos arcades! Elle les fait chanter, oui, chanter! Il y a des assemblages dont les harmonies ont une mélancolie, une langueur pénétrante, un charme triste. D'autres entonnent l'allégresse, la musique de leurs tons est gaie. Cela est si vrai que vous ne vous y tromperez pas, vous, chaland, homme de Paris, et que vous n'achèterez pas un bouquet de condoléance pour un bouquet de fête, ou un bouquet de fête pour un bouquet de noces, fussent-ils composés des mêmes fleurs !
Dites-moi pourquoi il n'y a rien de plus amer dans la plainte et de plus éloquent dans la douleur qu'une gerbe de lilas blancs sur le corbillard d'une vierge? Qui a trouvé cette mélodie déchirante, d'un accent si moderne, si populaire, cette phrase de valse dans le Dies ira.'? C'est la Parisienne.
Pas ces temps de concours, j'ai souvent rêvé d'une exposition de bouquets. Quel succès prodigieux elle aurait à Paris !
L'idée est en germe d'ailleurs, dans celle du renouveau mensuel des corbeilles de nos squares et de nos jardins publics, les plus beaux de l'univers. Quelles merveilles que ces
corbeilles, au Parc Monceau, aux Champs- Elysées, et quelle lutte d'invention et de goût décoratif entre les jardiniers de la ville! Si ce n'est pas de l'art, qu'est-ce que c'est? Cependant vous ignorez jusqu'aux noms de nos Lenôtre et de nos Laquintinie parisiens! Comme les vieux statuaires des cathédrales gothiques, ils vivent, produisent, créent et meurent anonymes. Ils font un chef-d'œuvre tous les mois. Ah! ceux-là sont des peintres, dites ? ceux-là avec les cinq ou six tons que mars met sur leurs palettes, composent le tableau glorieux et enchanteur des a. Prodromes du printemps ! » Le savent-ils assez, le plein air! Connaissent-ils assez leurs valeurs? Que dites-vous de la justesse de leurs tons? Et cependant aucun d'eux n'est décoré, que je sache. Que dis-je ! dans son fameux musée décoratif, M. Antonin Proust les a oubliés. Ils n'ont point leur section, même à côté des éventaillistes, oh là là ! Car les éventaillistes, oh là là! auront leur section !
Oui, un concours de Parisiennes bouquetières. Et pourquoi non ?
Le thème des fleurs de mars est déjà bien joli, et celle qui broderait sur sa donnée la plus
harmonieuse variation ne serait pas une artiste ordinaire.
Dans le violet d'abord, le violet, joie des impressionnistes, mars vous présente la violette et ses variétés, les simples et les doubles, celles que les iillettes pauvres vont cueillir dans le givre, sous nos haies, et celles dont le Midi dépouille ses torrents. Les lilas ne sont pas encore venus. Avril les dispute à mars. En attendant, voici la jacinthe: la jacinthe violette, car il en est de tous les tons, la jacinthe miparti améthyste et turquoise, allant des frontières du pourpre aux douanes de l'indigo, la charmante jacinthe étoilée qui, dans Harlem même, a pris des cœurs hollandais à dame tulipe. Enfin, Mesdames, c'est la pervenche, dont il n'y a plus à parler après Jean-Jacques et Mme de Sévigné.
Parmi les blancs, — le blanc parle encore de l'hiver, — mars vous propose le perce-neige, dont les pétales ressemblent à des ailes d'abeille : puis le narcisse et ses collerettes tuyautées, et la primevère, où l'or du premier soleil babille avec l'argent de la dernière neige.
Dans la gamme des rouges, mars broie sur votre palette les incarnats composés de
l'anémone, fleur ambitieuse et empiéteuse, qui prend à la tulipe son calice et ses languettes à la chrysanthème, l'anémone qui veut être toutes les fleurs de toutes les saisons, coquelicot parvenu, paré de laques, de vermillons et roses d'emprunt, l'anémone qui double tous les rôles.
Le tournesol suffirait à soutenir l'orgueil du jaune, s'il n'était secondé par le coucou, deux fois symbole, par le nom et par la couleur, des ménages parfaitement heureux. Où placerez-vous le coucou, bouquetières? Mars vous propose ce problème et sans doute à l'abri de ces grands mimosas, nourriture des girafes, longs comme elles, et comme elles venus d'Afrique.
Un fait curieux et qui en dit plus long que toutes les phrases sur la passion du Parisien pour les fleurs. Pendant le siège, à l'heure où Ton manquait de tout, même de pain, jamais Paris n'a manqué de fleurs ! D'où venaientelles, je l'ignore, et les obus n'en semaient pas. Souvenez-vous, ou interrogez, là où il n'y avait pas de quoi manger, il y avait une fleur dans un pot.
La Commune elle-même envoyait aux remparts, dans les forts, partout où ils se faisaient exterminer, ses fédérés fleuris. Les bataillons de la Commune semblaient, les jours de sorties, une forètdelilas qui marche, comme dans Macbeth. Le Parisien ne vit pas seulement du pain qu'il mastique, mais de la fleur qu'il respire, telle est la vérité sur le cas de ce décadent. Historiens de l'avenir, recueillez ce document.
Membre du Jockey-Club ou voyou des faubourgs, tout Parisien, pour la bouquetière, a les yeux du peintre grec Pausias, de Sicvone, pour sa Glycère. Ce Pausias s'était épris de la jeune fille rien qu'à la regarder assembler ses fleurs dans les amphores. Il voulut l'épouser, cet impressionniste! « Quand vous ferez, lui dit-elle, des bouquets plus jolis que les miens! » Alors il lâcha le portrait, le genre, le nu, tout ce qu'il peignait, et se mit à copier les bouquets de Glycère. Mais toujours il restait au-dessous du modèle, et il désespérait. Il en serait mort si elle ne s'était prise de pitié pour lui. Elle déserta le culte de Flore pour épouser ce rapin. La déesse s'en vengea. Dès qu'elle fut mariée, ses bouquets semblèrent moins jolis aux gom-
meux de Sycione, et peut-être même à Pausias lui-même; elle dut, pour vivre, ouvrir boutique de fleurs artificielles, qui étaient en cire dans ce temps-là.