‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 18 sur 48 · ET POUR LES ENFANTS · texte numérisé non relu

ET POUR LES ENFANTS

Décembre est le mois des enfants. Parlons des enfants ; aussi bien ai-je depuis longtemps quelque chose à dire à leur sujet. Noël et le jour de l'an actualisent mes remarques bougonnes.

Nous touchons au point aigu d'une crise bien curieuse de l'archicivilisation, dirait le père Gagne. L'amour des enfants est pour les trois quarts des Parisiens une sorte de maladie nerveuse, avec ses accès subits et ses larmes. C'est une espèce de sentimentalité universelle vague, sans objet précis, et qui s'étend indistinctement sur tous les poupons, beaux ou laids, réguliers ou contrefaits, intelligents ou idiots. On ne les aime plus, on les adore. Le théâtre avec sa philosophie portative et sa « moyenne » morale,

propage cette idolâtrie confuse, beaucoup plus voisine de l'instinct de la bète que de la passion paternelle. La sollicitude dont on les entoure est le coton pour les curiosités fragiles; on a peur qu'ils cassent: on les traite en raretés. On s'attendrit sur leurs petits os. On a toujours l'air de leur dire : « Comment se fait-il que tu vives, étant né au dix-neuvième siècle? »

S'il fallait trouver un nom à cet extravasement de tendresse pour les petits, je proposerais de l'appeler : le babysme.

Il est à remarquer que les plus malades du babysme sont précisément ceux qui se sont soustraits de parti pris à tous les devoirs de la reproduction, à toutes les joies de la famille, à tout espoir d'hérédité. Les joueurs, les voluptueux, les aventuriers de la grande vie, tous ceux pour qui le célibat est une arme de guerre, les dandies de la blague et les héros du cabotinage effréné qui est la notoriété parisienne, tels sont les névropathes de choix de cette névrose. La vue d'un enfant qui pleure les jette hors d'eux-mêmes ; ils ne pourraient supporter qu'un père flanquât devant eux à un galopin la fessée à laquelle il a droit. Pour ces onclesgâteaux, tout est neveu et la canne à sucre a été

créée, uniquement, pour nourrir et désaltérer le môme fétiche et idole.

Combien de fois n'avez-vous pas entendu dire d'un être grincheux, désagréable, insociable, atrabilaire : « Il est meilleur qu'il ne le paraît; un enfant l'attendrit! » J'avoue que je me méfie toujours de cet éloge et que je réponds d'abord : « Il aime les enfants, est-ce qu'il en élève ? » Car la différence est capitale ; entre celui qui aime l'enfant comme on aime un petit chien frisé et celui qui peine, sue et s'échine pour planter droit un petit homme, il y a l'abîme qui sépare la paternité... du babysme.

Quand on pense qu'il a été sérieusement question, il y a quelques mois, à Paris, d'organiser un concours d'enfants gras, comme celui des volailles, et que l'idée avait pris! N'est-ce pas l'expression culminante du babysme ?

J'ose dire, sans crainte d'être contredit par les hommes véritablement paternels, que s'il y a jamais eu pour un père sérieux une pensée révoltante et propre à lui faire monter le rouge, c'est celle d'exhiber son « fruit » comme un concombre gigantesque et équatorial sous la vitrine d'un palais de cristal. Je sais bien que

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pour mon compte on m'y eût décidé difficilement et je ne suis pas le moins orgueilleux des pères de mon temps. Lorsque le petit Moïse fut exposé sur les eaux du Xil dans une corbeille d'osier et qu'il passa de la sorte devant le jury des filles de Pharaon, il eut la chance d'éviter tous les crocodiles d'un beau fleuve d'abord et ensuite de vivre à une époque où tout autre système d'exposition était inconnu. Il eut le prix. Il devait l'avoir, tous ses rivaux étant immergés, ainsi qu'il est écrit. M'est avis cependant que son génie politique ne dut rien à ce premier succès et que, par la suite, jamais il ne se vanta devant son peuple hébreu d'avoir été primé dans un concours déblayé par les caïmans.

Car cela ne sert à rien dans la vie d'avoir passé pour le poupon le plus gras de son pays, à rien du tout. On disait que le jury devait être composé de médecins et d'artistes et que le concours prendrait de ces choix son caractère pratique et sa philosophie. Je ne vois pas très bien comment. La seule exposition publique d'enfants qui paraisse rationnelle au philosophe est celle que pratiquaient les peuples guerriers venus de Germanie, et entre autres nos pères,

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les Gaulois. Comme il retournait alors de conquérir le monde à la force du bras et à coups de hache, on plaçait d'une part sur le gazon les enfants sans défauts corporels et de constitution robuste, et de l'autre les faibles et les difformes. Puis, ce triage terminé, un druide levait sa serpe sacrée, les mères se retournaient et tous les mal venus roulaient dans la rivière. Ça, c'est logique. Fils dégénérés d'une race de géants, êtes-vous encore de taille à la conclure de la sorte votre exhibition de babvs ? Non, n'est-ce pas ? Eh bien alors où en est la philosophie? Quand les Rubens et les Ambroise Paré du jury auraient décidé du choix du plus bel enfant de France, l'auriez-vous élevé sur un pavois? Lui eussiez-vous fait seulement douze mille livres de rentes sur l'Etat? Quel avantage lui eût donné sa force et sa beauté ? Aucun.

Je vais plus loin, j'affirme que cette distinction lui aurait empoisonné la vie ; car la société est ainsi faite, que la beauté est un don nuisible et la force une supériorité vaine. Avec deux sous de salpêtre je tiens tète à Hercule. Avec cinquante centimes de fulmi-coton, je fais sauter l'Olympe. Quant à la beauté, vous n'avez qu'à regarder les filles que vous aimez, que

vous célébrez et que vous comblez de richesses, pour vous rendre compte de l'attrait de la hideur. Il y a belle lurette que Vénus est détrônée par la Gorgone.

Je suis désolé de penser de la sorte d'une idée au premier abord attrayante et qui a fait battre bien des cœurs de mères. Mais je voudrais que l'orgueil des mères ne fût pas fait de fiertés de nourrices. Le babysme envahit de plus en plus les classes intelligentes ; il est en train de nous gâter deux ou trois générations et d'émasculer le peuple parisien. La morale chrétienne a modifié les conditions d'être du civilisé et elle nous instruit à voir d'un œil égal les déshérités comme les favorisés de la forme. L'âme chrétienne a fait sauter le corps païen. Ce n'est pas au poids qu'il pèse ou qu'il soulève qu'on mesure l'avenir de l'enfant, mais bien plutôt aux facultés aimantes ou intelligentes dont il témoigne par ses caresses premières et ses premières curiosités. N'ayons pas pour nos chers petits l'admiration niaise de Gargamelle et de Grandgousier pour la capacité de Gargantua, que trente vaches ne suffisent pas à allaiter.

La meilleure manière d'aimer les enfants, ce n'est pas de les primer, c'est d'en faire. Tels

qu'ils viennent, ils sont les bienvenus. Mal bâtis ou solidement campés, ils ont tous place au soleil et droit à ses rayons, et dans la mêlée de la vie, vainqueurs ou vaincus, leurs mères les reconnaîtront toujours. L'important c'est de les élever, et là il y a occasion de concours, tant que l'on voudra, le plus bel enfant, celui qui fait le plus d'honneur à ses parents, étant l'homme fait, de même que le plus beau fruit est le fruit mùr et la plus belle fleur, la fleur éclose. Un concours de boutons de roses manquerait absolument d'intérêt.

Les boulevardiers, les sceptiques, les viveurs me font toujours l'effet d'aimer les enfants à la façon de l'ogre, pour leur chair fraîche. Ils y frottent leur célibat. Ils sont du même ordre physiologique que ces pauvres femmes sans intérieur et sans joies qui ne laissent point passer un chat dans la rue sans aller le caresser, et qui hébergent les chiens perdus. Petites âmes, qui fiuent et s'épandent ! Il faut avoir des chiens, des chats et des enfants à soi, sous peine d'être réduit à gâter ceux des autres.

En résumé, le seul but pratique à poursuivre serait d'encourager — et pour cela il n'est besoin d'aucuns concours — les parents à bien

appareiller leurs enfants dans le mariage. On n'a point trouvé jusqu'à présent d'autre recette pour obtenir un bel enfant que d'unir un jeune homme robuste, bien fait et sain à une jeune fille forte, belle et bien portante. Nous voici loin de la question des dots! Il vaut donc mieux ne pas en parler. Et si vous voulez toute mon opinion sur la question qui nous occupe, il' ne m'en coûte rien de vous la dire, attendu qu'elle est la vôtre et celle de tous les pères et mères, et la voici :

— Tous les enfants sont beaux; mais les plus beaux ce sont les miens.

Le reste n'est que du babysme.

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