‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 19 sur 48 · CALIBAN PENDANT LE CHOLERA · texte numérisé non relu

CALIBAN PENDANT LE CHOLERA

Et le microbe de la « frousse », comment est-il fait, celui-là! En voilà un de bacille!

Oh ! quel bacille ! L'excellent Pasteur n'aurait pas assez de toute la foret de Fontainebleau pour en étudier le travail, — entrée, sortie et tout! — sur l'organisme parisien. Quant à en trouver la vaccine, si c'est par l'inoculation, il n'y a rien à faire. Tout Paris est vacciné de la frousse par la venette. C'est un spectacle magnifique.

Eh bien, il était temps. La saison d'hiver s'annonçait comme trop prospère. Les affaires menaçaient de renaître. Chacun se disait : « Ah! cette fois-ci, c'est l'année du million ! » Et l'on se préparait à acheter de la rente. Le commerce, débordé de demandes, criait : « Ouf! assez! grâce ! » Les arts se disaient revenus au temps

des Médicis. La Bourse, ce poumon de la fortune publique, ronflait la hausse comme un soufflet de forge, et Victor Koning ne savait quel prétexte alléguer pour arrêter l'éternité de la pièce unique. L'argent roulait, tel un Pactole charriant la confiance, entre des mines d'or effondrées, et l'habitude de payer comptant, et d'avance, pénétrait dans les mœurs françaises.

A cette surabondance des biens, à cette pléthore du crédit s'ajoutait encore l'amélioration inouïe de la santé générale. Plus de pulmonies, plus de typhus, plus de variole, plus de croup et d'angines, plus rien du tout ! Tous les microbes s'étaient envolés, et Paris offrait au monde jaloux des campagnes la vue de l'un de ces états sanitaires dont son Pont-Neuf est l'emblème! Les Allemands commençaient à cligner de l'œil, là-bas, derrière les collines du Rhin. Ils allaient se mettre en République!

C'est alors que Dieu — celui qui protège la France — nous a, dans sa bonté profonde, envoyé le microbe de la frousse. Et le lendemain, dans les rues, devant les glaces des magasins, tous les Parisiens se tiraient la langue pour y découvrir le bacille!

De telle sorte que la saison d'hiver 1884-1880

sera, comme toutes les saisons d'hiver, depuis le quart de siècle, pleine de plaintes et de sanglots. Seuls^ les pharmaciens et les marchands de ceintures de flanelle achèteront de la rente; et le vaisseau de la Ville de Paris continuera à fluctuer puisqu'il est entendu qu'il ne peut pas « mergiter ».

Je ne sais pas s'il faut croire avec les philosophes de l'Histoire que le caractère national d'un peuple s'abaisse toujours en raison directe de l'avilissement de son esprit. Mais il faut avouer que Paris a eu des moments plus héroïques. Ce serait donc que nous sommes plus bêtes que nos pères! Pour ma part j'incline à le penser depuis l'avènement singulier du naturalisme et ses victoires étonnantes sur toutes les qualités, toutes les vertus, tous les dons de la race latine. Car il n'y a pas à s'y méprendre, la cité des cités s'est éprise de ce relent documentaire qui souffle de Bruxelles et toutes nos femmes en ont sur leurs mouchoirs. Qui sait si le microbe de la frousse n'est pas né dans l'un de ces mouchoirs?

Loin de moi de contester l'opportunité de ce mouvement littéraire, éclos d'ailleurs avec l'opportunisme, et d'en nier l'expression sociale.

J*en accepte même l'esthétique, vieille comme le monde, et nul plus que moi n'admire le talent, d'ailleurs passionnément idéaliste, de son chef. Mais il n'est pas douteux que la philoso • phie naturaliste, sourde et aveugle à tout ce qui est plus qu'humain, systématiquement fermée aux appétits extraterrestres de la bête pensante, est peu propice à développer en nous ces tendances généreuses, mettons ces gasconnades, si vous voulez, dont se compose l'héroïsme. Hélas oui ! c'étaient des gasconnades, ces grandes envolées de la passion, ces chevauchées dans le bleu, ces forfanteries de révolte contre la destinée, toutes ces folies hautaines que résumait en lui le génie français. On sortait un peu de la nature, c'est vrai, et l'on donquichottait ! Mais si le choléra survenait, on lui tenait tète, comme à tout autre ennemi, et l'on ne fuyait pas, la gorge sèche, éperdu, devant un essaim de microbes.

L'étude permanente des phénomènes physiologiques, lorsqu'elle n'est pas tempérée par un repos vivifiant dans l'idéal, n'est propre qu'à surexciter jusqu'à l'épouvante l'angoisse de l'égoïsme. Celui qui ne lirait que des livres de médecine ne tarderait pas à être convaincu qu'il

a toutes les maladies dont traitent ces ouvrages.

Il n'oserait plus ni marcher, ni respirer, ni boire, ni manger, et il vivrait dans l'attente continue de tous les maux dont chaque minute, chaque atome, chaque mouvement menacent ses organes dévirilisés. Eh bien, la société parisienne contemporaine en est là, et le naturalisme l'a plongée dans la stupeur de tous les vices dont il l'accuse. En proie à l'unique contemplation des ulcères qui la rongent, elle s'anéantit dans l'étude de ces corrosions. Elle n'ose plus lever la tète et jouir d'un soleil dont les feux euxmêmes lui sont signalés comme engendreurs d* corruptions. Elle en est au fakirisme du crime et de l'infamie : elle en est à la résignation orientale, elle en est à la béatitude de la vermine.

Et c'est pourquoi si demain (ce qu'à Dieu ne plaise !) l'archange des Décimations heurtait à la porte de nos maisons, il ne trouverait pas dix hommes sur mille prêts à suivre sa torche fumeuse et à marcher dans la piste de son ombre.

On me permettra bien de dire qu'il n'en a pas toujours été ainsi dans la cité glorieuse dont nous sommes les fils. Il est possible que les époques où l'on croyait encore aux bêtises de l'idéal, où les romans n'étaient que roma-

nesques et ne servaient point à vulgariser les incertitudes de la science, où le spéculum et la sonde n'ornaient point l'écritoire des poètes, où l'imagination française n'était point encore embourbée dans le bitume de Sodome et la galanterie noyée dans les phosphores de Lesbos, il est possible, dis-je. que ces périodes aient été de lichues périodes: mais je remarque qu'elles furent, elles aussi, visitées par des fléaux contagieux et qu'elles leur opposèrent de braves visages, et même les narguèrent et les chansonnèrent, ainsi qu'il convient à de simples idéalistes du vieux jeu. Je n'en dis pas davantage.

Il est vrai que dans ces jours d'ignorance, aussi peu balzaciens que possible, on n'avait pas encore inventé le microbe! Le jour où Pasteur inventa le microbe fut certainement l'un des beaux soleils du siècle dix-neuvième. J'ose dire que la fatalité antique, celle d'Œdipe, d'Oreste et des tragédies, est fortement dégotée par l'insecticule pastoral. Cette jolie bète. que personne n'a jamais vue, même au microscope, et qu'il suffit de renifler pour mourir, a été découverte à point pour restituer au caractère français un peu de cette énergie que la pratique du naturalisme lui avait fait perdre. Ce n'est pas

un coup d'œil commun dans les bons tableaux de la bêtise humaine qu'une population de près de trois millions d'âmes (« âmes » est le mot) démontée par l'apparition d'un monade cholérifère. Je crois que Roland. Bavard, d'Assas, Crillon et quelques autres doivent en jaser dans ce quartier du paradis affecté aux héros de nationalité française. Tout nous sera mouche désormais et tarentule. La science atteint là, du coup, à son quos ego, et je ne vois pas à quoi il sert de continuer ses études. Tout mal est présidé par son animalcule, un jeune dieu! La Providence cache son jeu dans l'infiniment petit, et elle procède par envois d'infusoires. Les Gaulois nos aïeux ne craignaient qu'une seule chose, à savoir que le firmament leur tombât sur la tête. Ils craindraient aujourd'hui d'allumer un cigare, de mâcher un cure-dents et de respirer une rose. Le bacille! Voilà le bacille !

Je serai de mon temps, et je signale aux physiologues le terrible microbe de la frousse. La vilaine bête, c'est elle en ce moment qui nous attaque. Elle se mêle à l'air que nous respirons et il suffit d'ouvrir la bouche pour prononcer son nom pour que cent mille monstres de son

espèce se posent sur notre langue comme sur une fleur les pucerons. Alors, la dysenterie commence, et Novogorod n'a pas de foire comparable à celles où le pauvre Parisien étale sa marchandise. Le pis, c'est que tous les symptômes de la frousse sont identiques à ceux du choléra. Le plus habile médecin n'est pas encore arrivé à en établir les différences. Moi, je crois que c'est la même maladie. Mais quel bacille !...

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