‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 20 sur 48 · IL FLAGELLE UN DES VICES DE LA DÉCADENCE · texte numérisé non relu

IL FLAGELLE UN DES VICES DE LA DÉCADENCE

Mesdames et Messieurs, nous n'avions pas assez de manières de nous tuer. Je vous présente la Morphinomanie. Elle est charmante, elle est charmante, elle est charmante!... Nous la devons (comme l'exquise dynamite d'ailleurs !) à la science moderne ! Dites-vous bien que quand les savants sont lâchés, il y a bal chez Proserpine.

La morphinomanie n'est pas nouvelle, mais elle est récente, si récente que Littré, qui enregistrait pourtant tous les néologismes, est mort sans franciser celui-là. De son temps, c'est-àdire hier, la morphinomanie était encore un vice mystérieux, secret, dont on ne parlait qu'à voix basse, entre initiés. Mais il résulte des dernières leçons publiques du docteur B. Bail, à l'Ecole de Médecine, que la morphine vient de sortir du temple et qu'elle entre triomphalement

dans le monde, à visage découvert, couronnée de chanvre et des fleurs de pavots à la main.

Allons, ça va très bien, et la vie s'égaie de plus en plus.

Ave, Déesse, ceux qui vont mourir te saluent !

J'ose prétendre que ce qui nous arrive là de l'enfer est de premier choix.

Les effets de l'alcool, de l'absinthe, du tabac, du naturalisme, de tous les stupéfiants et de tous les toxiques, sont à ceux du morphinisme ce que la violette est au musc ! Oui, en comparaison de la puissance d'anéantissement dont dispose « la seringue de Pravaz », arme des morphinomanes, celle du Bouddha de Médan ne dégage qu'un pauvre nirvana de rien du tout. Mais ce sera quelque chose de joli à voir, dans vingt-cinq ans, que la noble race française, permettez-moi de vous le prédire! Nous en aurons des petits de la névrose ! Ceux qui ne seront que tordus, bancroches, hydrocéphales, seront ceux qui poseront le nu dans les ateliers. Et nos filles seront délicieuses !

Ah! la morphine vous manquait. La voilà! Elle est l'absolu du problème qui consiste à se démolir peu à peu et à désagréger ses molécules pensantes sous les yeux cons-

ternes du créateur des êtres et des choses !

Le savant auquel on doit cette conquête sur l'ignorance de nos pères, s'appelait M. Wood. Je suis bien aise de vous l'apprendre. Dans la pensée-mère de ce bienfaiteur de l'humanité la piqûre hypodermique de morphine, la « sainte piqûre », ne devait d'abord servir qu'à calmer les névralgies intolérables et incurables. Cet inventeur ne se doutait pas de son invention. De même le moine qui trouva la poudre à canon ne songeait d'abord à en appliquer la force qu'aux feux d'artifices et à la joie publique. J'imagine qu'il en fut de même pour le bienaimé vulgarisateur de la dynamite, et que ses rêves de gloire étaient paisibles. Peut-être croyait-il l'Irlande heureuse !

Voyez cependant comme les meilleures idées déraillent! Après avoir appliqué la morphine à la douleur physique, on l'applique à présent à la douleur morale. Pas de chagrin d'amour qui résiste à « la sainte piqûre ». Si Musset l'avait connue, nous n'aurions pas les Nuits. Nous aurions à la place un hymne à la seringue de Pravaz . Y gagnerait-on ?

Or, sus, sachez que la quantité de gens qui

s'adonnent à la piqûre de morphine grandit chaque jour dans des proportions terrifiantes. Les femmes surtout s'y montrent enragées. Puis, après les femmes, les artistes, les écrivains, les mathématiciens, et, fait inouï! les médecins. C'est le vice à la mode des classes libérales. Qu'est-ce qu'elles ont, les classes libérales ? D'où leur vient cette fureur de suicide mental et physique? Quelle angoisse philosophique ont-elles donc à endormir? Je vous le dirais bien, si j'osais vous le dire. Mais vous ne me croiriez pas. Silence!

D'abord avez-vous vu un morphinomane ?

La peau terreuse est morbide, sans reflets, morte, pareille à du vieux cuir et rèche comme lui, un derme que le sang ne teinte plus, que le soleil n'anime plus, tanné.

Sur le masque immobile le sépulcre a mis son sceau de rigidité cadavérique. Rien n'y fronce, rien n'y plisse, les lignes dorment.

Les regards nagent dans l'hébétude. Le col s'enfonce dans la surdité. Quand la démarche ne témoigne pas de vertiges, elle atteste d'une angoisse du mouvement. Les pieds défaillent à l'équilibre.

Indociles au contact, les mains n'ont plus de

sensations tactiles et se ferment à la communication des formes.

Tout s'éteint, s'amortit et se décolore pour ces fakirs de « la sainte piqûre ». L'engourdissement du Moi, le sommeil de l'être, la flueur des facultés, signalent les morts-vivants de la morphine, la bien nommée, de la liqueur que verse Morphée.

Oh! ces irrognes du vin de la fatalité, quelle voix ils ont aussi ! Rauque, souterraine, ventriloque, chargée du rogomme acre de l'opium, un râle modulé dans de la fumée.

Quelle est cette bête qui vient là, dans une robe de femme élégante ? C'est la bête qui ne dort pas, ou plutôt celle dont le sommeil s'est répandu et s'épand sur toutes les heures du jour et de la nuit. Elle ne vous voit point, elle ne vous entend pas, elle ne songe qu'à ceci : se piquer quelque part, au bras ou à la jambe et s'inoculer l'eau de la mort.

Il n'y a, pour elle, d'autre joie sur la terre que la joie horrible de cette piqûre. Vos mères, vos sœurs, vos femmes, vos filles, ô tiers Sicambres, en sont là! Et vos poètes aussi, et vos médecins, si j'ose m'exprimer ainsi.

Le docteur Bail constate qu'il y a sur ce

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globe terraqué et détraqué plusieurs centaines de millions d'opiophages. La patrie française restait jusqu'à présent dans les pays préservés. C'est iini. La voilà conquise à Morphée. Le prix du chanvre va monter.

Nous allons avoir la petite pipe de cuivre chère au Mongol à la tresse nattée. Ça, et la seringue de Pravaz, en voilà assez pour enterrer gaiement le siècle dix-neuvième. Je ne renonce pas à l'idée d'assister à des soirées de morphinomanie : d'un côté, les dames avec la seringue de Pravaz: de l'autre, les messieurs avec la pipette tartare, et l'on s'anéantira en société. Pour peu qu'on invite un médium, qui fera tourner des tables, on sortira de là frais comme la rose et spirituel comme Voltaire.

L'avenir, l'avenir, l'avenir est à nous!

Mais tout ceci n'est rien encore.

Que diriez-vous d'un poison, absolument mortel, qui n'aurait d'autre contrepoison que lui-même? D'un poison tel que si vous en prenez une goutte ou un grain, il vous faut tout de suite en prendre une autre goutte et un autre grain, deux autres ensuite, puis quatre, et toujours augmenter, sous peine de mourir de rage et de désespoir ?

La morphine est ce poison. Il n'est pas possible de supprimer la dose quotidienne, et même de la diminuer, chez un adepte sans risquer de l'assommer comme un bœuf. L'économie du morphinomane se refuse à toute autre alimentation; l'organisme ne fonctionne qu'après la piqûre. Air, chaleur, pain, eau, la piqûre seule lui donne tout. Jusqu'à la piqûre, léthargie.

Le morphinomane privé de sa piqûre, àl'heure dite, est d'abord saisi par les divinités infernales nommées Dyspepsie, Diarrhées, Nausées, Vomissements. Sa face se congestionne, s'enfle et se rubéfie. Le voilà aveugle, le voilà sourd. L'urticaire le couvre de ses pustules. C'est déjà un aimable tableau; mais attendez.

La toux de l'asthme commence, nous entrons (c'est l'affaire d'un quart d'heure) dans la période si gracieuse de la stupidité bestiale. Pas à prendre avec des pincettes, en ce moment, le morphinomane! Il grogne, il injurie, il devient fou. Cette phase se résoud en une syncope dont il peut mourir, si l'on n'a pas pitié de lui et si on ne lui rend pas sa seringue adorée.

Echappe-t-il à la syncope sans l'aide de cette seringue, l'hallucination l'empoigne. Il crie, il pleure, il gémit, il supplie, il se roule à vos

pieds, il vous conjure de lui rendre la vie.

Et enfin le dclirium tremeris éclate!...

Serrez les couteaux.

Tels sont les effets delà cure par l'abstinence, du traitement par privation radicale. La cure par diminution donnant d'ailleurs des résultats identiques, on comprend pourquoi la plupart des médecins y renoncent tout de suite.

Avec le dclirium tremens nous pénétrons dans les terres sanglantes du suicide et de l'assassinat. Et je pense qu'il suffit de les montrer de loin au lecteur.

Comment se fait-il qu'un auteur dramatique, soit M. Victorien Sardou par exemple, si curieux de ces maladies modernes, n'ait point encore songé à mettre à la scène la tragédie de la morphinomanie ? Il me semble qu'elle est féconde en situations, et qu'il y aurait une figure de femme, d'un accent shakespearien, à tailler sur le patron du talent de Sarah Bernhardt.

Dans le cas d'abstinence prolongée, une femme est capable d'oublier devoirs, amour, honneurs, famille et intérêts, et de signer les pactes les plus sinistres. L'attente de la piqûre est une torture sans nom. On obtiendrait tous les crimes d'une morphinomane privée de sa ration.

Elle dépasserait Médée, Sémiramis et Messaline.

Le docteur B. Bail écrit ceci : « Les Chinois, vous le savez, joignent à la passion de l'opium la passion du jeu; ainsi, quand ils ont perdu tout leur argent, ils jouent leurs habits, leur chemise, leurs femmes, leurs enfants, et lorsqu'ils se sont complètement dépouillés, ils jouent leurs doigts, qu'ils abattent à coups de couperet sur le bord de la table, si le sort leur est contraire. »

Un autre médecin de mes amis, le docteur de Lambert, me citait l'exemple d'une vieille morphinomane morte de soif dans son logis, parce qu'elle en était arrivée à un tel tremblement qu'elle ne pouvait plus tenir un verre sans en renverser le contenu, et n'arrivait point seule à l'approcher de sa bouche.

Duquesnel, voulez-vous cinq actes?

Mais c'est égal, ô Wood, père des injections sous-cutanées, pour quelques névralgiques calmés, et non guéris, quel fléau vous avez lâché de l'outre scientifique sur la misérable humanité!

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