IL PLEURE SON EDUCATION RATEE
Français, l'esprit de concours nous tue.
J'accuse formellement notre système d'éducation universitaire d'être basé sur l' Emulation. Cultivée comme moven d'action sur la jeunesse, l'émulation laisse des germes terribles dans le caractère national de ce peuple. Elle en développe la vanité. Le goût du « panache » dérive de l'émulation. Etre premier mène à solliciter la croix de la Légion d'honneur, Malheur à l'enfant qui ne travaille que pour ai'oirle prix, tomber ses camarades et ravir aux jambons leurs lauriers de papier vert. On lui a inculqué pour toute sa vie le besoin du pompon. Il en mourra, comme sa nation.
M. Fallières se félicitait l'autre jour, sur l'estrade, des progrès accomplis par la République dans notre méthode d'instruction. Je ne fais
point difficulté d'admettre qu'elle est déjà plus libérale que de mon temps. Mais, si la République veut être logique avec son principe, elle devra aller jusqu'au bout et supprimer le concours ainsi que la ridicule comédie qui en résulte des distributions de prix solennelles et des effusions de famille pour la réussite d'un thème grec. Ce n'est pas un perchoir doré qu'il faut à la volière, c'est une mangeoire mieux garnie et des petits trapèzes volants, pour l'exercice des petits oiseaux.
Le pain de la science est amer, dit-on, et il convient d'adoucir l'aridité de l'instruction. Soit, mais cette aridité est-elle moindre, ce pain est-il moins amer parce que nous aurons appris à nous le disputer à coups de bec? En quoi les piailleries vaniteuses de l'émulation aident-elles à la digestion de la rude pâture ? Concourir, est-ce apprendre? Rivaliser, est-ce savoir? Etre premier, est-ce être au but?
D'abord rien ne prouve moins qu'un concours, attendu que le mérite y est dosé par le hasard, chacun sait ça, les professeurs comme les élèves. Le concours ne démontre que luimême. Il est une composition comme les autres, la dernière de l'année, voilà tout. Tout le monde
vous dira que ce n'est presque jamais le plus fort en thème qui enlève la palme du thème. La Chance, déité farceuse, étant convoquée à ces fêtes de l'intelligence, se paye assez régulièrement le plaisir de jeter la couronne dans le tas, ainsi que les clowns jettent leurs bonnets. Il y a en pédagogie, comme dans les arts d'ailleurs, celui qu'on appelle « la bête à concours ». C'est un gros tranquille, de facultés moyennes, qui ne cherche pas midi à quatorze heures, et se tient dans un juste milieu, entre la gloire et le bonnet d'àne. Les Petdeloup un peu malins en entretiennent toujours un ou deux à côté du phénix sur lequel ils jouent. Il est d'observation acquise que, dans les concours, le phénomène ne rend pas. Il se sent surveillé, il perd la moitié de ses ressources; le merle blanc se décolore, une pie quelconque, bonne bète à concours, déniche le couvert d'argent. Ainsi se prouve cette vérité que le concours ne prouve rien. Alors qu'est-ce qu'il éprouve? Voilà pourquoi je le réprouve, dirait Beaumarchais.
Mais en supposant même que ses arrêts soient logiques et que chaque année la légion sacrée des forts en thème recrute parmi les plus intelligents, qu'elle écréme, les générations, quel
avantage les élus de l'émulation trouvent-ils, au seuil de la vie, à avoir été de la sorte triés sur le volet? Hélas! trois fois hélas! Ils arrivent là comme des mathématiciens à lunettes, en costume de général, devant une mêlée.
Par où vont-ils entrer dans la bataille? Qui les mènera à la place que leur grade leur assigne ? Qu'est-ce donc qu'ils ont à faire dans cette trépignée immense, où l'on se collette habit bas, à poil, dans la boue sanglante, sans ordre et hors de tous rangs? « Mais je suis général, s'écrient-ils, je dois avoir une fonction à remplir là-dedans, dans cette pâtée humaine ! Voyez, mon costume est tout neuf! Les plumes de mon chapeau vous révèlent ma supériorité de stratège et mon grade. Ce grade, ce chapeau et ces plumes, je les ai conquis, avec mes lunettes, par système d'émulation. J'ai eu le prix! Ma composition de concours sur Vauban et l'art de fortifier une place sous Louis XIV était la meilleure!... « On ne les écoute ni ne les entend! On se bat, aveuglément, en sourds. Le corps à corps formidable s'étend dans la plaine à perte de vue, sans laisser place, tant on s'y étreint, pour un brin d'herbe. Ils s'en fichent pas mal de la composition sur Vauban, du costume neuf et
des plumes du chapeau de stratège en chambre. L'urgence est de cogner, ils cognent! Voilà la vie, mon général. Vous la voyez de ce tertre, avec vos lunettes de premier prix.
Alors leur étonnement est touchant, à ces bonnes bêtes à concours, car on leur avait promis autre chose, sur l'estrade, où le gouvernement les a embrassés au nom de la patrie. Pour quelques-uns, c'est le désespoir pur et simple. Ils ne veulent pas se résigner à dévêtir le bel uniforme, à commencer en pioupiou le rude combat de la vie, à entrer dans la bouillie comme il faut qu'on y entre, à coups d'épaule et de poing. Ils étaient « premiers », ils veulent rester « premiers », avoir le prix tout le temps et procéder par émulation!... Et ils moisissent sur le tertre ! Les autres, les braves (il y en a), envoient promener pour toujours les plumes du chapeau et les lauriers de la couronne, ramassent un outil et se précipitent!... Mais, s'il en est ainsi, bonté divine, où les a menés le système de l'émulation et le joli jeu pédagogique, sorbonnique et baccalauréateux du sport latin et de l'élevage pour le Grand Prix! O couloirs sombres des ministères, vous pourriez nous le dire, et vos échos le répéter entre eux,
mais ces ombres inquiètes qui vous hantent, sont-ce nos premiers prix français?
Mort à l'émulation! tel est le cri que je pousse. Le premier devoir d'une République qui se respecte est de poursuivre, de traquer et de persécuter horriblement l'esprit de concours. Il est le démenti absolu de l'esprit démocratique. Il a créé dans notre pays les mœurs hiérarchiques, le goût des titres, des honneurs, des distinctions, il propage l'humeur servile, il nourrit la routine, le buralisme, la paperasserie, et il étouffe dans l'œuf en germe quatre-vingtdix capacités sur cent. En art, il a fait avorter l'un des plus beaux mouvements de libération intellectuelle qu'on ait vus depuis longtemps, il a dévoyé une Renaissance peut-être. Vous verrez où il va conduire les statuaires et les peintres, le système des commandes par steeplechase, avec prix et accessits décernés à qui ? à des membres de l'Institut ! Car on en arrive à cela ! Ne cherchez pas d'autre cause à l'extinction de la critique : on juge au chapeau ! Déjà la vedette idiote a coupé le col, net. à l'art dramatique. L'institution du Salon, grand concours pour hommes faits, est en train d'ache-
ver les joyeux enfants de Rubens. J'attends avec impatience le jour où un buste sera donné au sculpteur par plébiscite et où le peuple se réunira dans ses comices pour décider quel est le premier photographe de ce temps. Concourez, jeunes émules. Rivalisez, rivalisons. La France est une pension énorme, riche en lentilles, féconde en haricots, opulente en morue, où des marmots de vingt à soixante ans se disputent des billes. Celui qui crie : « Preu! » est le premier. Et celui qui ne crie rien est le « der », c'est-à-dire le dernier. Etre « preu » ou être « der », voilà comme on y traduit le io beor not to be du grand Shakspeare.
Mort à l'émulation!
J'entends fort bien que vous me demandez par quoi je rêve de la remplacer dans l'éducation des enfants. « Jusqu'à présent, dites-vous, la pédagogie n'a rien encore trouvé de mieux comme aiguillon que celui de l'amour-propre. » — Pardon, vous servez-vous de la coquetterie pour l'éducation des filles? non, n'est-ce pas? Ce serait pourtant le stimulant le plus efficace. On irait loin sur le chemin de l'exploitation des défauts et des vices au profit de la science.
Par quoi je veux remplacer l'émulation?
Mais par rien du tout. Une fontaine coule, fraîche, saine, intarissable, et tout le monde peut y boire. Maintenant, il y a ceux qui ont soif, et ceux qui n'ont pas soif. Chatouillerezvous ces derniers sous les talons, jusqu'à ce qu'ils aillent, de force, ingurgiter l'eau dont ils n'ont point envie? Si le latin est contraire à ma constitution, si la nature m'a créé rebelle aux délices de l'hypothénuse, si mon intelligence répugne à épouser le génie de Cicéron, en aurez-vous plus belle jambe, si vous lavez contrainte à l'épouser de force et en me promettant que je deviendrai roi?
L'erreur des bonnes gens de Sorbonne est précisément celle contre laquelle Jules Vallès a écrit son Bachelier, l'un des maîtres livres de cet cage et que je voudrais savoir entre les mains de tous nos professeurs, car il est YEmile de l'évolution sociale, philosophique et scientifique. Ayez le courage de reconnaître, avec la nature elle-même, que l'instinct de l'enfant le pousse toujours à apprendre ce qu'il lui sera utile de savoir pour vivre; que, s'il regimbe au grec ou bien à la géométrie, c'est que son destin n'est pas d'être un helléniste ou un
Kepler, et qu'aucun entraînement par méthode de concours ne modifiera son sort sur la terre. Il sera percepteur des contributions s'il doit l'être.
On n'oublie jamais ce que l'on a appris avec plaisir et on continue à l'apprendre. Mais dès la porte du collège, qui est le seuil de la vie, on secoue pour jamais, et avec quelle joie, mon Dieu! toutes les casseroles sonores que l'émulation vous avait accrochées au derrière. A la quantité effroyable de pauvres diables qu'elle a reçus, jetés hors de leur voie, et rendus misérables, on peut dire que l'Université, — sans s'en douter et par la seule force de sa méthode d'émulation, — est une grande fabrique de dévoiement national.
Mort à l'émulation!
L'habitude prise de ne travailler que pour passer sur le dos à trente camarades se perpétue dans la vie sociale chez tous ceux à qui on l'a donnée. Elle entrave tout libéralisme de jugement et de production. Elle étouffe les essors hardis. Elle achève l'anéantissement des facultés créatrices et exploratrices de notre race. C'est d'elle que nous vient l'horreur du nouveau en art, en sciences, en lettres, en politique, en tout, en tout, en tout
Nous lui devons les droits « à l'ancienneté », cette routine mortelle, qui est l'apothéose des caducs, des impotents et des cacochymes. C'est par soumission à l'esprit de concours qu'il importe plus en France d'être quelque chose que quelqu'un. Un dégoté est encore un personnage. Il met sur sa carte : ex-ministre, exdéputé, ex-maire, ex-greffier!... par émulation posthume, et pour tomber encore ceux qui ne furent ni ne seront jamais greffiers, députés et même ministres.
Pendant l'Exposition universelle de 1878, un Japonais de mes amis m'amena, un soir, à la maison, l'un de ses compatriotes, qu'il me présenta sous le nom de Seï-Teï-Watanabé... Vous rappelez-vous cet artiste prodigieux, ô Goncourt et Burty?... Il avait le génie inventif d'un Gustave Doré avec la patte d'un Fortuny. Du bout de son pinceau pointu, sur papier de riz ou sur soie, il créait, toujours en riant, ses visions enchanteresses, que les japonisants s'arrachèrent pendant tout son séjour à Paris. Et comme je demandais à mon ami quelle situation un tel artiste occupait dans son pays : — Aucune, me répondit-il: il n'est que le septième dans l'atelier de son maître!
— Qu'importe, fis-je, il est le plus fort?
— Il l'est assurément, me fut-il répondu, mais pour qu'il soit considéré comme maître à son tour, il faut d'abord que le titulaire du nom et de l'atelier meure, puis les six élèves qui le précèdent par date d'entrée. C'est ainsi au Japon.
— Et en France de même, soupirai-je.
Seï-Teï-Watanabé est retourné à Tokio et
s'y est effacé dans l'obscurité hiérarchique. Il ne ride même pas l'étang tranquille de la notoriété japonaise. Peut-être même est-il mort avant son Cabanel de maître et les six prix de Rome qui le séparaient de la gloire.