CALIBAN ET GEORGES OHNET
Et bien ! oui, j'en risque l'aveu : Je voudrais pendant vingt-quatre heures avoir fait le Maître de Forges! Dieu! que ce gredin d'Ohnet doit s'amuser !
Quand je dis que je voudrais avoir fait le Maître de Forges, j'exprime mal ma pensée. Ce que j'en rêve pour vingt-quatre heures, c'est exclusivement le succès fabuleux, hyperbolique, européen, presque horrible. Car, dans ce succès ultraprodigieux, Ohnet a trouvé une sensation inconnue, un vrai frisson macabre, une délicieuse « fleur du mal » que seul il a respirée et et que Baudelaire lui eût enviée.
Les auteurs de la Fille de Madame Angot ont connu, eux aussi, cette sensation, mais ils étaient plusieurs à la partager. Tandis qu'Ohnet est seul à en jouir, sans musicien, sans collait.
borateur, en tète à tète avec elle et rideaux fermés. Et si vous voulez savoir quelle est cette joie inouïe, d'une intensité sadique, la voici: 77 embête tous ses confrères!
Représentez-vous bien ce que c'est, et n'en parlez pas à la légère. Rappelez-vous d'abord que vous vivez à une époque où un chef d'école littéraire a déclaré, et sans barguigner, que le meilleur auteur est celui « qui vend le plus » et qui entre vivant dans le septième ciel des « centièmes ». Quelle réponse, doux Jésus, que la cinq centième du Maître de Forges! Le pauvre Germinal en reste tout béjaune. Je sais, le lui ayant entendu déclarer, que Georges Ohnet professe une admiration ardente pour Emile Zola et qu'il se juge indigne de mettre ses petits souliers dans les grandes bottes de l'ogre. Mais comme il s'y trouve bien, dans ses petits souliers, lorsque Ollendorff croise Charpentier dans la rue et que l'on jabotte édition et tirage, sous le parapluie.
Ce n'est rien encore, mais rien du tout, auprès de ce que le camarade éprouve les jours où l'on palpe chez Roger et Debry. Oh ! l'âme d'Obnet les dix du mois!...
L'auteur du Maître de Forges arrive tran-
quilkment, sans se presser, en savourant un cigare, il monte et il s'assied dans un coin sombre, chez Roger. Alexandre Dumas se présente et on lui aligne dix mille francs, je suppose. Ohnet sourit. Voici Victorien Sardou, qui signe et emporte trente mille francs. Ohnet s'efface. Paul Meurice, chargé des intérêts de Victor Hugo, se retire bientôt fléchissant sous le poids de l'or. Ohnet s'incline avec respect. Puis Meilhac, Gondinet, Labiche, Octave Feuillet, Pailleron, se succèdent et s'en vont avec un cottage dans leurs poches. Ohnet les laisse tous passer. Il attend quelqu'un !...
Qui? — Busnach, parbleu!
Busnach est l'intendant du naturalisme, c'està-dire de cette Ecole qui dit que le meilleur auteur est celui « qui vend le plus ». Il vient pour Y Assommoir, pour Nana, pour les chefsd'œuvre. Ohnet alors sort de son coin sombre, et souriant :
— Pardon, dit-il, cher maître c'est mon tour.
Et s'adressant à l'agent: — Combien avonsnous ce mois-ci, demande-t-il avec timidité, pour le Maître de Forges ?
— Rien que deux cent mille francs, M. Ohnet.
— Je les voudrais en « pièces dix sous », postule l'auteur en jetant un coup d'œil à Busnach. Rendons justice à Busnach. Il tient bon. Comme il sait qu'il représente le style, il garde une attitude froide, digne, hautaine. Seulement, quand Roger a fini de régler Ohnet en « pièces dix sous », Ohnet vérifie, et quand la vérification est achevée, le guichet ferme. Il est quatre heures. Alors Ohnet jubile. Il jubile à cause du nez de Busnach, qui n'émargera que le lendemain ses malheureux onze cents francs.
Mon Dieu, ce n'est pas de la gloire, mais c'est du plaisir. Et voilà pourquoi je voudrais, pour vingt-quatre heures, avoir fait le Maître de Forges.
N'allez pas me soupçonner au moins d'envier à l'excellent garçon le demi-million que son travail lui a rapporté. Il voudrait me l'offrir, que je le lui refuserais: d'abord, parce que je n'en ai pas besoin, et ensuite parce que je le gaspillerais à planter des roses. Mais ce que je lui déroberais volontiers pour vingt-quatre heures, je vous l'ai dit, c'est le frisson macabre, la titil-
lation suave d'embêter ses contemporains. Ça, oui. Car il les embête, et ferme, allez !
Il ne m'appartient pas, et ici moins qu'ailleurs, de raisonner de la valeur littéraire de ce fameux Maître de Forges. Je vous confesserai même que je ne l'ai pas encore vu représenter. Unsoir qu'on le donnait au Casino de Paramé, je résolus de prendre le bateau à Dinard (où je me trouvais alors) et de traverser la baie de la Rance pour aller entendre l'ouvrage. Il m'avait semblé que, du haut de son rocher, Château briand m'adressait de cuisants reproches sur mon incurie. Au moment de m'embarquer, une tempête s'éleva. Il s'agissait de la traverser, de braver des vagues énormes et rugissantes; enfin, d'y risquer ma vie. Si j'avais été garçon, j'en aurais couru l'aventure. Mais je suis père de famille, je reculai. Le dilemme était terrible, Chateaubriand me criait du sein des flots furieux : Ou tu verras le Maître de Forges ou tu ne le verras point. Si tu le vois, ta femme est veuve et tes enfants sont orphelins. Si tu ne le vois pas, tu seras le seul dans l'univers à ne pas l'avoir vu peut-être !
Après de longues hésitations, je choisis cette dernière honte. Ohnet connaît la vie, il me par-
JO'i VIE ET AVENTURES DE CALIBAN
donnera. Vraiment la mer était bien mauvaise !
Donc je ne sais rien de ce Maître de Forges^ si ce n'est ce que m'en ont appris les longues mines, les fronts moroses et les bouches pincées des dramaturges de ce temps que je rencontre. Il est évident que c'est avec une telle figure qu'on félicite un ami qui vient de gagner le gros lot, ou d'hériter d'un oncle d'Amérique, soit encore d'avoir été distingué par une jolie femme à qui l'on fait soi-même la cour depuis longtemps sans en avoir obtenu une fleur. Rien qu'à la manière dont il prononce le nom d'Ohnet on reconnaît un dramaturge français.
Observez que le jeune écrivain n'est pas le seul auteur qui ait décroché la grande timbale d'or. Les succès prodigieux abondent dans le théâtre moderne. La Dame aux Camélias est une ferme en Beauce. Emile Augier a son Gendre de M. Poirier. Sardou a ses Pattes de mouche. Barrière s'est assuré d'une petite éternité avec les Faux Bonshommes . Labiche signa la Cagnotte. Meilhac et Halévy connurent le million par la Grande Duchesse. Le Monde où Ton s'ennuie enjamba les frontières. Le plus
heureux des trois constitue à Gondinet des titres sérieux à la haine de ses confrères. L'Odéon vit s'enfuir le temps et diminuer l'espace avec le Testament de César Girodot. Le Roman d'un jeune homme pauvre a tué sous lui des générations d'acteurs. Le Tour du Monde en 80 jours fit rougir les Deu x Orphelines^ lesquelles avaient elles-mêmes imposé silence à la Grâce de Dieu. Plus récemment le Procès Vauradieux, lassé de vivre, changeait de peau et opérait sa dixième incarnation en Trois femmes pour un mari. J'en citerais vingt autres encore, de ces pièces atteintes de mathusalémisme.
Et c'est à ce point qu'entre les neuf cents écrivains de théâtre dont s'enorgueillit notre Société (8, rue Hippolyte-Lebas), il n'y en a pas trois peut être qui n'aient savouré les délices du souper de centième. Corneille lui-même, aujourd'hui gagnerait de l'argent avec le Cid.
Eh bien, on n'en veut qu'au seul Ohnet, et pour le seul Maître de Forges. Pour celui-là, c'est de la férocité. Le boulevard n'en dort plus. A l'heure verte, dans les cafés littéraires, des propos sanguinaires volent de table à table entre ceux qui défendent l'ouvrage et ceux qui l'exécutent sommairement. J'ai entendu, de mes
oreilles, un journaliste dire à un autre : « Tu m'emmaîtredeforges ! »
Ceux qui veulent savoir ce que c'est qu'un succès à Paris peuvent s'en rendre compte par ce mot inouï, où se résument les mœurs intellectuelles du théâtre contemporain, ses hautes tendances artistiques et le désintéressement lyrique de ses poètes (i885-i 88(5).
Je n'ai compris que depuis le Maître de Forges la profondeur facétieuse de cette fumisterie de Yilliers de l'Isle-Adam, le poète Baudelairo-wagnérien. Son héros, l'illustre Bonhomet, vient de quitter la terre, où il n'a entendu parler que de la Dame Blanche, et il arrive au Paradis. Il avise un être vénérable, à barbe de neige, et qu'à son air d'autorité il devine être le maître auguste du lieu.
Alors, charmant de politesse, il s'avance, mesurant respectueusement ses pas, et plein du souvenir qui l'obsède:
— N'est-ce qu'à Dieu lui-même ou bien estce à Boieldieu que j'ai l'honneur de parler ?
Voilà le succès à Paris! Après Boieldieu,
Georges Ohnet s'en délecte, et il a bien raison, car c'est, je veux dire cela doit être amusant au possible. Du reste la fortune cette fois s'est débandée avec intelligence, et le camarade du Maître de Forges porte allègrement la honte d'être heureux. Il ne perd pas une bouchée de son bonheur, et je l'ai vu rire comme une jeune baleine de ceux qui sont assez bêtes pour ne lui envier que sa chance.
— Ils ont raison de m'en vouloir, me disaitil un jour chez Ollendorff, et à leur place j'en ferais autant sans doute. Mais au moins ils ne peuvent pas dire que je ne suis point naturaliste. Puisque le naturalisme déclare que le meilleur auteur est celui qui vend le plus, je suis le premier auteur de mon siècle.
— Cela dépend, répliquai-je sur le même ton badin, il y a encore l'ordre alphabétique, et par ordre alphabétique c'est Jean Aicard.