‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 22 sur 48 · OLIVIER PAIX, CALIBAX ET ROCHEFORT · texte numérisé non relu

OLIVIER PAIX, CALIBAX ET ROCHEFORT

Durant l'été de 1875, à Genève, je fis la connaissance de M. Henri Rochefortchez la célèbre danseuse Carlotta Grisi. C'était dans cette villa Saint-Jean qui domine la vallée du Rhône et dont la terrasse, boisée de marronniers centenaires, a été illustrée par le poète d'Émaux et Camées.

A cette époque, quoique très répandu dans la société genevoise et singulièrement goûté pour ses manières aristocratiques, le lanternier ne s'amusait guère parmi les mômiers. Aussi escaladait-il volontiers la butte qui mène à la villa Saint-Jean, où se trouvait alors un décaméron de jeunes poètes et de jeunes peintres parisiens,

gais, rieurs, et que son esprit enchantait. On lui faisait fête, cela va sans dire.

M. Henri Rochefort a trois passions sérieuses: le domino, la peinture et les vers. Je ne crois pas trop aux autres. A la villa Saint-Jean, il était à son affaire. Tout le monde y peignait; sous chaque marronnier il y avait un chevalet. Quant aux vers, le souvenir de Théophile Gautier, barde vénéré de ces lieux, en peuplait les charmilles. Restait le domino!... A ce jeu-là nous n'étions tous que des amateurs, aussi n'était-ce pas sans terreur que nous nous soumettions au sort lorsqu'il nous désignait pour partenaire de ce Maître redoutable du double-six.

Ceux qui veulent avoir la révélation du Rochefort fatal et satanique n'ont qu'à rouler l'os et frictionner l'ivoire avec lui. Il devient effrayant! Ses yeux dardent des éclairs dans les caves de l'orbite. Elle est là, la Lanterne, elle est là, vous dis-je.

Comme tout Parisien de Paris, j'ai toujours eu une irrésistible sympathie pour ce grand fou du destin, « dont la flèche est au flanc de l'Empire abattu, » ainsi qu'a écrit de lui Victor Hugo, en son Année Terrible. Mais ma situation visà-vis de lui était assez bizarre. Alphonse Dau-

det venait précisément de me faire entrer au Journal officiel en qualité de critique d'art, et j'écoulais là quelques adjectifs. Or, dans les Lanternes qu'il publiait à Genève, mon « partenaire » ne décolérait pas contre mes patrons hiérarchiques, de telle sorte que, pendant les parlies, je me demandais si la foudre de ses regards s'adressait à ma stupidité de joueur de dominos ou à ma collaboration au Journal officiel. Elle ne s'adressait, hélas! qu'à la mazette. Ma réaction naïve n'opérait qu'en mettant du blanc partout lorsque je ne devais en mettre nulle part. Quelle idée on se fait pourtant de ces ogres de la politique!

En ce temps d'exil et de mac-mahonat, M. Henri Rochefort avait pour secrétaire Olivier Pain. Il nous en parlait souvent et comme d'un homme extraordinaire, doué d'une volonté de fer. J'avais eu autrefois, à Charlemagne, un camarade appelé Olivier Pain, avec lequel je me chamaillais fortement, et même à coups de dictionnaire, parce qu'il préférait Dumas fils à Dumas père, et que, moi, c'était le con-

traire. Mais sa volonté ferrugineuse se bornait à me Manquer son Quicherat à la tète et à recevoir le mien à la sienne. Comme Rochefort nous en racontait des choses étonnantes et notamment son évasion à la nage de l'île Xou, parmi les requins, j'étais curieux de savoir si c'était le même.

Il faut vous dire que je soupçonnais un peu Rochefort de m'en conter et de me traiter en critique d'art du Seize Mai. Un jour, sous les marronniers, tandis que les jeunes femmes engageaient sur les pelouses une vaste partie de crocket, il m'avait attiré sur un banc et m'avait offert de ni enrichir!...

— Oh! mon Dieu, c'est bien simpie, m'avaitil dit sur un ton de bonhomie infernale. Ecoutez et tâchez de retenir, « s'il est possible! »

Là-bas, là-bas, devers Vaugirard, dans la cour d'une fabrique, sous un tuyau de cheminée énorme, un trésor de cent quarante-trois mille six cent deux francs est caché, dans la terre. Voici comment je le sais. Avant-hier on vient me chercher de la part d'un vieux communard qui ne voulait pas mourrir sans me serrer la main. J'y cours. C'était très loin. Arrivé devant le lit de mort je reconnais l'un

des plus braves combattants du Père-Lachaise. Citoyen marquis, me dit ce vieillard, je vais mourir. Mais à l'entrée des Versaillais, j'ai enfoui ma fortune, soit cent quarante-trois mille six cent deux francs et quelques centimes, sous un grand tuyau de cheminée, dans la cour d'une fabrique, à Vaugirard. Cette fabrique est celle où je travaillais. Je vous les donne. — Et il expire!

— Vraiment ! faisais-je, profondément remué par cette histoire d'un humble prolétaire.

— C'est comme je vous le dis. Vous comprenez, mon cher, que pour vous l'occasion est unique. Moi je ne peux pas rentrer en France, n'est-ce pas? Vous, vous le pouvez. X'en dites rien à /'Officiel. Achetez une bêche, et, avec quelques camarades de la rédaction, courez à Vaugirard : votre fortune est faite.

— J'aimerais mieux vendre le secret, hasardai-je timidement.

— Alors, voyez le Maréchal !

Donc je doutais un peu des aventures que Rochefort nous narrait de son secrétaire, le brave Olivier Pain, et j'avais absolument tort, les événements viennent de le prouver. Mais était-ce bien ma faute ? On a beau être naïf et

écrire à l'Officiel, on peut avoir lu Monte-Cristo, et j'ai dit que j'étais pour Dumas père. Aussi, lorsque Rochefort m'avertit que son Olivier Pain, à lui, offrait cette particularité d'avoir été fusillé à la caserne d'Eylau et cependant de se porter comme un charme, je compris que ce n'était pas, que ce ne pouvait pas être mon Olivier Pain à moi, l'Olivier Pain de Dumas fils, et qu'il y en avait au moins deux sur la terre.

A quelque temps de là, M. Henri Rochefort me proposa une excursion à Lausanne, chez un marchand de bric-à-brac, qui avait de la vieille peinture. Pour lui la vieille peinture est toujours nouvelle. Il en est féru. Point de joie comparable à celle de mouiller de salive un antique panneau noir et d'y découvrir de vagues jambages qui peuvent faire « Ribeira » ou « Murillo », selon le jour où l'on se place. L 'Officiel avait également développé en moi cette maladie. Oh ! ce Seize Mai ! Nous partîmes donc de bon matin, décidés à découvrir un Velasquez.

A la gare, un jeune homme nous aborda,

serra la main de mon célèbre compagnon et s'installa auprès de nous dans le wagon. C'était un garçon de trente-cinq ans environ, les cheveux coupés en brosse, le visage couturé par la petite vérole et d'expression assez renfrognée.

Ce qu'il y avait déplus particulier, c'était l'agitation de son être, qui, visiblement, souffrait de demeurer en place. Les jambes s'allongeaient s'écartaient, se retiraient tour à tour, et les pieds battaient la semelle. Il écrasait ses mains jointes entre ses genoux, et témoignait d'une impatience d'être assis qui eût donné la lièvre à un fakir tourneur de pouces. Il ne se mêla point à la conversation: il écoutait, la tète baissée et le corps en proie à sa chorée. D'ailleurs pas un sourire, malgré l'extrême gaieté matinale de l'entretien. Je n'entendis point sa voix. Seulement lorsqu'il sut ce que nous allions faire à Lausanne, il profita du premier arrêt du train, pour s'esquiver. Il connaissait le coup du Velasquez, et Roche fort sans doute lui avait déjà posé quelquefois ce lapin.

A la prière du lanternier le train l'attendit quelques minutes, car les trains suisses ont des mœurs pastorales que Gessner eût chantées,

mais il s'était dispersé dans la campagne. C'était un malin, ce jeune taciturne !

— Ce diable d'Olivier Pain, il n'en fait jamais d'autres! En voilà un qui n'entend rien à la peinture!

J'appris de la sorte avec qui nous avions fait route. Mais cet Olivier Pain n'était pas mon Olivier Pain, l'Olivier Pain de Dumas fils et des Quicherat. C'était un autre, moins gobeur, ainsi qu'on a pu le remarquer.

Après une assez longue séance chez le bric-àbrac, à Lausanne, pendant laquelle nous mouillâmes force panneaux ténébreux sans y découvrir de jambages, nous revînmes par le bateau à vapeur du lac Léman. Rochefort n'avait pas pu s'empêcher de découvrir deux peintures sur cuivre qu'il attribuait résolument à des maîtres néerlandais de la décadence, dont les noms étaient très difficiles à prononcer et peut-être impossibles à écrire. Il finit par les offrir au capitaine du vapeur, qui les prit comme souvenir. J'eus bien peur un instant de sa munificence.

Nous arrivâmes devant Coppet, et nous décidâmes d'en visiter le château, illustré par Mm de Staël, et qui appartient à la famille de Broglie. Le duc de Broglie était précisément l'un de mes patrons hiérarchiques, et j'écoulais mes adjectifs sous son aile. Pourvu qu'il n'y ait point, pensai-je, de livres des visiteurs chez le concierge ! Si je m'inscris à la suite d'un pareil touriste, c'est comme si je brisais ma férule de critique d'art officiel sur l'autel de la République.

Un sourire diabolique voltigeait sur les lèvres du pamphlétaire. Il voulait épuiser sur moi tout le bissac de ses charges.

A peine entrés dans la bibliothèque du château, qui est à peu près la seule salle que l'on visite, nous nous heurtâmes à Olivier Pain, qui insistait auprès de la gardienne pourvoir la chambre de Benjamin Constant. La pauvre femme se défendait de son mieux contre les terribles questions du jeune taciturne.

— S'il n'avait pas de chambre, où couchait-il? Car enfin Mme de Staël était mariée, c'est notoire. Il v a eu un M. de Staël! Je demande à voir la chambre de Benjamin Constant.

On devine si je souffrais déjà de l'embarras

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de cette gardienne, au service de l'un de mes patrons hiérarchiques.

— Quand on a un château historique, on le montre tout entier ou on ne le montre pas. J'en appelle à ces messieurs, disait Pain en nous désignant.

Rochefort s'était déjà avancé vers la gardienne, et avec la grande politesse de race qui le caractérise et le signe grand seigneur, il la pria de lui indiquer le tronc.

A cette demande, une sueur froide me sortit des pores. Je pressentis Tune de ces impertinences Louis XV, dont l'écrivain a hérité de son aïeule, la marquise de Rochefort, la femme la plus spirituelle du dix-huitième siècle, et je cherchai des veux avec angoisses le livre des visiteurs. Il y en avait un.

— Quel tronc, monsieur?

— Mais le tronc, fit-il, pour les dettes de la famille !

Et saisissant la plume, il signa de son nom : Henri Rochefort. Puis il me passa la plume. Ce fut horrible ! Olivier Pain signa après moi, et ma critique officielle fut ainsi encadrée pour l'éternité.

A la lecture de ces noms farouches, je crus

que la gardienne allait s'évanouir. Rochefort lui avait mis quarante sous dans la main en l'engageant à les partager avec son maître, oui, son maître, qui était aussi le mien!... Je m'enfuis.

Des vignerons nous attendaient à la grille du château. Le lanternier avait-il été reconnu? Etait-ce une farce du taciturne? Je ne l'ai jamais su; toujours est-il qu'il fallut visiter toutes les caves de Coppet, boire de tous les vins, faire honneur aux toasts les plus incendiaires et soutenir encore l'honneur de la beuverie française devant ces Suisses. On sait que Rochefort ne peut pas supporter un verre de vin. Dans l'ombre des caves, nous avions beau masquer ses défections et le couvrir pendant qu'il jetait le liquide précieux par-dessus son épaule, il fallut qu'il goûtât à trente récoltes.

Nous le portâmes au bateau. Il tenait des propos incohérents, déclamait des vers purement religieux et faisait l'éloge de Louis XIV!...

Quand Olivier Pain le vit à point, il proposa un domino avec un mort. En arrivant à Genève, Rochefort avait perdu toutes les parties. Ses yeux jetaient des lueurs d'enfer.

C'est la seule fois de ma vie que j'ai vu Olivier Pain.

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