CALIBAN ET MONSELET
Depuis Louis XIV — un Capet! — les bibliothèques publiques étaient considérées comme des espèces de fermes en Beauce avec lesquelles on achetait des consciences de gens de lettres, s'ils en avaient encore, et leur silence, s'ils n'avaient plus que cela à vendre. De telle sorte que le silence des gens de lettres était coté : il valait six mille francs, le logement et le bois de chauffage. C'était bien gentil tout de même. On pouvait se consoler à ce prix de ne pas dire ce qu'on avait à dire et mettre sur sa langue le bœuf de Leconte de Lisle. D'ailleurs Bruxelles tendait ses presses à celui qui s'obstinait à vouloir bavarder pour nuire à l'histoire de son temps.
C'est fini, et nous ne sommes pas sous
M. Grévy pour nous amuser. Plus de fermes en Beauce ! Adieu, logement, gaz et bois de grume. La République ne paye plus les consciences des gens de lettres. La profession n'a plus de prytanée. Les bibliothèques sont' données à des bibliothécaires de vocation ! Les rats reviennent parmi les livres.
On dit que les hôpitaux se plaignaient; ils recevaient moins de poètes.
Et comme c'est juste ! Pourquoi donc Charles Monselet, par exemple, échapperait-il au sort qui illustre à jamais le nom d'Hégésippe Moreau ! Il a autant de talent que lui, et il a toujours été comme lui zélateur de notre sainte liberté. Je ne vois pas pour quelle raison, s'il persiste à rester républicain, Monselet ne mourrait pas à l'hôpital. C'est son devoir. Estil bibliothécaire de vocation? Sait-il épousseter les incunables? Non, eh bien, alors? Il aime les livres? Belle avance! Il en fait, donc il ne sait pas les garder, c'est évident. D'ailleurs, la République n'a plus à acheter la conscience de Monselet: il a été assez bête pour la lui donner gratis, à l'heure exquise et chaude des péchés de jeunesse.
Ecoute-moi, Charles, je vais te parler à
l'oreille. L'autre jour, je déjeunais avec le duc d'Aumale (oh! un hareng saur!) et il me disait : « J'ai une envie folle de la conscience de Monselet, et pour l'avoir, je lui donnerais bien Chantilly! — Elle vaut ça! déclarai-je. — Quand je dis que je lui donnerais Chantilly, reprit le duc d'Aumale, je veux dire la bibliothèque. Et il serait chauffé, comme à l'Arsenal. Je peux lui en donner ma parole d'honneur! »
Au moment où j'allais lui répondre qu'il arrivait trop tard, et que la République, ta mère, Charles, t'ordonnait de finir à l'Hôtel- Dieu, parce qu'elle est juste, intelligente et bonne, Napoléon entra. Je te parle du prince.
— On vient de m'apprendre, rit-il, que Monselet vendait sa conscience à l'hôtel Drouot. J'en ai absolument besoin. Je lui rachète tous ses livres de cuisine et je l'en nomme bibliothécaire. Dans le parti, nous appelons ça le coup de Patru.
Survint Victor.
— Pardon papa, dit l'héritier de l'aigle. Je reçois de Reims, où est mon bailleur, le télégramme que voici : « Ayons Monselet. Cinquante mille bouteilles Champagne. Institue
bibliothécaire. Appointements, caisse ouverte et avances. »
Deux hommes avaient poussé la porte. L'un d'eux était le fondé de pouvoirs de Mme la comtesse de Chambord. L'autre s'autorisait d'une bague de sir Richard Wallace, prince des buveurs d'eau. Et ces deux hommes se disputaient avec acrimonie et acerbité. — « Goddem! » disait l'un, pour une fois qu'un écrivain « distinguished » est disponible, c'est bien le moins que l'Angleterre!... — L'autre lui coupait ainsi la parole : — Mme la comtesse de Chambord sait ce que « le vieux jeu » lui impose. Un nommé Capet-Quatorze — ou Louis-Soleil, — dont elle descend par alliance, lui est apparu et lui a dit : Monselet se sépare de sa conscience, ne la laissez pas acquérir par l'Angleterre. On ne sait pas ce qui peut arriver!...
J'assistais, mon cher ami, et avec quelle angoisse, tu le devines, à cette discussion si honorable pour tout le monde et surtout pour les vieux partis auxquels tu as toujours fait une guerre si cruelle. Je me disais : non, non, cela n'est pas possible. Ou la République athénienne n'a pas reçu le catalogue de la conscience de Monselet et elle ignore ce qui se passe, ou elle
va envoyer Antonin Proust acheter la collection en bloc, car elle ne doit pas sortir du pays. Et, en effet, deux autres personnages se présentèrent. Le premier de la part du Bon-Marché: le second de la part du Louvre. Ils avaient chacun un parchemin libellé, créant pour Charles Monselet une place de bibliothécaire de leurs magasins européens. Et ces parchemins débordaient de louanges sur son talent et l'honneur que tu déverses sur les lettres françaises, quand tu écris.
Mais personne n'arrivait de la part de la République athénienne, ta mère, Charles!
Une dépèche fut remise à M. le duc d'Aumale, lequel, ne voulant rien perdre de sa part de hareng saur, me la passa par-dessus la tète de Joinville. J'y lus: « Achetez tout Monselet. Don Pedre. Brésil. » Je commençais à craindre qu'il nous vint quelqu'un de Berlin, lorsque, tout essoufflé, Antonin Proust surgit sur le seuil. Il était envoyé par la République athénienne, ta mère. « Arrêtez ! » cria-t-il. Il jeta sur la table trois bons de pain et un billet de loterie. « Pour Monselet !... ajouta Proust, radieux, de la part de la République! »
Et il expliqua à tous les représentants des
régimes disparus, des régimes protecteurs des lettres, des régimes pleins de faveurs et de partialité pour les poètes, il leur expliqua que, depuis 89, les bibliothèques revenaient aux bibliothécaires de. vocation et les roses aux rosiers. C'était en cela que consistait la liberté, le progrès et tout ce que vend l'athénienne République. « Monselet est républicain, disait Proust, il nous comprendra! Il a tous les titres requis pour une bibliothèque, excepté le titre de bibliothécaire. J'ai pris sur moi, cependant, d'emprunter ces trois bons de pain à M. de Rothschild, au nom du gouvernement, et j'y ai ajouté de mon propre mouvement ce billet de loterie des Arts décoratifs... »
— Mais elle est tirée! dit Napoléon, le prince.
— C'est à cause de cela?
En somme c'est très bien, et la République ne doit que des asiles de nuit. Encore n'a-t-on le droit d'y résider que trois nuits. Au bout de ce temps, le poète doit trouver du travail dans sa partie. S'il a charge de famille, c'est un grand malheur. Le principal est de sauver le principe des bibliothèques.
Le principe des bibliothèques est celui-ci :
la bibliothèque publique doit être veillée, gardée et conservée par des hommes ayant appris la veille, la garde et la conserve des livres, ayant fait de fortes études à ce sujet et pouvant passer des examens sur les rayons, les casiers et les étiquettes. Il est aussi difficile de surveiller des livres que de surveiller les diamants de la couronne, et il y faut une compétence exercée. Le gendelettre n'aime pas le livre pour lui-même: il le lit!
Le bon bibliothécaire doit avoir l'âme d'un relieur, au moins. Le bibliothécaire idéal, c'est celui qui est atteint de fureur bibliomanique, et qui tombe en pâmoison à l'odeur d'un princeps. Savoir refuser un livre à celui qui vient le demander dans une bibliothèque, c'est quelque chose déjà ; mais le lui refuser de façon à le dégoûter à jamais d'en demander d'autres, voilà le signe de race et de profession. La place de bibliothécaire est une lutte quotidienne contre le liseur public. Il doit nuire de tout son pouvoir à l'instruction gratuite. Il est là pour rabattre sur le cabinet de lecture. Voyezvous Monselet à la Mazarine, par exemple, si quelqu'un venait lui demander les Orientales, de Victor Hugo? Il les donnerait, le malheureux!
Le vrai bibliothécaire, celui que réclame la République, ne les donnerait pas, lui!
— Les Orientales de qui ? dirait-il en refoulant ses lunettes d'un air rébarbatif, nous n'avons pas ça. Voyez à l'Arsenal!
Il est clair que le gendelettre, le poète, le simple Monselet enfin, n'est pas armé pour ce rôle de cerbère. Il y faut des natures spéciales, détestant d'instinct les lettres et les lettrés, et pouvant au besoin leur jeter à la tète les bûches avec lesquelles la République les chauffe.
Lorsque récemment des amis demandèrent pour moi à la Comédie-Française la succession de mon camarade François Coppée, démissionnaire de la bibliothèque du théâtre, ce ne fut pas, ainsi qu'on Ta trop dit, à cause de l'élévation des émoluments affectés à la place qu'ils ne purent me l'obtenir. Ces émoluments, en effet, équivalaient à peine à la moitié d'une matinée du Monde où Von s ennuie, la moitié, si l'on veut, représentée par la subvention.
Les sociétaires eurent peur de ma jalousie pour Molière, voilà tout! Ils se dirent que si l'on me mettait là, dans les archives, j'allais évidemment supprimer, interpoler, falsifier
tous les documents relatifs à ce grand homme, afin de prouver qu'il n'avait jamais existé et qu'il était une invention de Monval ! Ils sentirent le piège. Aussi je ne leur en veux pas, parce qu'ils ont eu du nez. C'est clair que Molière me gène. Mais il en gène bien d'autres encore. Coppée ne l'avait pas laissé voir, aussi on ne peut pas le remplacer.
A la Comédie française, Monselet procéderait comme à la Mazarine; il communiquerait naïvement les livres, registres, manuscrits; il laisserait croire, lui aussi, que Molière a existé et mêma qu'il fut un homme. Il n'aura pas cette bibliothèque.
Non, Charles, tu ne l'auras pas, et tu n'en auras même aucune. Tu sais lire et écrire, mon bonhomme, mais tu ne sais pas épousseter les rayons et refuser les Orientales! Vends ton petit baluchon de romantiques, disperse ta petite moisson, et file du côté du soleil où sont les gouvernements arbitraires, mais intelligents, pour qui un poète est une espèce de troubadour que l'on peut avoir à dîner chez soi et même préposer à la garde des papiers de famille. Fais-toi monégasque, et sollicite un vestiaire dans le palais des Grimaldi. Je jure que tu ne
fouilleras pas dans les pardessus pour y voler des portefeuilles et que tu rendras poliment à chacun le chapeau et le parapluie auquel il a droit, et qu'on aura confiés à ton honnêteté, gendelettre!