CALIBAN ET BASTIEN-LEPAGE
Il n'y a plus que les médiocres qui vivent vieux. Dès que Paris possède une individualité franche, il la torture, l'abat et l'avale. Ce n'est pas le cancer qui vient de tuer Bastien-Lepage, croyez-le bien : c'est l'épouvantable détresse des débuts, ce mal dont rien ne guérit plus, ni le succès, ni la fortune, et qui fait de notre ville atroce l'abattoir des vrais génies. Oh! restez, restez dans votre village, vous en qui chante la grande àme de la nature! Chez nous on meurt à trente-six ans, avec l'amertume de la pauvreté aux lèvres, avec le doute de soi-même et des autres et la honte des pactisations qu'il a fallu consentir pour vivre. Hélas ! quand finira cette critique !... Oh ! le goût français!...
Je me rappellerai toute ma vie la rencontre que je lis de Bastien-Lepage, en 1878, rue Laf-
fîte. Il marchait de ce pas violent qu'il avait, et semblant tirer derrière lui quelque charrette lourdement chargée. L'anxiété plissait son front carré de paysan opiniâtre, et son nez. qui semblait retroussé d'un coup de pouce, flairait le vent des girouettes. Il s'arrêta devant la vitrine de Beugniet. y regarda les aquarelles à la mode qui y étaient exposées, haussa les épaules et s'en fut.
— As-tu vu ça? me dit-il en m'abordant. C'est vous autres, de la presse, qui faites le succès de ces machines-là ! C'est de votre faute si nous crevons la faim, et je ne puis pas arriver à vendre mon tableau des Foins!...
C'était Tannée en effet où Bastien avait exposé la première de ses grandes pages rustiques.
— Peut-être en demandes-tu trop cher ! lui répliquai-je, connaissant la hâte qu'il avait d'être coté à sa valeur.
— Trop cher? s'écria-t-il avec un bond de cabri ! Viens avec moi. — Et nous entrâmes chez Beugniet.
— Combien vendez-vous ça? lit-il en désignant à l'employé l'une des aquarelles de la vitrine.
— Six mille, dit l'homme.
— Tu l'as entendu, reprit Bastien, quand nous fûmes dans la rue. Six mille ! Et je n'en demande que dix pour mes Foins. Personne n'en veut!
Et il allait, la tète entre les mains, comme font les conscrits de village qui viennent de tirer un mauvais numéro à la conscription, désolé, abruti par cette fatalité.
A cette époque, Bastien demeurait encore dans cet atelier de l'impasse du Maine, auquel on parvenait par un jardinet, grand comme un mouchoir de poche et encadré de quatre murs, où son grand-père pouvait prendre un peu l'air et fumer sa pipe en dirigeant des rosiers grimpants. Il n'y a point de cellule d'anachorète qui soit aussi dénudée que ne Tétait cet atelier. Pas un bibelot, pas un objet d'art, pas une tenture, rien aux murs que des esquisses du peintre, et sans bordures, et, sur un divan défoncé, des cartons d'où sortaient des papiers écornés.
Quand, revenant de voir ses camarades de l'avenue de Villiers, Bastien rentrait là, lui, leur maître à tous, il est clair qu'il devait ronger son frein. 11 me montra un jour, sur le divan effondré, deux dessins magnifiques qui lui avaient été refusés par tous les journaux illus-
très!... Le pauvre Primitif, ainsi que l'avait surnommé Theuriet, avec quel dépit gamin il jetait ces dessins en l'air ou nous proposait de mettre « des pipes dans la gueule » des personnages afin qu'ils fussent dignes de l'illustration !
Poussé par le pressentiment confus de sa mort prématurée, Bastien se lassa bientôt de cette lutte sans espoir contre l'imbécillité des amateurs et des arbitres du goût français. Il comprit qu'on n'arrive à rien en ce monde si l'on ne compte pas avec les puissances du jour, divinités camuses, obtuses et obèses, qui sont les Bouddhas de la cote. Sur d'ailleurs de sa force et de son inébranlable conscience d'artiste, il se laissa « inventer » par ceux dont le mécénisme consiste à découvrir des maîtres, et à lire Baruch à des gens qui le savent par cœur. Il alla dans les salons. On le présenta à des éminences politiques.
Flanqué de deux acolytes, Gambetta vint à l'impasse du Maine et il ramassa le pinceau de cet autre Titien. Il en résulta, je crois, des décorations, de celles qu'on peint à la boutonnière, avec un sou de garance pourpre. Le Primitif se résignait, non sans rire, entre camarades, de la bonne charge qu'il faisait aux
bourgeois. En tète d'une Revue fondée par la meilleure et la plus intelligente femme de ce temps, il laissa mettre son nom comme rédacteur littéraire!... Il aurait dansé sur les mains, s'il l'avait fallu, et joué du violon au sommet de l'obélisque. Il devait connaître Sarah Bernhardt, évidemment.
Il la connut. Il lui fit même son portrait, en récompense de quoi la comédienne toute -puissante lui offrit l'Angleterre. Bastien accepta l'Angleterre, et il partit pour la prendre.
Je ne l'avais pas revu depuis longtemps, n'étant pas de ceux, hélas ! que le monde réclame pour ses fêtes, et je me bornais à batailler pour lui dans les feuilles où j'avais l'honneur d'écrire, lorsqu'un jour, cherchant une place dans un wagon de la ligne de Calais, je m'entendis appeler par une voix joyeuse. C'était le Primitif qui allait prendre l'Angleterre ?
— As-tu vendu tes Foins?
— Non.
— As-tu vendu tes Pommes de terre ?
— Non plus.
— Qu'est-ce que tu as vendu ?
— Rien. Mais Sarah m'a promis le prince de Galles.
— Fichtre !
Tel fut le dialogue. Bastien n'avait jamais traversé la mer. Il n'était pas sans inquiétude sur cette traversée. Quant au prince de Galles, il n'en doutait pas.
Pour moi. qui avais déjà quelques données sur les mœurs particulières de ce pays, où la convention règne et domine, et dont tout l'échafaudage social s'étave sur le mensonge de la « respectability », je ne laissais pas que d'avoir quelque angoisse de la réussite du Primitif. Gai de la gaieté des ateliers, grand faiseur de charges, et de manières aussi peu arrondies que possible, Bastien ne me paraissait pas précisément désigné pour hériter de la succession d'Holbein dans l'aristocratie britannique. Déjà, dans le wagon, loin de se recueillir, il avait failli nous attirer une mauvaise affaire avec un voyageur assez rébarbatif dont il crayonnait une caricature sur son carnet. Sur le bateau ce fut bien autre chose.
D'abord il se lia avec le timonier et voulut à toute force le remplacer à la barre. Puis, étant descendu dans l'intérieur du bâtiment, il s'y lit servir à déjeuner, et, sous prétexte de s'initier aux usages anglais par la gastronomie, il dévora
la moitié d'un fromage de stilton et se donna une indigestion... tout ce qu'il y a de plus britannique. Ces gamineries n'étaient pas de bien bon augure, mais je comptais sur l'admirable talent du Primitif et sur cette conscience farouche de peintre qui, devant le chevalet, le transformait en maître. Toutefois, je lui lis la leçon et lui expliquai de Londres tout ce que je savais, soit d'après les voyageurs, soit par mes propres observations. Il promit de s'observer et de dépouiller la blague sur les rives de Douvres.
Deux jours après, comme je traversais Hvde Park, j'aperçus mon Bastien en train de faire le trapèze sur l'une des traverses du jardin, et cela au moment du dérilé de la gentry la plus collet monté qui soit dans l'univers. Entre Holbein et Léotard, il n'avait pas su choisir !
Il revint bientôt à Paris, un peu déconfit, mais non point découragé, car jamais artiste ne fut plus intrépide ni plus conscient de sa valeur, et il entreprit alors cette série de portraits, dont le dernier exposé, celui de M ' Drouet, est un des chefs-d'œuvre de l'art français et ira droit au Louvre.
Bastien-Lepage entrait dans sa trente-sixième
année, et certes! la destinée lui en devait, et nous en devait trente-six autres encore. Car elle commence à abuser un peu de son aveuglement, la destinée ! elle n'abatqueles vrais forts, les vraiment doués et l'élite ! On dirait qu'elle conspire avec la décadence de notre malheureuse race pour enliser les arts dans les lagunes de la médiocrité. C'est effrayant.
Le plagiat, l'imitation, le banal, le poncif, le fade, le quelconque et le rien du tout forment les bataillons de l'armée épicière et ils cernent la ville. Ceux qui n'ont rien à dire sont pieusement écoutés. Ceux qui n'ont rien à peindre sont achetés au poids de l'or, Bastien laisse toute son œuvre... à l'hôtel Drouot! Les Bergers, les Foins, Y Automne. Jeanne d'Arc, le Mendiant, toutes ces toiles puissantes, toutes ces visions réalisées, toutes ces évocations énergiques d'une àme très tendre, très naïve et très belle, elles demeurent suspendues dans l'atelier du pauvre vaincu, et elles président à son dernier sommeil.
Au fond, qu'est-ce que cela fait, puisque les choses sont ainsi arrangées que l'on ne commence à vivre qu'après sa mort ? On est peutêtre vieux à vingt-cinq ans, qui sait ! et vidé à
rente ! Alors c'est le bon âge pour mourir. Il y a, non loin de l'Ecole des beaux-arts, une gargotte dans laquelle Bastien-Lepage prenait ses repas quand il étudiait chez Cabanel. On y voit encore un tableau fort curieux, à la manière de Lancret, qui représente une promenade galante dans un jardin d'Amour. Cette toile est de Bastien-Lepage. 11 la donna en payement à son hôte pour le crédit de plusieurs années qu'il en obtint au temps où il n'avait pas vingt sous à mettre à ses entrecôtes de vache enragée.
Tous les artistes connaissent le cabaret, à cause du tableau de Bastien. Si j'étais riche, je l'achèterais à ce brave homme, et quand je verrais un jeune homme, véritablement doué de génie pour les arts, surgir à la clarté du beau idéal, je l'amènerais devant le jardin d'Amour et je lui dirais : « N'espère rien. Rien n'y fait, ni le génie, ni le courage, ni les concessions, ni Sarah Bernhardt. On meurt à trente-cinq ans, incompris, invendu, empoisonné par la vache enragée: on est tué par les débuts. Va planter des choux ! Ou bien alors, sois médiocre! C'est le temps des coquecigrues! *
CALIBAX CHEZ CARJA T
C'est une chose terrible à voir en ce moment comme la Mort travaille dans l'élite de la patrie. Ah! la gueuse! depuis cinq ou six ans, comme elle les choisit! Les plus forts, les plus beaux, les plus intelligents, la légion thébaine... Le Chili n'est pas plus acharné contre le Pérou que la Camarde contre l'avenir. Elle s'attaque à la tête, rien qu'à la tète. Elle décime dans la garde.
Cette année, entre toutes, est funèbre. Elle compte ses semaines par ses assassinats d'hommes glorieux. Le glas tinte en permanence dans les temples de l'Art, de la Science et de l'action. Nos espérances s'en vont une à une. suivies de théories noires, et ceux qui partent sont escortés de ceux qui vont partir. Dies ii\v !
Est-ce donc à demeure que tu t'es établie en France, ô vieille ennemie, et n'as-tu pas d'autres
peuples à visiter que le nôtre! D'où te vient cette partialité, horrible acheveuse ? Est-ce ta loi que plus on meurt plus il faille mourir ? Ton attribut n'est pas la faux, c'est le couteau de miséricorde.
Il y a des gens qui se consolent de ce massacre furieux par des idées de postérité, ces homélistes ! En voilà une blague, la Postérité! Il n'y a pas de postérité, messeigneurs, il n'y a que de gros dictionnaires, remplis d'erreurs bêtes, que personne ne lit, si tout le monde les achète. Et même on les achète pour être dispensé de les lire. Les immortels sont là dans la fosse commune, pêle-mêle et dépareillés : ceuxci ont le fémur de ceux-là, et la confusion des crânes y règne assez strictement.
La Postérité? — ah ! tra la la! la 1ère!
Qui meurt, meurt bien, et tout entier, lui et ses œuvres complètes. Heureux qui passe, expurgé seulement dans la simple succession de son libraire. Le mort saisit le vif et le vif saisit le mort, et du colletage naît ce que vous appelez la Postérité, c'est-à-dire une bataille à coups d'ossements célèbres. Qu'il est triste de mourir au dix-neuvième siècle! Plus encore que d'y vivre, peut-être.
Mais de tout ceci on pourrait encore se consoler, entre partisans de la vie, si ceux qui restent équivalaient, au moins pour la moitié, à ceux que la vieille biffeuse rature. Dans ce pays, où nous avons l'honneur de tirer la charrette, il y a eu des époques où les successions intellectuelles étaient à peu près héritées. On se repassait la torche des coureurs de Lucrèce. Un grand homme en valait deux demis qui se partageaient son fardeau. Mais en conscience, et sans misanthropie aucune, daignez embrasser d'un coup d'œil le tableau synoptique de nos capacités militantes, et dites s'il y a lieu de sacrifier un bœuf, et même un pigeon, aux neuf Muses. Certes! on travaille, et beaucoup. On trime et même on timothée-trime. Les jours sont loin où l'on était illustre pour un article, pour un lever de rideau, pour un « Mouchoir bleu », pour un mot, pour un sonnet, et je ne parle ici que des choses de mon métier. Les plus humbles parmi les médiocres ont quarante volumes à quarante ans. Un bon peintre ordinaire brosse et vernit ses vingt toiles dans la saison. Les tâches sont bien remplies si les vaches sont mal gardées. Il sied même de reconnaître que dans le camelot et l'article à
treize le chef-d'œuvre n'est pas rare. On voit de petits couteaux en fer battu, qui ne coupent pas d'une manière extraordinaire et qui restent, avec génie, dans la main. Mais tout cela ne remplace pas ceux que forgeaient le vieux Tolède, et qui s'en vont, et qui s'en vont! Oh! comme ils s'en vont!
Eh bien, quoi que l'on pense de cet état des choses, ce serait une erreur de l'attribuer à une décadence de la race, car la race est toujours bonne, et le Gallo-Romain n'est pas encore usé. Seulement, nous poussons à la quantité au lieu de la qualité, et de ceci les mœurs seules demeurent responsables. Producteurs et chalands, tous estiment aujourd'hui que la postérité est la blague que je vous dis, et personne ne se soucie plus de travailler pour elle. Ils ont constaté l'épaisseur des ténèbres et mesuré la nuit que la mort interpose entre les immortels et les vivants. Ils ont vu monter le mur, maçonné d'oubli et cimenté d'ingratitude, qui masque les disparus, et ils ont cessé de tomber dans le godant de la gloire, de couper dans le pont de l'immortalité et d'avaler les vieilles couleuvres qui rampent sur les ruines du temple de .Mémoire.
Donc nous avons inventé une gloire pratique et portative, dont on peut jouir de son vivant, et qu'il suffit d'arroser tous les jours pour qu'elle embaume. C'est la Réclame. Et pour elle seule nous travaillons, car elle rend tout de suite, celle-là, et elle vous érige une statue en n'importe quoi, n'importe où, à l'inauguration de laquelle on peut assister soi-même et prononcer son propre discours. Nous possédons ainsi de la gloire de poche, à la barbe des Plutarque grinchus pour qui Ton n'est grand homme qu'à la condition ridicule de l'avoir été.
Et de cette invention moderne, les conséquences sont telles que je vous les signale, à savoir le triomphe de la quantité sur la qualité, l'exaspération de la production nécessaire à l'entretien de la réclame et le partage entre cent lieutenants de l'héritage d'un général.
N'objectez pas que le temps fait justice de cette comédie de vanité et qu'un demi-siècle ne s'écoule point sans que chacun soit remis à sa place. Ce n'est pas vrai. Ne vous fiez pas à nos neveux. Nous n'avons pas de neveux, nous n'avons que du despotisme. Rien n'est remis en place, ni personne, et tout reste dans l'ordre où la Mort nous surprend. Dans les livres d'or des
marchands de postérité, vous lise/ au même tome : « Lamartine, illustre poète et homme d'Ktat... » à deux pages de « Lacenaire, assassin fameux... » La gloire les prend où la réclame les a laissés.
Voilà pourquoi j'ai le cœur serré de voir ainsi sombrer les uns après les autres tous les anciens de la patrie, ceux du vieux jeu, que tant j'aimais: car ils s'effacent dans l'ombre sinistre du néant, et ils n'y laissent point le sillage espéré. Noyez-vous, tristes fantômes.
Et toi, mon cher Carjat, brise tes clichés après la sixième épreuve tirée. Six épreuves, c'est assez pour le plus grand des hommes, soit deux pour sa mère, deux pour ses enfants, une pour sa femme et une pour son chien.