IL PASSE SON BACHOT
On raconte qu'un nommé Paul Bert, dont le nom rime à Colbert, de son état ancien et futur ministre, et spécial pour la haine des jésuites, propose de remplacer le baccalauréat par un certificat d'études. Voilà une réforme ! Ce novateur hardi ne craint-il pas une révolulution ?
Pauvre bachot! Institution comique, dont l'inutilité se parait de quelque chose de sacré, bachot bon enfant et bebète. c'est à toi qu'on en veut à présent ! Vous souvenez-vous ?... Tout homme de ma génération a sa petite légende de baccalauréat, du hasard qui lui fit décrocher le diplôme et des tètes particulières des examinateurs célèbres. Moi, j'ai eu M. Janet!... Moi, j'ai eu le père Berger!... Moi, ce fut le père Hase !... Moi, c'était Géruzez!... Et Ton se re-
mémore les questions saugrenues et les réponses effarées des professeurs et des candidats !
— Monsieur, quelle est la plus belle conquête de Louis XIV?
— C'est la conquête de La Vallière!
Et de rire, de ce brave rire sorbonnique, qui ressemble à la joie professionnelle des curés de campagne entre eux. Car il y a entre bacheliers une franc-maçonnerie de la routine universitaire. Deux bacheliers se reconnaissent au je ne sais quoi, qui est comme l'odeur du laurier. Ce diable de latin laisse son musc dans l'esprit de tous ceux qui en ont mâchonné, et M. Zola dirait : son relent de pédagogie.
Au fond il a raison, M. Paul Bert, et le baccalauréat est bête comme une oie. Il ne sert qu'à dévoyer les jeunesses et à les jeter hors du bon chemin, dans les sentiers amers des carrières libérales. Il est le diplôme de la médiocrité à tout faire. Il consacre et illusionne ceux qu'Arnal appelait les « apr atout », qui ne sont aptes à rien. Il a développé en France, jusqu'à en faire le caractère national, cet amour du lieu commun, cette religion du poncif et cette terreur de l'innovation contre lesquels la République s'épuisera et dont on ne peut s'affranchir
qu'en se résignant à crever de faim, de dégoût et de tristesse.
Oui, le bachelier, c'est le type de la moyenne. Cette fameuse moyenne, pour laquelle travaillent les malins, et qu'adore, prosternée, la critique contemporaine. Lorsque les statuaires des âges futurs voudront allégoriser le Français du temps de M. Grévy, ils représenteront un jeune homme passant, en bachot, des bancs de la Sorbonne aux comptoirs du Bon Marché. Et ce haut relief expliquera suffisamment l'aventure extraordinaire des trois cents représentations du Maître de Forges. Cid et Tartufe de nos jours mornes.
L'éducation intellectuelle que nous recevons en France est une olla-podrida épouvantable, où les chorizos des langues mortes se mêlent aux garbanzos des langues vivantes avec assaisonnements de science et d'art propres à donner une indigestion au taureau de Thalaris. De neuf à dix-huit ans, l'enfant a un entonnoir dans l'occiput, où on lui verse sans désemparer, pèlemêle, Homère, Cicéron,Bossuet, Virgile, Racine. l'Allemagne, l'Angleterre l'Italie, l'histoire, la chimie, la gymnastique, l'algèbre, le dessin, la géographie, la philosophie l'équitation, la nata-
tion, Spinosa, Schopenhauer, Léotard, des vers latins et M. Burnouf. gnouf, gnouf! ouf! A dixhuit ans on lui ôte son entonnoir, et on l'interroge, « à l'hasard ! »
C'est l'opération séculaire du baccalauréat. On lui demande les preuves de l'existence de Dieu selon Malebranche. S'il les donne selon Fénelon. on s'étonne et on le blacboule. S'il ne peut répondre exabrupto à la question : « Comment s'appelait le cousin issu de germain du dernier des Abencérages? on déclare qu'il est faible en histoire. Et ainsi de suite. Le bachelier doit savoir tout et même n'ignorer rien, et il n'est pas du tout nécessaire qu'il se rende un compte bien exact de l'intérêt qu'il y a à être ainsi torturé, entonné, mis au supplice et débondé à Tàge où la nature nous ordonne impérieusement de jouer aux barres.
Les vocations évidentes, les prédilections manifestes que l'écolier montre pour telle ou telle branche de l'arbre de science, rien ne compte dans ce système ! Rien n'arrête l'entonnement formidable. Ii absorbera d'abord Aristote en boulettes, Tite-Live en pastilles, Buff'on en Liebig et Justinien en bâton de réglisse. Si, au sortir de la Sorbonne, la vocation
persiste, c'est l'affaire de la famille. Il v a de la vache enragée pour tout le monde ici-bas. Rien ne vous empêche de vous adonner à l'aérostation si le cœur vous en dit : il ne s'agit que d'oublier tout, absolument tout ce que l'on vous a appris, sans exception, et de commencer votre instruction spéciale. L'Université n'était chargée que de vous réduire à la moyenne nationale des « apt'àtout ». De là vient que tant de jeunes gens se t'ont militaires.
Si le certificat d'études de M. Paul Bert doit remédier à cet état de choses, il sera le bon certiticat. La nation bachelière en honorera l'auteur. Mais en quoi consistera ce certificat? Je crains bien, d'après ce que l'on en conte, qu'il reste au bachot ce que le bonnet blanc est au blanc bonnet. M. Paul Bert est opportuniste et il y faudrait un franc révolutionnaire.
Je connais la réplique des doctrinaires : l'Université n'est pas chargée de déterminer des vocations et de créer des spécialités. Elle se borne à mettre l'homme en mesure de choisir une profession, conforme à ses aptitudes, dans le tohu-bohu et le fatras des connaissances humaines. Elle lui en débrouille seulement les éléments. Elle en fait l'individu sociable, c'est-
à-dire quelque chose comme un Pie de la Mirandole banal, propre à disserter couramment de omni re scibili, soit de la découverte de la pomme de terre, du style de Cîcéron et de l'immortalité de l'àme.
C'est précisément ce que je reproche à l'éducation secondaire. Il n'en sort que des a apt'àtout ». bavards, sentencieux, prudhommes, demi-cancres et demi-instruits, graine de commisvoyageurs, de calicots, de ratés, de journaleux tiottants et a aventuriers sociaux auxquels une Commune tourne la tète. Jules Vallès l'a dit : « La Commune a été le 89 des bacheliers. »
Strictement — et prudemment peut-être — l'Etat ne nous doit que l'éducation primaire, qui seule fait des citoyens et des travailleurs, comme seule elle ouvre des débouchés à la moyenne. La démocratie aura beau surchauffer un lauréat de concours, le truffer de grec et le larder de latin, le mitonner, l'exempter de toutes charges et corvées, elle n'en fera point un Victor Hugo, un de Lesseps, un Pasteur, s'il a l'âme d'un percepteur des contributions indirectes.
A l'encontre des idées reçues, j'estime que, au contraire, le rôle de l'Université et de l'en-
seignement secondaire devrait être d'éclairer les vocations et d'exciter les spécialités, et qu'elle seule ne doit pas travailler pour la moyenne. Je voudrais que si un enfant témoigne d'aptitudes particulières ou même de simple inclination pour telle étude déterminée, il lut, par cette Université électrique et sagace, poussé immédiatement, en des cours spéciaux, vers cette étude et non vers d'autres. De telle sorte que s'il est né par exemple pour la mécanique, il ne perde pas ses belles années à traduire Pline le Jeune, lequel n'a pas connu la machine à coudre.
Quant aux autres, l'enseignement primaire suffit, et il n'est pas besoin (au contraire) de faire les vers latins comme le père Santeuil pour débiter de la cassonnade, aimer son pays et avoir douze enfants de sa femme ou d'une autre, ce qui est, de toute éternité, le sort de la moyenne, de la sainte et bienheureuse moyenne. à laquelle Jésus a promis le Paradis, et qui l'aura.