CALIBAX ET LE PRIX DE ROME
L'institution que l'Europe nous envie le plus, sachez-le, c'est celle du Prix de Rome!
Aussi nous l'a-t-elle chipée illico. Tous les Etats européens ont le concours de Rome, la délicieuse mise en loge, la Villa Médicis et le reste de l'institution chère à Lebrun, peintre du Roy.
J'ai connu, moi qui vous parle, un « Prix de Rome » de la Principauté de Monaco ! Un bien charmant garçon d'ailleurs, qui gagne à présent sa vie à donner des leçons d'aquarelle aux jeunes Anglaises, dans les vallées de Menton. Avant de laver des oliviers il a graissé des Thémistocle. Ce qu'a du être le concours dont il est sorti vainqueur, je me le représente.
Il est probable, d'ailleurs, qu'il fut seul à concourir, car l'Ecole monégasque de peinture se
recrute sur une population de douze cents habitants, et l'art de Raphaël y fleurit encore moins que l'aloès, qui ne fleurit que tous les cent ans, et en faisant : boum! encore!
L'apparition de mon ami le peintre monégasque fit boum ! à Monaco, comme l'aloès, et la famille souveraine des Grimaldi nous emprunta alors l'institution du Prix de Rome, qu'elle nous enviait depuis tant d'années si inutilement. Mon ami concourut. Le sujet proposé était, comme il convient, pris dans Tive-Live. qu'on avait relu pour la circonstance. C'est dans Tive- Live qu'on trouve tous les nus. Thème magnifique : « Horatius Coclès, ou le Borgne, défend à lui tout seul le pont Subl'cius contre Porsenna ! »
Quel nu c'était là! Oh ! quel nu! Vous voyez d'ici ce torse ! Enfin le concurrent était ravi. Il déposa son esquisse chez le concierge du Palais, après avoir été enfermé toute une journée dans sa loge, lui aussi.
Admis le premier, ex cequo avec lui-même, il se laissa incarcérer dans les combles trois semaines durant, et là, environné de tous les tubes et de toutes les brosses de la Principauté (c'était M. Blanc qui avait casqué!), il empâta,
empâta, empâta!... Je vous réponds qu'il le bombait, le torse, cet Horatius Coclès! un relief énorme. De profil surtout.
Mon ami eut le prix à l'unanimité, et il alla passer quatre ans dans la Ville Sainte aux frais de son gouvernement. Il y connut force Transtéverines. Il y apprit à distinguer la bonne bière de la mauvaise. Il s'y découragea tout comme un autre devant Michel-Ange. Peut-être même s'y fit-il montrer ce pont Sublicius qu'il avait représenté sans le connaître, ou du moins ce qu'il en reste. Enfin, il vécut là pareil au coq en pâte, et se fît des joues pleines pour le reste de sa carrière. A son retour au pays, on lui donna quelques salles du Palais à décorer. Oh! mon Dieu, il les décora. Pourquoi pas? Il lit aussi quelques portraits. Tiens, parbleu!... Oui, mais, la gloire? Elle ne venait pas, cette gloire. Le terrible torse d'Horatius Coclès semblait lui barrer le pont de l'immortalité.
Un jour que, morfondu d'ennui, il lavait un olivier à l'aquarelle, dans un torrent de Menton, une famille anglaise lui demanda combien « il prendrait » pour enseigner à laver des oliviers pareils à celui qu'il lavait. Il venait de trouver sa voie, sans s'en douter, ce Prix de Rome!
A deux oliviers par jour en moyenne, depuis vingt-cinq ans, faites le calcul, et pesez le supplice qu'il endure! Voilà où cela mène, l'immixtion du gouvernement dans les choses de l'art ! A cet autre jardin des Oliviers. Dix-huit mille deux cent cinquante oliviers! Et il les vend tous. Et il en lave toujours, là-bas, dans les torrents pleins de violettes!...
Remarquez, je vous en prie, que ce Prix de Rome de Monaco a sur le Prix de Rome français l'avantage d'être le seul peintre de sa nation, qu'il n'a à redouter aucune concurrence, et que toute commande, publique ou particulière, ne Tpeut aller» qu'à lui ». Tout ce qui se fait d'huile lui revient, mais il ne se fait pas d'huile. Il ne se fait que de l'huile d'olives.
Et moi je pense toujours à mon ami, le chef et l'honneur de l'art monégasque, lorsque revient l'époque des Prix de Rome. Car enfin lui, il est heureux, dans sa mesure, et s'il ne peint que des oliviers, et à l'eau, il reste au moins" dans sa partie: tandis que nos lauréats français, que deviennent-ils, où vont-ils, que font-ils, muse . souveraine?..
Est-ce que le gouvernement, allégorisé par le brave Edmond Turquet, ne dépasse pas un de
ses droits lorsqu'il encourage par des solennités, des bourses, et des bons de pain, et des billets de logement, et du laurier, ce grand débordement de teinture officielle qui n'est plus qu'un dévoiement national? N'avons-nous pas un secret remords de perdre ainsi tant de jeunes intelligences, crédules, naïves, pour qui un prix est un prix et auxquelles Rome borne l'univers? Qu'est-ce que vous en faites, dans la société actuelle, de ces fabricants de Thémistocle, qui, le Tive-Live à la main, ne voient plus que l'humanité toute nue, bombant le torse, et développant des biceps formidables pour cueillir une pomme?
Quel métier leur avez-vous mis entre les mains?
Lorsqu'ils reviennent de Rome, imbibés des beautés de la Renaissance, décidés à en renouveler l'ère, ils tombent chez un peuple vêtu de noir, armé du parapluie, véhiculé par des omnibus, préoccupé d'amortissable et de consolidés, sans foi, sans culte, sans philosophie même, et n'ayant d'autre idéal que le veau d'or, d'abord parce qu'il est en or et ensuite parce qu'il est un veau. A qui caser ce qu'ils ont appris de Michel-Ange et deviné de Raphaël? Marchands
de nu héroïque et de nu de sainteté, ils abordent à une île de Tailleurs, de Corsetiers, de Culottiers et de Chaussetiers, dont la Vénus a non seulement des bas, mais des gants. Là où Raphaël et Michel-Ange seraient morts de faim, espèrent-ils décrocher des saucisses ?
C'est alors qu'ils s'adressent au gouvernement ou à son allégorie terrestre : « Pardon, s'écrientils. nous avez-vous primés, laurés et pensionnés pour notre art des torses selon Tive-Live, des rotules selon Plutarque et des anatomies conformes au type antique? O :ii, maintenant, faites-nous vivre au milieu des êtres difformes, toujours en deuil, et sautant d'un train de chemin de fer dans un autre train de chemin de fer, qui sont nos compatriotes. » Alors l'allégorie terrestre du gouvernement s'exécute, et leur commande des « Martyres de saint Etienne» de cent pieds carrés.
Ils ne répondent à aucun besoin, ces martyres de saint Etienne, à aucune croyance, à aucun idéal contemporain. Ils ne cadrent même pas avec notre architecture. Ils sont destinés à être roulés, tout craquants, autour d'un bâton, et à moisir dans des greniers de musées de province. Après le Salon, dont ils auront été
LA JEUNESSE DE CALIBàN 57
la joie horrible, on ne les verra plus jamais, jamais. Une gravure de Y Illustration les dépasse en immortalité. Leurs soixante torses, leurs deux cents rotules, leurs biceps redoutables n'habiteront plus la mémoire des hommes, ni celle des gouvernements ou de leurs allégories. Tout est fini. Alors?
Pour une profession sans débouchés, avouez qu'en voilà une. Je cherche une impasse conduisant à quelque chose de moins que le Prix de Rome, et je ne trouve point cette impasse. Est-il donc permis de stériliser de la sorte des intelligences et même des bras, en un temps où l'agriculture est manchote? Il joue là un joli rôle, l'Etat français.
Mais j'y pense! Serait-ce pour justifier du dicton : « Tout chemin mène à Rome, » que Colbert a créé le prix qui y conduit? Hélas! dans la question d'art, l'important n'est pas d'aller à Rome, c'est d'en revenir, car c'est au retour que cela commence. Heureux ceux qui portent leur Ville Sainte en eux-mêmes et qui peuvent dire avec le héros de Corneille :
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis
Mais ceux-là sont rarissimes, et le dix-neu-
4s vie ET AVENTURES DE CALIBAN
vième siècle n'en comptera pas plus que les autres, soit trois ou quatre, Messeigneurs !
N'en déplaise à ce spirituel Gustave Boulanger, si gai pourtant, mais qui, la brosse à la main, devient grave comme un bonze, et malgré la brochure terrible qu'il a assénée sur la tète des impressionnistes, le vrai peintre est celui qui n'a pas besoin d'aller à Rome et de décrocher le prix de l'Académie pour exprimer la vision qu'il porte en lui. Il ne retourne, par exemple, que d'avoir cette vision-là. Là, c'est le chiendent, Gustave.
Le nommé Ange (Michel) ne savait pas un mot du métier de peintre lorsque le Pape lui ordonna de dégoter les plus forts « huileux » de son temps. Il en vit la farce en six semaines. Quant au reste... il l'avait en lui. De même pour l'architecture. On l'aurait envoyé de Rome à Paris pour suivre les leçons graduées du Bouguereau que nous avions alors, le voyage l'aurait seulement fatigué. La peinture ne s'enseigne pas. Klle s'apprend, voilà tout, et quand on la sait, encore !
Ce que l'Etat produit avec sa protection nationale, c'est une génération de graisseurs de
chanvre. Il encourage la teinturerie, pas davantage. Mais un peintre, soit un poète de la couleur, jamais elle n'en fera éclore un, cette protection, et M. Grévy aura beau couver des œufs de la bète sous le ventre de M. Turquet, il n'en aura pas de l'oiseau.
En outre, s'il naissait quelque part un vrai peintre, soit à Monaco, soit à Pontoise, savezvous où il faudrait l'envoyer, puisque vous tenez à l'envoyer ailleurs? Eh bien! ce serait à Paris, à Londres ou à New- York, c'est-à-dire là où l'on vit. Quant à la ville qu'il devrait éviter entre toutes, ce serait Rome!... Car à Rome, tout est mort.
L'explication du Prix de Rome ne s'explique donc plus que par les fièvres permanentes qui y régnent, et sur lesquelles l'Etat compte pour en enlever quelques-uns. « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés, » comme dit La Fontaine.
Ah ! si c'est pour cela, je me tais. Mais qu'on l'avoue.
CALIBAX A LA GRENOUILLERE
J'ai lu (mais d'abord est-ce vrai, ô nymphes de la Seine?) que le terrible M. Lebaudy, le vainqueur du Krach, venait d'acheter l'île de
CroisSV POUR LA DÉTRUIRE.
Si la nouvelle est vraie, il convient de pleurer. On sait que M. Lebaudy n'a pas inventé la pitié: mais traiter les hêtres et les frênes de l'île de Croissy comme de simples Hontoux et de vagues Féders, je veux dire les abattre, c'est peut-être un peu dur tout de même, et l'on se demande ce que les pauvres arbres lui ont fait. Il a donc bien froid, M. Lebaudy, qu'il lui faille tant de bois pour se chauffer?
Enlin, telle est la loi d'évolution. Les villes dépossèdent les forêts en attendant d'être reprises par elles. On parle, d'un autre côté, de boiser les talus des fortifications et d'en faire
une promenade circulaire, projet charmant, digne de Paris, et qui par conséquent n'a aucune chance de réussite. Ce n'est pas avec des poètes qu'on fait un Conseil municipal. Un abattoir circulaire, à la bonne heure! Ça, ce serait gentil. Et les boyauderies tout près, tout près. Il nous faut des remparts utiles.
Quoi qu'il en soit, les bûcherons de M. Lebaudy ont mis, ou ils vont mettre la cognée dans cette futaie bougivalesque où, comme disait Courbet (pas l'amiral, l'autre), « gueulent » avec les rossignols tous nos souvenirs de jeunesse. L'île de Croissy était une île d'amour.
Elle a d'abord été illustrée par un paysage célèbre du peintre Cabat, dont on ne parle plus guère aujourd'hui, mais qui fut un Théodore Rousseau avant la lettre. Encore un qu'on inventera après sa mort! En fait de paysage, Cabat avait une esthétique sûre autant que portative. Il mettait sa boîte sur son dos, allumait sa pipe et s'engageait dans le premier chemin vert qu'il rencontrait. Dès qu'il entendait coasser les grenouilles, il s'arrêtait, plantait son chevalet et peignait. Il a fait de la sorte quelques chefsd'œuvre.
Un jour il distingua le « brè kè kè koax
koax » qui lui servait de philosophie artistique dans les hautes herbes d'un îlot boisé, au milieu de la Seine; il s'y fit passer, et, docile au chant des grenouilles, il portraitura l'île de Groissy. C'était précisément à l'endroit où l'on a vu depuis s'établir ce bateau de fleurs qu'on appela la Grenouillère.
Chose extraordinaire ! dès que Cabat cessa de s'en remettre au coassement des bonnes rainettes pour s'en fier à celui des critiques, il perdit son talent. Ses Charles Blanc professaient dans les joncs! Divaguez donc sur la peinture!
Je l'avoue à ma honte, j'ignore à quelle époque le propriétaire de la Grenouillère amarra sa jonque entre Bougival et Chatou. Il faudrait peut-être consulter sur ce point d'histoire important un vieux livre appelé les Environs de Paris, édité, je crois, par Curmer, et dont l'auteur fut ce Louis Lurine à qui Roqueplan faisait toujours cette charge de lui enlever ses asperges de l'assiette — à cause de son nom.
Ce que je sais bien, par exemple, c'est que.
entre i865 et 1870, M. Lebaudy n'aurait pas eu beau jeu de vouloir couper l'un des brins d'herbe de l'île, car nous en savions le compte. C'était le temps où Miirger ne nous semblait pas encore un bécasson, dénué de tout naturalisme, et propre tout au plus à exalter l'imagination des jeunes vitriers. La Mimi Pinson de Musset et sa Bernerette habitaient nos âmes à la fois désolées et facétieuses, et les contemporaines que nous menions sous les ombrages ne savaient encore des dix-huit ans de corruption légendaire que ce qu'il en fallait savoir pour nous rendre heureux. Il est clair que si elles avaient pu se douter qu'elles seraient un jour incorporées dans la famille des Rougon-Macquart et rattachées à son arbre généalogique, elles se seraient retenues sur les pentes.
Je ne crois pas que Caprée ait vu des orgies comparables à celles que la jeunesse de mon temps faisait, d'abord de fritures chez Fournaise, sous le pont restauratoire de Chatou, ensuite de canotage, puis de natation à la Grenouillère, et enfin de chorégraphie, le soir, dans les bals de Bougival. Il y faudrait quelque Tacite. C'était de la pure décadence.
Des êtres, depuis lors devenus graves comme
cormorans empaillés, et chauves, mon Dieu ! ne craignaient pas de courir, ravageurs étranges, à la poursuite de Lvcoris, Phémie Teinturière et autres perdeuses de jarretières, qui s'enfuyaient en gloussant de rire et du désir d'être pincées. J'ai vu des gens qui rendent aujourd'hui la justice, je les ai vus tout nus, ou vêtus d'un pampre de bain, distiller des absinthes savantes sur le pont de la Grenouillère, tandis que le petit bateau à vapeur d'Edmond Thiboust — quel drôle de petit bateau! — balançait, dans son remous, des ventres !...
Mais oui, des ventres! Le petit bateau à vapeur du frère de Lambert Thiboust était joli, mais il n'avait pas le sens commun. Il n'allait nulle part et ne desservait rien. Il était et voilà tout. Son armateur l'avait frété pour animer le paysage. Son équipage, plus décoratif encore, se composait d'un homme qui criait entre ses mains : <* Ohé ! » tout le long des berges, et de Bougival à Argenteuil. On lui répondait : « Ohé! » du rivage, sans le connaître. Les échos étaient bien contents. Sa consigne d'ailleurs était de mugir lorsqu'il passait devant la Grenouillère, pas l'équipage, le bateau à vapeur. Et il mugissait, tel un veau joyeux. Il
mugissait à l'heure du bain devant la Grenouillère, et il nous envoyait de grosses lames, qui imitaient la mer, et balançaient des ventres célèbres, des ventres de gens occupés à faire la planche.
Quels beaux ventres j'ai vus là ! Des bedaines où le nombril s'ouvrait en corolle. Les libellules s'y trompaient. L'un des plus goûtés était celui qu'avait alors Francisque Sarcey (je vous parle de quinze ans). Car le critique était l'un des fidèles de tes naïades, ô île de Croissy. Tous les dimanches il arrivait, flanqué de son ami, l'avocat Papillon, le Clément Laurier de ce Gambetta, un excellent homme, qui le faisait valoir comme une brune fait valoir une blonde.
Lorsque Sarcey et Papillon entraient dans l'eau, ils se retournaient tout seuls, la corolle en l'air, et l'étiage de la rivière montait. Donner une idée du bedon de Papillon flottant, ce n'est pas possible. Un poète l'avait lyriquement assimilé à ce dauphin dont Pline le Jeune a conté l'histoire et qui ramenait les enfants sur le rivage.
La pleine eau de Sarcey et de Papillon est un des souvenirs heureux de l'île enchantée. On s'asseyait, tassés sur le bord, pour jouir de ce spectacle. Le petit vaisseau fantôme d'Edmond Thiboust passait, mugissait, jetait ses lames, et les deux ventres s'entrechoquaient sous l'œil de Dieu, qui voit tout, étant solitaire.
Sarcey, à la Grenouillère, n'était plus le farouche lundiste, le Sarcey des rez-de-chaussée. Le bonhomme qui est en lui, bienveillant, gai. aimant la jeunesse et « les jeunesses », se révélait à nous par des calembredaines d'un sel à conserver cent kilos de morue. Il y fallait le grand air et même l'humidité. Le latin qu'il jetait dans la saumure en signait la cuisine.
— Per Jovem! s'écriait-il en rentrant chez Fournaise à l'heure du dîner, allons-nous bientôt nous repaître sub dio!
Il fallait expliquer cela aux dames, car elles le trouvaient mal embouché, malgré sa réputation.
Mais le moment le plus agréable de la journée, c'était la soirée, quand, le repas pris, on quittait les tonnelles. L'un des regipans familiers de l'île s'appelait Welleslev : il était, je
crois, le propre petit-fils de lord Wellington, le vainqueur de Waterloo; il joignait à cette qualité le don de farceur émérite et de pince sans rire distingué. Sous ses ordres se rangeaient les partisans de la pipe en terre, opposés aux zélateurs de la pipe en bois. Seul, l'avocat Papillon représentait la pipe en écume.
Dans les batailles à coups de serviettes qui suivaient régulièrement nos agapes fraternelles, le petit-fils de Wellington disposait stratégiquement le bataillon des Pipe-en-Terre. Les Pipeen-Bois formaient le carré historique et c'était Papillon qui jouait Cambronne.
Bientôt l'arsenal des serviettes roulées en turbans, en anguilles, en tuiles, en nœuds gordiens, s'épuisait, et nos Hamadrvades décoiffées criaient grâce. Alors Welleslev proposait gravement de « danser le dernier feuilleton de Sarcev ! »
Ce feuilleton qui paraît à Paris à quatre heures, le dimanche, dans le Temps, nous arrivait à Chatou, chez Fournaise, vers sept heures seulement. L'un de nous le lisait d'abord à haute voix, et un autre le traduisait en langue chorégraphique. Le critique, invité à fournir lui-même la musique de danse, épuisait là sa
science de la Chef du caveau. 11 y mettait une bonne grâce charmante.
Quand la critique était indécise, ou le passage obscur, le chorégraphe indiquait un cavalier seul, dansé et élucidé par l'auteur lui-même, sur l'air de : « J'en guette un petit de mon aire. » Et Sarcev tricotait des jambes sur le canevas de la scène à faire. Le thème était repris par tous, dans un ballabile général, où se cassaient beaucoup de pipes en terre, jusqu'à l'heure où l'on regagnait, à la gare de Rueil, ce train dit des volailles, qui est le dernier, et où l'on réalise tout Buffon par les cris des animaux que sa plume célèbre.
Bûcherons de M. Lebaudy, arrêtez-vous, ayez pitié ! Quel sinistre bois à brûler prétendezvous nous faire de nos joies et de nos souvenirs ? Là où vos cognées vont mordre se sont enroulées des balançoires, dans lesquelles nos Musettes s'enivrèrent du vertige de l'air et crurent avoir des ailes. Des canots se sont amarrés aux troncs limoneux que vos scies menacent, et sous les frondaisons que vos serpes tailleront,
des Galathées se sont éveillées femmes à des baisers de Pygmalions. Bûcherons, bûcherons, épargnez l'île de Croissy ! C'est là que Francisque Sarcey a eu enfin une jeunesse.
Ou bien alors qu'on boise les fortifications.