‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 41 sur 48 · DE DIRECTEURS DE THEATRE · texte numérisé non relu

DE DIRECTEURS DE THEATRE

Les Courriers de Théâtre de la capitale de ma patrie m'apportent, aux bords des flots, une étrange nouvelle. Vous l'avouerai-je ? cette nouvelle est si incroyable, si imprévue, si stupéfiante, si bizarre, si drôle, si grave, si eharmante, si bouffonne et si eonsolanle; elle est si instructive à la fois et d'un intérêt si douteux, que j'ai d'abord, aux bords des flots, hésité à la croire, et ensuite qu'elle m'a laissé froid comme glace. Enfin elle m'a passionné, oui, oui, passionné!...

Cette nouvelle m'obsédait tandis que j'étais étendu sur le sable d'or de ma plaginette; elle

se cristallisait peu à peu, au vent du large, dans mon crâne. J'en vins à ne plus penser qu'à elle seule. Des voiles blanches passaient à l'horizon entre les récifs roses : la mer revêtait tour à tour tous les manteaux changeants du soleil, et ses orgues chantaient la gloire de la création -, mais, rebelle à ces joies, je ne songeais qu'à la nouvelle des courriéristes de théâtre de la capitale de ma patrie :

« Le jeune Fernand Samuel abandonne la Renaissance. »

Ainsi était-elle formulée, cette nouvelle. Pas autrement. Avec ce laconisme gai et puissant : « Le jeune Fernand Samuel... » Suivez.

« Abandonne » surtout me frappa. Le style simple produit de ces effets profonds auxquels vise bien inutilement le style à images. Je fus retourné par cet « abandonne ». Lamentablement cocasse, le « abandonne ». Aucun courriériste n'y avait ajouté le légendaire : « A qui le tour? » en usage pour les directions de théâtre. La pitié les avait pris, eux aussi. Ils avaient rédigé simplement : « Le jeune... abandonne... »

Et des voiles glissaient entre les récifs roses.

Théâtre de la Renaissance, ou Renaissance du théâtre, l'an dernier, c'était tout un, à pa-

reille époque. Vous en souvenez-vous? Un jeune était venu, qui croyait aux jeunes. Il portait un nom biblique, un nom de prophète. Il allait monter là des ouvrages qu'on ne monte pas ailleurs et réaliser le rêve de Ballande, sans Ballande. Telle une pépinière, cette Renaissance! Il devait en sortir des Corneille en bourgeons, des Molière en greffes et des Beaumarchais en pépins.

Et déjà notre conseil municipal parlait de démolir cette Porte-Saint-Denis, obstacle monarchique, qui masque si désagréablement la façade de ce théâtre des jeunes et empêche qu'on ne voie flamboyer du boulevard les onze lettres lumineuses du mot : Renaissance.

Un bruit favorable encore se propagea. Il s'accrédita que, dans l'ombre du jeune prophète, un fort critique s'agitait. Ce critique tient la faux du Temps, et quoique ce qu'il fauche repousse, on le savait ardent pour les moissons nouA'elles, pleines de bluets et de coquelicots. Enfin il n'y eut plus de doutes à avoir sur l'influence du fort critique qui préconise la scène à faire, car dans le tableau de la troupe, présenté par le jeune directeur, il n'y avait que des femmes qui font des scènes.

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Le jeune directeur ouvrit. Paris ferma.

Aujourd'hui le jeune directeur « abandonne ». Notre conseil municipal fait réparer la Porte- Saint-Denis, et tout rentre dans l'ordre. Ceux qui sont nés pour être notaires vont devenir notaires, et, comme par le passé, les jeunes continueront à traîner çà et là leurs cheveux blancs.

Car au théâtre les vrais jeunes ont tous des cheveux blancs. Le poil de neige est la caractéristique des débutants de cet art : les mûrs sont chauves: les vieux sont noirs. M. Fernand Samuel était noir. Sa chevelure abondante rendait les reflets d'ébène de l'expérience, mais de cette expérience qui est consommée, ainsi que les forts bouillons ou les mauvais chocolats. C'était un faux jeune, il avait une perruque sénile. comme un casque, d'une épaisseur ! Enfin le père Dudin, le vaudevilliste séculaire, qui a chansonné les Alliés, l'appela tout de suite : Cher maître.

Sachant ces choses, j'allai le voir, car il manquait à ma collection de directeurs. Vous savez, ou vous ne savez pas, que je possède une collection de directeurs unique au monde. J'en écrirai quelque jour l'entomologie. Or, je

n'avais pas le « directeur pour jeunes ». Il est d'une rareté excessive. Porel, par exemple, n'est qu'un directeur pour chauves, je veux dire pour mûrs. Or donc je courus à cette Renaissance. A mon grand désappointement, je vis un directeur noirci sous le harnois et consommé, ïl était entouré de vieillards de dix-huit à vingt ans, graves, savants, possédant leur Scribe sur le bout du doigt, qui entraient chez lui sans frapper, s'asseyaient sans saluer, et donnaient tous les signes d'une collaboration directoriale assidue et digne des meilleures républiques du seizième siècle.

Des femmes aussi apparaissaient qui connaissaient le secret du bouton de la porte. Puis c'était le secrétaire et ensuite le régisseur, enfin des machinistes. L'huissier n'annonçait plus personne. Le cabinet était rempli. Chacun prenait un manuscrit, l'annotait et y pratiquait des coupures. Pendant ce temps M. Fernand Samuel écrivait ses lettres coniîdentielles et ses billets d'affaires. En écrivait-il sept à la fois comme César, c'est bien possible. Et la porte battait toujours. Et des tapisseries mystérieuses les amis de la maison émergeaient par vingtaines.

Je cherchais des veux, sur la pendule, le buste du fort critique dont l'âme habitait cette demeure. Mais la pendule venait sans doute d'une direction précédente, elle ne supportait que des bêtises mythologiques.

Dans l'étroit corridor, des jeunes erraient, de véritables jeunes de théâtre, arborant des toisons d'albâtre et causant avec eux de ces illusions qui les nourrissent. Et je vis que M. Fernand Samuel n'en recevait aucun. Il leur faisait dire qu'il sortait à l'instant même. Ils attendaient encore un peu, et puis ils s'éparpillaient dans la ville.

Le directeur pour jeunes eut alors l'amabilité de me déclarer que cette audience ne comptait pas. C'était évident. On ne reçoit pas dans un poulailler. J'obtins un autre rendez-vous dans une maison tierce, près du Luxembourg. Là, du moins, il était sans amis. Là, il s'appartenait. Là, il réalisait son programme. Je dus venir muni de quelques rouleaux de papiers. Je vins. C'était le soir.

La personne qui m'ouvrit était une charmante fille qui m'avait fait l'honneur de me créer un rôle, à l'Odéon, dans une pièce fortement recon-

duite et supérieurement défendue par ses interprètes. Elle me tendit gracieusement la main, me fît asseoir et alla chercher le directeur pour jeunes. Comme je grisonne, je m'étais fait teindre afin de me vieillir, à cause des rouleaux que j'apportais.

— Combien en avez-vous ? me demanda M. Fernand Samuel en entrant.

— Trois sur moi, fîs-je: quinze à la maison.

— Bien, dit-il.

Et se tournant vers la maîtresse du logis.

— Procédons à la réception, ajouta-t-il.

La jeune femme prit des jeux de cartes et fît une réussite. Pour le coup, j'avais un vrai directeur de théâtre devant moi, un directeur nouveau, original, et n'ayant sur le beau en art dramatique que les idées qu'on doit avoir, le directeur qui s'en remet au hasard lui-même de cette aventure hasardeuse qu'on appelle un succès. Je fus saisi d'admiration.

Les cartes relevées et empilées dans l'ordre voulu, il demeura établi que deux de mes rouleaux étaient bons, et on en distribua les rôles séance tenante, sur mes propres indications. Quant au troisième, la cartomancienne, l'ayant soumis au jugement fatal, trouva qu'un jeune

homme blond lui voulait du mal, mais qu'une femme brune mourrait au théâtre, si on montait l'ouvrage. Je le retirai aussitôt avec effroi, comme bien vous pensez, et ainsi s'acheva cette lecture dont le souvenir reste en moi inoubliable.

Hélas! on ne joua aucun dis trois rouleaux à la Renaissance, et cependant une jeune femme mourut. Mais elle était blonde. Et ce fut précisément la pauvre petite cartomancienne.

M. Fernand Samuel, dès ce jour-là désira « abandonner » car il avait perdu sa boussole. Il s'était mis à lire les manuscrits annotés par ses amis et à vouloir choisir entre eux, au lieu de laisser le roi de cœur en décider, comme faire se doit. Il n'y vit plus que le feu de trente-six chandelles. Il joua des jeunes à demi-jeunes et des vieux aux trois quarts vieux. Il prit même des chauves à Porel. A la Renaissance, où l'on devait renaître on ressuscita seulement. Il y eut des exhumations et enfin des enterrements de première classe. C'était fini. A présent il « abandonne ».

Et cependant c'était un directeur curieux que

celui-là, quelque chose comme un Lireux truite de Roqueplan, le directeur par réussites.

Je l'ai fixé dans ma collection.

Les panonceaux nous le reprennent. C'est dommage, et le fort critique du Temps devrait au moins nous en sauver le système. Appliqué en grand à la Comédie française, il remplacerait avec avantages celui du comité, ou tout au moins justifierait de ses décisions, qui ont tous les risques du hasard sans en avoir les revenantbons.

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