‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 42 sur 48 · A LA MALADIE DU MOLIÉRISME · texte numérisé non relu

A LA MALADIE DU MOLIÉRISME

Le bruit se confirme. Mon val serait envoyé à Rome par nos illustres comédiens, pour obtenir du Pape la canonisation de Molière.

Chaque sociétaire a mis. pendant un mois, la moitié de ses feux dans une tirelire, et chaque pensionnaire une livre dix sous.Monval partira en première! Il sera seul d'ailleurs. Il n'a pas obtenu du comité d'emmener avec lui son petit chien. C'est une de ces dames qui le garde.

Si Monval réussit auprès du Saint-Père, on ne dira plus « Molière », on dira « Saint-Molière ». Et les moliéristes seront contents. Ils pourront brûler de petits cierges roses devant les plâtres du grand homme. C'est pour le coup qu'on pontifiera le vieux répertoire !

J'ai voulu savoir quelles preuves Monval avait de la sainteté de Molière. Mais avant deviné que je rencontre souvent Auguste Vitu au Figaro, il est resté insondable. Tout ce que j'ai pu obtenir de son érudition émue c'est que Molière aurait souffert le martyre sous Louis Quatorze (1662 avant Jésus-Christ).

— Quel martyre?

Monval ne s'explique pas davantage. Mais on voit tout de suite que son siège est fait et qu'il tient un bon martyre de Molière, enfin quelque chouette, comme disent entre eux les savants et les archivistes.

Pourvu que sa découverte ne soit pas celle des cascades ds la Béjart! Tous les cardinaux, personnes doctes, connaissent le secret, l'ayant appris de polichinelle. Non, le martyre de Molière, trouvé par Monval dans la poudre des bibliothèques, ne peut pas être le martyre de Sganarelle! Auguste Yitu rirait trop !

Quoi qu'il en soir. Monval va à Rome. Les moliéristes ne savaient plus qu'inventer pour célébrer Molière. L'idée de l'adorer leur est venue. Elle est bonne, elle est bien bonne! Henrv de Lapommeraye proposait de lui faire des sacrifices humains! On s'est arrêté à la

demande de canonisation, et les sociétaires se sont fendus. Telles sont les dernières nouvelles.

J'entends d'ici Monval aux pieds du Saint- Père, et je le vois au Vatican. Avec sa mansuétude ordinaire, le Pape le relève.

— Remettez-vous, Monval!...

— Saint-Père, s'écrie l'archiviste, dites-moi d'abord que j'arrive bon premier, avant le ciitique du Figaro, oh! surtout avant lui!...

Et Léon XIII le rassure. Puis il l'invite à exposer le but d'un si long voyage. Monval le lui expose sobrement :

— Il est impossible que Molière ait été un homme comme un autre, qu'il se soit mouché comme on se mouche, et que son génie ne lui constitue pas des droits sérieux au paradis. Il a eu toutes les vertus : pas un vice. L'antiquité lui eût élevé des autels! Sa femme... 1662...

— Pardon, dit Léon XIII avec un sourire plein d'indulgence, de quel Molière me parlezvous? La France en a deux : d'abord, un bottier illustre qui a donné son nom à la chaussure que je vous vois aux pieds. N'est-ce point les gens chaussés comme vous que l'on appelle : Les moliéristes ?

Et voilà Monval tout béant. Puis il reprend, perfide :

— Non, Saint-Père, ce Molière-là, c'est celui d'Auguste Vitu, celui qui lui fait commettre tant d'erreurs historiques chez les notaires où je l'envoie. Le mien, mon Molière à moi, le Molière des moliéristes, c'est celui dont la femme... 1662...

— Je le connais aussi, interrompt le Pap?. Je le sais même par cœur. Il a beaucoup .pillé Plaute et Térence.

— Pillé! gémit Monval, pillé, Saint-Père!...

— Pardonnez-moi, mais je suis Italien. Je ne vois pas les choses sous le même angle peutêtre que ces sociétaires à part entière. J'admire Molière assurément, mais point à en tomber malade, comme il se passe en France, à ce que je vois.

Monval frémit. Il songe à son retour à Paris, retour piteux, à sa mission manquée, à tant d'argent dépensé en pure perte. Le Pape n'est pas moliériste ! Qu'est-ce qu'il fait, alors ?

Il essaye de le prendre par la pitié, car le Saint-Père est, dit-on, un excellent homme.

— Que Votre Sainteté y songe. Ils m'ont donné deux cent dix-sept francs vingt-cinq (une

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recette de Smilis!) et ils m'ont dit : Va trouver le grand Pasteur des âmes et arrache-lui la canonisation de Molière. Ils vont me retenir cela sur mes appointements!..

— Mon enfant, dit le Pape, vous avez fait confusion. S'ils vous ont parlé du grand Pasteur, c'est évidemment de celui qui poursuit les microbes. On vous envoie à lui pour qu'il vous expérimente et trouve en vous le bacille du Molïérisme!..

Je ne suis point prophète, mais c'est ainsi que se passera l'entretien du Pape et de Monval, s'il a lieu.

Eh bien! voulez-vous que je vous dise? C'est maintenant que je me frotte les mains de n'avoir pas obtenu cette bibliothèque de la Comédie française que Kaempffen lui-même demandait pour moi. Fichtre! ce n'est pas du tout une sinécure! Comment! Monval n'a que mille francs d'augmentation pour le métier de moliériste qu'on lui fait faire? Savez-vous bien que c'est de l'exploitation!

Je pense à son petit chien. Il ne doit pas avoir de sucre tous les jours.

Encore Monval est-il moliériste de vocation, j'allais écrire d'organisme. Il croit. Ii adore. Il est illuminé. Il vendrait sa chemise pour un cheveu de Molière. Il ne dérage pas contre la Béjart! Mais moi, je ne suis pas moliériste. Si j'avais été envoyé à Rome, à sa place, pour obtenir la canonisation de Molière, il est probable que j'aurais causé tout le temps de Shakespeare avec le Pape et que j'aurais oublié ma mission. Ils ont bien fait de ne point me donner ce poste de confiance, ils ont très bien fait, oui, Kaempffen !

Etrange maladie tout de même que celle dont Monval est le plus célèbre malade! Ceux qui en sont atteints ne peuvent prononcer le nom de Molière (qui d'ailleurs est un surnom) sans rouler des yeux morts, se pâmer et tourner les pouces en dedans. Ce surnom, ils le susurrent et le roucoulent. Il est le « Parafaragaramus » d'une magie bizarre et blanche, Y « Abracadabras » d'un cercle d''évocation autour duquel les initiés jonchent le sol, s'écrasent le nez et se tatouillent formidablement.

Coquelin, qui a attrapé le virus, me semble être un des cas les plus curieux de la moliéro-

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latrie. Il a trouvé que Molière est gai dans Tartufe et triste partout ailleurs (c'est cette tristesse qui lui a valu le titre de poète comique probablement). Coquelin aie Tartufe hilare. Un autre aura le Pourceaugnac lugubre. On ne sait plus où Ton va. ce que l'on dit. c'est la démence. Tra la la !..

Lorsqu'un monsieur se demande posément devant vous si, dans le Misanthrope, Alceste ne serait pas le véritable ami des hommes et Philinte une parfaite canaille, reculez-vous prudemment. C'est la première atteinte du moliérisme. Ce monsieur est pincé! Huit jours après, il invectivera la Béjart dans les rues, en marchant. Il ne se passera pas un long temps avant qu"il soit enfermé... dans une bibliothèque.

Là. il composera une élégie intitulée : « Les Larmes de Molière. » C'est fatal. De cette crise à celle qui pousse le malade à adorer le divin Sganarelle, il n'y a qu'à franchir l'une de ces bornes fontaines après lesquelles, dirait Ponsard, il n'v a plus de limites. Molière alors fait des miracles !

Vous les voyez, ces miracles!

Est-ce qu'on ne pourrait pas aimer .Molière avec calme? Je n'en sais rien, je le demande. Que Molière soit hors de toute critique et qu'il ait créé la forme du thécàtre en France, c'est une gloire fort belle. Mais sommes-nous tellement cabotin isés que ce grand homme nous remplace tous les autres et qu'il faille s'en tenir à son martyrologe... 1662? Son œuvre est-il une Bible? Sa personnalité symbolise-t-elle une portion de l'espèce humaine ? Faut-il aussi l'invoquer pour avoir de la pluie à la saison des petits pois ? Allez-vous organiser des processions publiques, avec les seringues et les matassins, pour fêter sa naissance miraculeuse chez un humble tapissier des Halles ?Sa fuite à Pézenas est-elle une fuite en Egypte ? Quel gâchis sentimental! Quelle explosion de cabotinage !

Je ne vais pas aussi loin que Louis Yeuillot qui préférait Bourdaloue à Molière, er le lui opposait, ce qui était paradoxal peut-être. Mais enfin, après Molière il y en a eu d'autres. La Fontaine par exemple, que Ton ne connaît pas, génie extraordinaire et dix fois plus artiste que son illustre rival: La Fontaine, la plus complète incarnation du verbe français, et dont « la Comédie aux cent actes divers » lusse loin,

pour l'observation, le style et la poésie, toute l'œuvre de l'autre, quelque puissantequ'ellesoit d'ailleurs.

J'apprends au dernier moment que le voyage de Monval à Rome est contremandé. Ils ont cassé la tirelire, et, au lieu de leurs feux, on n'a trouvé que des jetons de présence et autres boutons de culotte. Monval refuse d'aller voir le Pape en troisième. C'est du moins le prétexte qu'ils donnent.

Les Moliéristes renoncent à la sainteté de Molière.

Alors qu'est-ce .que je vais faire de cet article ?

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