‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 43 sur 48 · CALIBAN A L'ORCHESTRE DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE · texte numérisé non relu

CALIBAN A L'ORCHESTRE DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE

Avec l'excellent Régnier disparaît l'un des « grands nez » de la Comédie-Française.

D'autres célébreront l'artiste habile et fin, dernier héritier des traditions du célèbre Potier, sa science de composition et l'autorité de ses effets. D'autres encore rendront hommage aux qualités de l'homme privé, qui fut exemplairement honorable. Moi, je ne chanterai que son nez, l'un des vrais xez de notre premier théâtre.

Non seulement notre premier théâtre est un conservatoire des nez, en tant que nez, mais il est le temple et l'église d'une diction nasale sans rivale au monde. C'est au Théâtre-Français que la voix humaine, qui n'avait qu'un organe, s'est enrichie d'un autre organe, le nez,

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primitivement destiné par la Providence à la vague fonction du flair.

Depuis Samson et Régnier, le nez parle !

Il y a des fumeurs qui rendent la fumée par le nez. Par le nez, Régnier rendait du Molière!

Cela n'a pas été l'un des moindres prodiges de son talent. Je me souviens encore de Scapin « nasiloque » que l'artiste nous donnait. C'était assurément un Scapin victorieux, et victorieux de tout, — excepté du rhume de cerveau.

Et lorsque, à côté de Régnier Delaunay jouait Clitandre, les dames ne savaient plus à qui jeter le mouchoir!...

D'ailleurs, ce fut une période exceptionnelle et dont les vieux amateurs ne parlent qu'avec attendrissement. Tous les sociétaires avaient leur nez soit dans le tragique, soit dans le comique ; et les pensionnaires s'en faisaient un. Au Conservatoire, on piochait le nez. La classe de Régnier était spécialement recherchée pour les eiléts tirés de l'émission des AN, J'N, ON, UN, syllabes étouffées, dont le maître obtenait et du rire et des larmes. Il y avait des élèves qui parvenaient à les émettre sans ouvrir la bouche !

Ils n'avaient pas toujours le prix au concours ;

mais l'Odéon n'a pas été inventé pour des prunes. On les retrouvait dans ce désert, propageant la doctrine des deux organes.

Régnier n'avait pas inventé cette doctrine : il la tenait de l'enseignement national, des antiques traditions du jeu français, de ses maîtres et de l'abus du Scribe.

Arnal et Ravel « disaient » du nez.

Je ne parle même pas de celui d'Hyacinthe que Régnier avait connu, dans sa jeunesse, au Palais-Royal, et dont il avait certainement étudié le mécanisme. Ce nez mémorable, qui était et est encore, à lui seul, tout un Conservatoire, ne passa point inaperçu du jeune Régnier. Il dut s'y cacher quelquefois, comme Quasimodo dans sa cloche, pour en surprendre le fonctionnement, le grand et le petit jeu, le bourdon et les flûtes célestes. J'imagine même qu'il se hasarda à en toucher.

Ah! on est bien injuste pour Hyacinthe. Sa place est depuis longtemps rue de Richelieu, là où « l'on dit ». Lui seul pourrait encore enseigner aux jeunesses le grand nasillement sacré, par qui l'art ajoute à la nature.

Voilà Régnier parti. Demain, Got etûelaunay

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prendront leurs invalides. Et tout sera fini ! La voix du nez ne sera plus qu'un souvenir. Plus de « diseurs » et rien que des trompettes ! Or, vous savez ce qui est écrit : quand les trompettes sonneront, ce sera la fin du monde... — où Ton s'amuse.

Les deux Coquelin ont bien des nez: mais ces nez se rebroussent et « s'esbignent » pour laisser passer la voix, la vulgaire voix de poitrine, afin qu'elle monte jusqu'aux frises!... Hélas ! le vrai porte-voix du sociétaire, c'est la voix de l'olfact, Messeigneurs !

Le pauvre Bressant fut, lui aussi, l'un des nez illustres de notre Molière-House. Mais c'était un nez spécial, fait de charme, un nez patateux, attrayant, suggestif, dirait Paul Bourget, dont la voix pénétrait jusqu'au cœur des belles.

Vous la rappelez-vous cete voix? Il semblait que ce nez fit éteignoir sur la flamme de passion qui lui flamblait des lèvres. Elle devenait lointaine. Elle s'engouffrait dans le nez et n'en sortait que par échos affaiblis, par rumeurs confuses. Bressant avait doté le nez de la voix d'amour. Dans Octave, des Caprices de Marianne, quand il parlait de son ami Cœlio à

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Madeleine Brohan, ils avaient l'air tous les deux d'être séparés par le Vésuve, et de causer d'une grotte à l'autre en faisant cornet avec les mains, comme les pâtres.

L'école des gros nez sonores va également disparaître, puisque Madeleine Brohan veut nous abandonner aux nez pointus, aux nez retroussés, aux nez grecs et aux nez aquilins. Si Febvre n'était point là pour prolonger un peu la découverte, la voix du nez d'amour serait un secret perdu. Heureusement Febvre jouit d'un nez que Parmentier aurait pu présenter à Louis XVI. Seulement il ne sait pas s'en servir. La voix de ce nez fait glouglou, comme la voix des bouteilles.

Quant à Delaunay, c'est à mon sentiment le nez le plus extraordinaire dont l'histoire des dictions humaines soit appelée à commémorer l'art! Delaunay réalise le problème de faire parler un nez qui n'existe pas! ! ! Si le nez pouvait être ventriloque par amour, vous auriez le secret de cette science, absolument fabuleuse, de Delaunay dans Perdican. Nos enfants n'y croiront que si ce prodige leur est conservé par phonographe.

Pour ce qui est du nez de Got, il se révolte!

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Parfois il s'acharne à rester un nez ; il se refuse à émettre le son qu'on lui demande. Xez mal dompté, il zigzague dans tous les sens et lutte, par la fuite, contre l'éducation et la fatalité. Mais le dieu de la diction finit par s'emparer de l'organe insoumis, il en fait sa conque, et le Conservatoire triomphe une fois de plus.

On me dirait que Maubant se fourre le nez dans la gorge que je le croirais. Mais comment fait-il? Toujours est-il qu'il nasille « rauque », et mêle ainsi Talma à Talbot, à dire d'expert.

Les autres ont secoué le joug de la tradition. Leurs nez dominent la situation, mais ils ne s'y mêlent point. Thiron laisse tout faire à sa bouche ; l'arc de ses lèvres est tendu sur l'arbalète de son nez. Worms parle du « cœur » ; Mounet-Sully, des bras, des jambes et des reins.

Avec ces- tard-venus disparaît la vraie prééminence des acteurs d'Etat, de ces acteurs qu'on reçoit à Compiègne sous un régime et qu'on décore sous un autre. Ceux-ci n'ont pas de nez; ou s'ils en ont, ils le cachent. C est la génération du cache-nez. C'est aussi celle du pied de nez à toutes nos institutions. C'est le romantisme. C'est l'horreur !...

Mais entre tous ces comédiens, bientôt légendaires, dont nos petits-enfants nous diront : Parlez-nous de lui, grand père! eelui qui se plaça au premier rang, tant par le talent personnel que par une influence directe sur les acteurs et diseurs de son temps, ce fut Régnier. Il laisse d'innombrables élèves, grâce à sa méthode « nasophone ».

Par elle un comédien français se reconnaît entre mille, car un comédien français nasillerait sur le radeau de la Méduse. Les troupes qui s'en vont, dans les Amériques et aussi dans les Océanies, semer la bonne parole de Scribe, la sèment du nez.

Et les sauvages s"étonnent, autant qu'ils s'épouvantent, de cette voix qui sort des cartilages et imite la parole humaine. Ils croient que nous parlons tous comme cela, en Europe, soit dans nos Parlements, soit dans nos comices, soit à notre cuisinière. Plaignez-vous donc maintenant qu'ils égorgent nos missionnaires !...

J'ai dit que Régnier faisait de Scapin une figure inoubliable et réalisait dans ce rôle toutes les scélératesses du coryza. .Mais il appliquait sa méthode avec un égal succès au nouveau comme à L'ancien répertoire.

Qui ne se le rappelle dans le Noël de la Joie fait peur, sa plus belle création tragique ? Les sons qu'il tirait de ses muqueuses étaient inexplicables; c'étaient comme des paroles qui auraient été sternutatoires, sans l'être, si vous voulez, niais eniin donnaient la sensation des sanglots d'un bûcheron grippé. Ces han ! han ! et ces hastsch ! hastsch ! vous remuaient jusqu'aux moelles.

J'allais étudier tous les soirs, en ce temps-là, cette illustre troupe de la Comédie-Française, ces admirables acteurs d'Emile Augîer, dont on ne reverra point d'ici longtemps les égaux ni les pairs et je ne pouvais pas me lasser de l'art de Régnier, car les ressources en étaient infinies.

Samson, dont on a beaucoup exagéré, selon moi, le mérite^ n'avait dans le nez qu'un registre. On sentait que s'il avait été priseur, une pincée de tabac un peu forte eût suffi à le rendre aphone.

Cette pincée de tabac dans le nez de Régnier n'eût, au contraire, réussi qu'à en transposer la gamme, à la hausser du comique au tragique, ou vice versa, selon les nécessités du rôle.

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Rendre ce nez muet, il était clair qu'il n'y fallait pas songer. A force de travail et d'exercice, l'artiste s'en était rendu maître; il l'avait mis au service d'Augier, qui lui faisait tout dire, et le vers et la prose et ce qui n'est ni la prose ni le vers.

Le nez tonnait, roucoulait, cinglait, contait, bénissait ou invectivait à volonté.

Souvent, par délî; il ne se servait que d'une seule narine pour parler, et cela sans que le public s'en aperçût, et la voix restait aussi claire, elle prononçait aussi distinctement, elle portait aussi loin que si les deux ailes eussent formé les sons! Régnier avait cent mille francs dans le nez comme un ténor les a dans le gosier.

On ne l'a jamais remplacé. On ne le remplacera pas. Avec lui s'éteint l'école qu'il dirigeait et représentait en France. 11 n'aura pas eu le temps de voir triompher son svstème à l'Opéra, où quelques artistes seulement chantent résolument du nez.

Il faut penser de ce comédien éminent. qui fut aussi un charmant et galant homme, ce qu'il en pensait fort probablement lui-même, à savoir que, la nature n'ayant rien fait pour

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lui, il avait tout fait pour la nature. Si on lui avait coupé le nez, il aurait déclamé par Tore il le.

Quant à se servir de sa voix naturelle, c'était un malin, il la gardait pour sa famille.

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