‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 44 sur 48 · J'ACCEPTERAI · texte numérisé non relu

J'ACCEPTERAI

A I.I'DOVir. II A LEV Y

Charmante rencontre hier, rue de Richelieu, mon cher Halévy! Vous étiez morose. On voyait que vous sortiez de l'Académie. Hélas! moi. j'étais gai, comme toujours et plus encore que d'habitude peut-être, car je venais de... chut! cachons-nous dan- un petit coin... de chez le ministre !

Je vous parle du vrai. Ludovic, de celui que nous aurons demain. Appelons-le le ministre des ballottages.

Il m'avait mandé secrètement dans son cabinet, et voici proprement le dur langage qu'il crut devoir me tenir.

— Caliban, au nom de l'art, de Molière, des dividendes, de la joie et des pommes de terre,

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acceptez de diriger la Comédie française. Car si vous n'acceptez pas, nous prenons M. Fernand Samuel, et vous voyez où cela nous mène!

— Excellence, dis-je, vous me gênez ! Apprenez que je me réservais pour un poste plus sérieux. Oui. je me disposais, décembre venu, à briguer la place de M. Grévy. Il n'y a pas sous le bon soleil de pareille sinécure !

— Il n'y en a pas, Caliban, lit le ministre des ballottages.

— Tandis, repris-je, qu'à votre Comédie française il faut travailler comme un pauvre cheval, lire des manuscrits, mener des répétitions grinchues. assister aux abominables et caniculaires concours du Conservatoire, se coucher tard et voir lever l'aurore. Ainsi Henri Fouquier, qui n'aime pas à voir lever l'aurore, a refusé le sceptre, vous le savez. Nommez Claretie, car il devance l'aube, ou bien Raimond Deslandes, qui jamais ne se couche.

— Non. repartit le cruel ministre, ils ne sont pas peintres.

Je ne comprenais pas. Il daigna s'expliquer.

— Un b >n directeur de la Comédie française doit être surtout et avant tout peintre. Voyez

Emile Perrin, nous avons de lui un « Corneille à l'échoppe » qui a décidé de sa vocation. Ce tableau lui valut d'alord, et préparatoirement, deux directions de boîtes à musique, et enfin celle de la grande boîte aux lettres. La tradition est fondée, nous sommes décidés à suivre cette veine, préconisée d'ailleurs par Beaumarchais, quand il dit, dans le monologue de Figaro : « Il v fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint! » Il est temps d'obéir aux grands auteurs.

— S'il en est ainsi, que n'élisez-vous Carolus Duran ? Il est le meilleur de ce qui nous reste de Manet.

— Nous avons mieux! fit le futur ministre. Et tirant de sous son manteau d'hermine une aquarelle (d'ailleurs assez line de ton) qu'il avait du se procurer par corruption : — Reconnaissez-vous cette facture ?

— Non, risquai-je en rougissant, mais elle est d'un maître !

Alors il me montra ma signature. J'étais pincé.

— C'est pour le musée de Caen, dit-il. L'Etat l'a achetée (sans cadre) sur le budget de 1901, les autres étant trop grevés. On la suspendra

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à côté du « Corneille à l'échoppe »... de votre prédécesseur !

— Mon cher Halévy, vous savez combien j'ai l'aquarelle modeste. Je ne vends pas mes tableaux, je les donne. Le watercolour n'est pour moi qu'un pur délassement, comme l'occarina pour d'autres, ou les tours de cartes... Je le jurai au ministre.

— Oh ! reprit-il, si vous faisiez des tours de cartes, votre place serait à l'agriculture !

Et s'étant assis : — Maintenant, quelles sont vos conditions ?

— D'abord, répondis-je, très carré, la Légion d'honneur !

Le ministre sonna et il me la lit apporter. Elle était neuve. Mais il n'y en avait qu'une. Il ne m'avait pas compris.

— J'en veux pour tout le monde, expiiquai-je, pour tous les sociétaires, pensionnaires, les secrétaires, les lecteurs, les abonnés, Monval, les garçons de bureau, les machinistes. Ah! il m'en faut, Excellence! Voici pourqi oi Comme je ne suis pas décoré moi-même, je suis sur, s'ils le sont tous, de ne pas être confondu avec mon personnel et de passer ainsi pour le

vrai directeur d'une maison où l'on ne sait jamais à qui s'adresser quand on veut parler au maître.

En outre, il tombe sous le sens qu'entre un comédien décoré et un directeur qui ne l'est pas, la familiarité est plus difficile. On ne se tape pas sur le ventre. Le comédien se tient sur la réserve. Il se renferme dans une dignité hautaine dont tous profitent et surtout le directeur. Enfin, c'est mieux, quoi!

• — Il \- a la question des femmes, reprit le ministre des ballottages. Et s'enfonçant le menton dans sa cravate blanche : — Elle est grave !

— Mon Dieu, Excellence, oui et non. Il est bien entendu, n'est-ce pas, qu'elles sont toutes officiers d'académie ?

— Bien.

— Je les exige encore mariées. Et quand je dis mariées, c'est mariées que je veux dire. Car si Fouquier n'est pas de bronze, je sens que je ne suis pas d'airain, et il faut sauver la morale. Quand ses comédiennes sont mariées, le directeur n'a plus qu'a garder son mouchoir pour se moucher, les jours de rhume. En d'autres termes, Excellence, rien à frire pour le directeur, lia, le soir, des foyers édifiants et modèles,

où de jeunes mères allaitent de petits Talmas mêlés que le directeur caresse, avec un sourire papa, quand il passe. Cet allaitement sanctifie le décolletage. Les autres tricotent le bas de laine ou vérifient leurs dépenses. Au centre, la corbeille des maris est gentille à voir. Je rêve un de ces foyers. austères où un vicaire de Saint- Roch, notre paroisse, peut venir lire son bréviaire, ce qui n'aurait pas lieu, dit-on, si Fouquier... suffit.

— Bien, dit le ministre.

J'insistai encore sur ce point qu'avec des actrices mariées les passe-droits deviennent impossibles et que l'édit de Moscou fonctionne tout seul. Car, si le directeur était tenté de faire, pour une risette, une faveur à l'une de ses jolies ouailles, il comprendrait qu'il la fait en même temps à son ménage, c'est-à-dire à son mari, et il y a de quoi arrêter le plus intrépide devant une pareille horreur.

— Et les mardis ? interrogea curieusement le ministre que nous devons avoir.

— L'institution des mardis est belle en ceci qu'elle applique la démocratie à l'aristocratie. C'est l'instruction obligatoire pour les classes

dirigeantes. Je l'aime. Mais, sans les conférences, elle reste incomplète. J'y veux ajouter la douceur des conférences. Si un Sarcev, un Lapommeraye, un Caro peut-être ne viennent pas expliquer à nos auditeurs d'élite ce que c'est que le nommé Molière, qu'il est mort, inimitable, et que l'alexandrin a six pieds, c'est comme si on leur jouait du cunéiforme. Ils s'amusent entre eux dans leurs loges ouatées, et tel n'est pas le but de l'institution.

— Bien, assentit le ministre. Passons à présent aux réceptions d'ouvrages et aux lectures devant le comité. Je sais, Caliban, que vous avez là-dessus des idées particulières, et que vous en rêvez là suppression.

— Moi? Excellence, bien au contraire. Mais veuillez me prêter la plus attentive de vos chastes oreilles. Après Turcaret, l'un de nos chefs-d'œuvre de second ordre, Lesage renonça au théâtre (il le raconte), tant il en endura des illustres comédiens de son temps. C'est à cela que nous devons Gil-Blas de Santillane,l'un des monuments de l'esprit français. Réunis en comité, les comédiens ont donc un rôle : ils rabattent les vrais écrivains sur la littérature. Ceux d'aujourd'hui ont déterminé un mouvement

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magnifique du roman au dix-neuvième siècle. Ils ne pouvaient rien pour le théâtre. Ils n'en savent que ce qu'ils jouent, et ils ne jouent que ce qu'ils reçoivent. Je regretterais qu'ils ne fussent pas irresponsables, car il parait qu'ils sont chez eux, et c'est le dircct-'ur alors qui passerait pour une fichue bête.

— Ainsi, vous maintenez le comité de lecture, vous, Caliban?

— Vous le voyez, Excellence, je ne suis qu'un faible aquarelliste, mais je ne veux pas que, sur ma tombe, un Alexandre Dumas puisse me féliciter d'avoir reçu Smilis, Tabarin, Garin, repris Bertrand et Raton et Don Juan d'Autriche. et proposé d'émonder les Faux Bonshommes. Ça, non. Ces traits de génie ne viennent pas à un homme seul, quelque peintre qu'il puisse être, et il y faut tout un comice. J'en ai un, un bon, à l'abri duquel je couvrirai ma direction. Je veux être flatté quand on m'enterrera, et que toutes les fleurs soient pour moi. Pour les épines, je les laisserai à mon comité de bénédiction.

— Est-ce tout? questionna le ministre.

N'avez-vous plus d'autres exigences ? Acceptezvous de diriger la Comédie française sur les

données sus énoncées, et puis-je téléphoner au Journal officiel?

Il avait déjà la main au tuyau, cet homme d'État.

— Arrêtez! m'écriai-je. Rien n'est fait. Une dernière condition, expresse, inéluctable, décisive, et sans laquelle j'abandonne le monument à Fernand Samuel. Je veux un enterrement national.

— Diable ! émit-il.

— Puisque nous vivons à une époque où l'enterrement national est bien porté: puisque après Courbet, Gambetta et Victor Hugo, mon prédécesseur a eu, à titre égal, des funérailles tellement pompeuses que les passants ne savaient plus quel nom mettre sur le corbillard; puisque pour un simple Corneille à l'échoppe, qui n'est même pas popularisé par la gravure et que le Louvre dédaigne de disputer au joli musée de Caen, on peut obtenir dix-sept discours tumulaires, la faveur d'un choix de paroisse, la fermeture d'un théâtre d'État et la désolation de tout un peuple, qu'est-ce que vous ferez pour moi, qui donne mes aquarelles? Excellence, je pourrais en vivre! Et je les donne. C'est pourquoi mon dernier mot est le

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bon. Vous voulez que je fonctionne. Vous exigez qu'au détriment de Claretie, de Deslandes, qui sont des gens de théâtre, je saisisse le timon du chariot de Thespis, je le saisirai. Mais j'aurai des obsèques triomphales, voilà tout.

Alors j'accepterai !

Eh bien! le croiriez-vous, mon cher Halévy? le ministre a demandé à réfléchir.

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