SON PARLEMENT IDEAL
J'ai une idée. La voici.
Pourquoi ne dresse -t-on pas des singes à être députés? Ce sont là des bêtes si intelligentes! J'en ai vu chez Corvi et ailleurs qui font des tours beaucoup plus surprenants que de représenter un département.
D'abord, ce serait économique. Puis, ce serait amusant. Enfin, ce serait pratique. Je crois que la solution est là. Et ne dites pas que tout s'y oppose. Rien ne s'y oppose.
Je respecte plus que personne la dignité du système parlementaire. Xe le vois-je pas à l'œuvre? Il couvre mon pays de lustre: il y détourne le Pactole. Mais cela vient de la force des choses, et non de la force des hommes. La mécanique va, parce qu'elle est bien graissée. Ceux qui tirent dessus le font par acquit de
conscience. Mais ils pourraient être utilisés ailleurs, à la moisson, à la vendange, et remplacés, j'allais dire allégorisés. Pourquoi pas par des singes ?
Par exemple, le jour où Jules Ferry lit voter par la Chambre les crédits de l'expédition du Tonkin. est-ce que ces crédits n'auraient pas été aussi correctement votés par des députés simiesques que par des députés humains?
Et cet autre jour où ledit Jules Ferry fut si noblement reconduit dans sa famille à cause de l'expédition déjà nommée, et cela par forme d'assis et de levés, croyez -vous que des singes n'auraient pas su se lever ou s'asseoir avec une unanimité aussi philosophique ?
Ah! on ne connaît pas les singes ! Ou plutôt on ne sait pas s'en servir. La nature nous les a donnés pour ces fonctions publiques qui font horreur à l'homme intelligent et travailleur, et que la société est forcée de garder afin de justilier de leur raison d'être. Député, vous ne voudriez pas l'être. Préfet, non plus. Et pourtant il en faut. L'habitude d'en voir a créé celle d'en avoir. Ceux qui feraient une révolution pour les supprimer, s'ils n'existaient pas, en feraient une autre pour les rétablir, si on
voulait les démolir. Alors la mère Nature, qui a réponse à tout, nous offre le singe.
Utilisez le singe, nous dit-elle, pour les choses officielles, sans intérêt, et où il ne faut que de la tenue et de l'ensemble.
Peut-elle désigner plus clairement le Parlement ?
D'ailleurs, étudiez le singe. Il va par groupes. Or, qui dit « groupes », est bien près de dire « partis », et de là à « commissions » il n'y a qu'un cheveu à franchir. L'amour du groupe, c'est l'idiosyncrasie du singe. Il n'est pas de grand U, de petits u ou d'u moyens que des singes ne puissent former, soit sur des cocotiers, soit à leur ombre. Leur destination est évidente.
Songez encore à leur don d'imitation. Il est populaire. Placez dix mille singes devant un homme 'soit un ministre), ils reproduiront jusqu'aux clins d'œil de ce ministre et donneront ainsi le modèle accompli de ce qu'on appelle une majorité écrasante. Quels étais pour un cabinet,! Quels admirables instruments de gouvernement! Car enfin...
Car enfin, dis-je, y a-t-il rien de plus parlementaire que ce don de l'imitation ? Etant
donné deux urnes, — dont l'une est pour le gouvernement et l'autre contre, — si le premier singe a mis sa bille dans l'une d'elles, il n'v a pas à craindre que les autres singes s'y trompent et remplissent l'urne rivale. De telle sorte que, dans les grandes occasions, on saura à la Bourse le résultat des votes importants, trois quarts d'heure avant le Parlement lui-même. Il suffira d'y télégraphier dans quelle urne le premier singe a déposé la première bille.
La seule objection sérieuse que l'on puisse adresser à mon idée d'une Chambre de singes, est dans la distribution des bureaux de tabac. Non pas que les singes n'aiment point le tabac. Ils l'adorent au contraire. Mais ils le consomment autrement que l'homme. Là où nous le fumons, ils le mangent. C'est un écueil. Il est à redouter en effet qu'au lieu de distribuer les bureaux de tabac à d'honorables filles de militaires, ils ne fassent venir des guenons pour les gérer. Je réponds à cela que les tabacs de la régie se défendent d'eux-mêmes : ils ne sont pas mangeables, le feu lui-même n'arrive pas à les purifier.
Ah! creusez mon idée. Creusez-la bien, elle
est profonde. Rappelez-vous Gambetta entrant dans la cage... pardon, je veux dire entrant dans la Chambre, tel un dompteur, la cravache au poing, et fouaillant les récalcitrants, ceux qui avaient mal déjeuné. C'était superbe. La cravache sifflait, la voix tonnait, et tout rentrait dans l'opportunité. Ils ne gambadaient plus, ils gambettaient. Alors, songeait-on, pourquoi plutôt des hommes que des bêtes? Et la pensée des singes s'imposait.
Evidemment.
J'ai des députés pour amis. Qui n'en a pas? Je les ai souvent entendus gémir de leur inaction et rêver d'utiliser leurs forces et leurs capacités au service de leur pays. Ils se disaient las, ceux qui sont éloquents, de parler pour ne rien prouver, et narrasses, ceux qui sont actifs, d'emboîter le pas aux gens qui tournent sur eux-mêmes. Ils désignent de la sorte nos capacités politiques. Les voyant tristes et désenchantés, je leur ai fait part de ma découverte, les Singes au Parlement. Et ces députés sont devenus pensifs. Ils ne m'ont point taxé de paradoxe. Leur horreur seule pour les idées neuves les a empêchés d'applaudir peut-être à une conception de premier ordre d'où dépend
::,i VIE F.T AVENTURES DE CALIBAN
le salut de la République, ni plus, ni moins. Mais j'ai lu dans leurs regards l'admiration que toujours le génie y allume. Ils se débattaient mollement, et pour la forme, et ils me poussaient les arguments vagues d'une défense mal assurée.
Celui-ci entre autres : qu'un Parlement est un lieu où l'on siège malaisément, à cause de sa queue. Ma réponse était prête.
Le singe fait de sa queue tout ce qu'il lui plaît d'en faire. Jamais elle ne le gène. S'il convient d'en supprimer l'usage dans certaines conditions de civilisation, d'acclimatation ou de domestication, il la supprime. Le vain ornement s'atrophie, ou il se replie. Darwin est formel sur ce point. Dans les commencements, la queue leur passerait pendante sur les bancs, sur ceux de la droite et sur ceux de la gauche, et les départements seraient représentés d'une manière un peu plus longue qu'il ne convient. Luis, comme il leur serait presque impossible de s'en servir pendant les séances, l'appendice finirait par se durcir et puis par se détacher. L'habitude prendrait bientôt, aux sessions suivantes, de se couper la queue et de la déposer au vestiaire.
Je vais plus loin; je crois qu'ils pourraient conserver la queue sans dommage, lâchons le mot, avec profit. D'abord le proverbe l'affirme : jamais grand nez n'a déparé beau visage. Mais ce n'est pas assez dire en faveur du maintien de l'organe. La France est surtout, et avant tout, le pays de l'esprit. Il n'est pas rare de voir deux députés, de partis différents, et qui viennent de s'invectiver à la tribune, sortir bras dessus bras dessous de la salle des séances. Ils en sortiraient queue dessus queue dessous, et le spectacle y gagnerait, du moins à mon avis.
Autre considération. Je suppose qu'il se produise un autre 18 Brumaire, et qu'un autre Bonaparte s'ingère de vouloir flanquer d'autres Cinq-Cents à la porte, par les fenêtres. En politique non seulement tout arrive, mais tout se reproduit. Autant le nouveau Bonaparte serait à l'aise pour vider la salle si les Cinq-Cents étaient des hommes, autant il aurait du mal si c'étaient des singes. Il n'est pas commode de déloger un singe de la barre où il perche. A peine le Bonaparte en aurait-il expédié cent par les lucarnes, que cent autres seraient déjà rentrés par les vasistas et repartiraient à siéger, avec ou sans queue, à représenter leurs circons-
criptions respectives, et à maintenir la liberté. Si ce n'est pas là un idéal d'assemblée permanente, c'est que cet idéal n'existe pas.
Mes amis, les députés tristes, m'objectent encore que le moindre défaut du singe est d'être privé de la parole. Moi, je ne trouve pas. Je veux dire que je ne trouve pas que ce soit un défaut. Si le singe était privé du cri, ce serait autre chose, et il faudrait renoncer à mon Parlement, attendu qu'une séance sans cris n'est que du temps perdu. Mais le singe est doué du cri. Il peut hurler, miauler, siffler, vociférer et ululer au besoin. Et si l'on se figure l'effet que produirait sur une réunion de ces animaux la sonnette présidentielle de M. Floquet, on jugera qu'ils ont tout ce qu'il importe d'avoir pour exprimer les opinions de leurs électeurs au sujet de n'importe quelle question posée par un gouvernement.
Je ne m'arrêterai pas à l'accusation d'obscénité que mes détracteurs jettent encore au singe. Il la mérite. Mais si l'on faisait des procès de tendances à tous ceux qui occupent des situations élevées dans un corps d'Etat, on ne trouverait plus de fonctionnaires. Et puis quelle nécessité y a-t-il à admettre des femmes dans
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les tribunes? Aucune, je crois. Quant aux journalistes, ils ont tout vu, et ce n'est pas par les mœurs qu'on les étonne.
Enfin j'avais une idée. Je vous l'ai soumise. Elle est pleine d'actualité, à défaut d'autres mérites. L'heure est venue de vous réunir dans vos comices et d'envoyer à la Chambre de pauvres gens qui y vont comme chiens qu'on fouette à la niche. Vos suffrages les navrent. Session pour eux signifie obsession. Que chaque circonscription fournisse un singe, chimpanzé, ouistiti, sapajou, selon les couleurs politiques et sociales; quelle l'habille décemment, et qu'elle le dirige, par des trains rapides, sur notre cher Palais-Bourbon. Alors seulement je croirai à une reprise des affaires.