CALIBAN AU PARNASSE
La première fois qu'il m'ait été donné de voir Leeonte de Lisle — il y a quelque quinze ans — ce fut en plein Parnasse, chez l'éditeur Lemerre. Il avait mal à la tète.
J'entrai au moment où il décrivait à ses disciples les souffrances qu'il endurait. Je l'entends encore.
« Imaginez, disait-il, que cent mille forgerons, forgeant dur, frappent à toutes volées, en hurlant la Marseillaise, sur cent mille enclumes de platine sonores, et que des échos répercutent et multiplient à l'infini ces sons horribles, pendant que toutes les cloches de la chrétienté tintent le glas dans un déchaînement d'orage universel et que des spectres innombrables traînent des chaînes et des ferrailles parmi les pavés aigus, furieusement raclés!... »
LA JEUNESSE DE CALIBAN Gl
— Mon Dieu! m'écriai-je en reculant, est-ce le sabbat ?
Les disciples me regardèrent avec dédain. J'étais, du premier coup, classé bourgeois. Je ne m'en suis jamais bien relevé.
Le maître continua. Il dit : « — Ceci n'est rien. Voici :
« — Des milliards de sauterelles, autant de fourmis monstrueuses et plus encore d'aspics, de scorpions et de hideux nécrophores rampent, montent, pullulent, renaissent, égratignent et labourent la partie molle de ma cervelle douloureuse!.,. Leurs dards, leurs trompes, leurs mille pattes, leurs queues, toutes les orties de leurs corps pileux empoisonnent et empustulent les molécules tendres et spongieuses de mes pauvres moelles trémulantes, à droite; — et à gauche, les hyènes, les chacals, les petites panthères s'en disputent leurs parts sanglantes, tandis que devant mes yeux danse, gigotte la race entière des singes, sapajous, gorilles, chimpanzés, ouistitis, troglodytes ayant aux cols des cravates de vipères!... »
Et les disciples en attendaient encore. Il poursuivit :
— Puis c'est le chaos! Des bouleversements
de chaînes de montagnes ! Sous le dôme de la boite osseuse, des nuées s'assemblent gonHées sinistrement d'électricités accumulées, chargées par les courants polaires et les maelstroms sidéraux. Un effondrement inouï, et c'est une mer qui s'étale, à gauche: à droite, le cataclysme contraire : des "Himalavas surgissent! Et tout cela en une seconde ! Voilà ce que j'endure, conclut-il en se passant la main sur le front moite.
— Quelle est cette maladie? risquai-je timidement.
— La céphalalgie!... formula Leconte de Lisle d'une voix sombre.
— Le mal du Dante, dit un initié jeune et plein de foi, un gobeur.
C'est de ce jour que je compris combien la douleur est cruelle quand elle s'attaque aux grands poètes, et quelle injustice commet la nature lorsqu'elle leur inflige un mal qui, pour l'éditeur Lemerre, ne serait qu'un simple mal de tète, mais pour un Leconte de Lisle devient une céphalalgie dantesque et infernale.
Singulière persistance des impressions premières! Depuis ce jour-là, j'ai souvent revu le
Poète Barbare, qui est d'ailleurs un homme d'infiniment d'esprit, et toujours il m'apparaît sous cet angle démesuré de l'hyperbole. Son abord m'effare comme ce personnage des Mille et une Xuits qui sort d'une bouteille, grandit, s'étale et finit par envahir le firmament, j'ai peur qu'il échappe à la portée de ma voix timide, et je cherche machinalement une trompette à mon côté pour lui souhaiter le bonjour. Cette impression, sans doute, m'est toute personnelle. Elle date de la céphalalgie colossale. Personne autre que moi ne se demande, quand il pleut, s'il pleut plus fort sur Leconte de Lisle que sur Sully-Prudhomme par exemple, et si les gouttes qui, pour l'un, sont grosses comme des billes, sont pour l'autre grosses comme des mappemondes. Moi, je me le demande, et, par la pensée, je vois encore à Leconte de Lisle un parapluie immense, grand comme l'arc-en-ciel, sous lequel le poète compose une description du Déluge, d'après ?iature.
J'ai dîné quelquefois avec Leconte de Lisle à la table de Victor Hugo, et je vous assure qu'entre ces deux géants, les asperges n'avaient
point de proportions ordinaires. Ah mais non !
Encore que Leconte de Lisle se « réduisît » de son mieux devant le maître des maîtres, et donnât ainsi aux jeunesses de mon temps l'exemple de la déférence due au génie, lorsqu'il saisissait sa fourchette, j'ai eu plus d'une fois la vision de Neptune empoignant son trident pour aiguillonner les dauphins de son char. Et ces dauphins, pourtant, n'étaient que des barbues.
Le poète, quoique je ne lui en aie jamais rien dit, a dû s'apercevoir de l'effet qu'il produit sur moi, humble enfant de Paris, qui ne sais des jaguars et des hippopotames que ce que m'en ont appris les Poèmes Barbares. Hélas ! je n'y suis pas allé, à cette île Bourbon! En fait de trigonocéphales, je ne dépasse pas la vipère de Fontainebleau, une bien vilaine bète. Touché de mon ignorance naïve, comme aussi du profond respect que je professe pour son admirable talent, Leconte de Lisle a daigné quelquefois^ échanger avec moi, par les chaleurs tropicales, la politesse hyperboréenne des bocks. Vous le dirai-je? le jaguar ne nuit pas en lui à la gaieté.
En vain j'étalais mes connaissances indécises
sur la culture de l'ananas et de la canne à sucre; inutilement j'appelais, pour le flatter, les citrons des « pample-mousses ». Le poète me ramenait à mon humble sphère, et il me parlait de Lambert Thiboust!... qu'il a connu. Eh bien ! alors ?
O fatale, fatale céphalalgie !
Rien n'est embêtant pour un homme qui n'a jamais vu dormir un condor en l'air, comme de causer avec un homme élevé à en voir toute la journée. Leconte de Lisle est créole, ainsi qu'on sait. Il ne vous le fait pas sentir. Il a le condor discret.
Mais sa force est en ceci que, s'il sait le condor mieux que n'importe qui, personne ne peut le tomber sur le moineau franc. C'est un Parisien. Rien de ce qui est moineau franc ne le laisse étranger. Vous lui donneriez à choisir entre un bon mot de Scholl ou une sentence du Rig-Véda, il regarderait s'il y a du monde d'abord, et il ne choisirait la sentence indoue que s'il se sentait surveillé par un Parnassien. Voilà ce que l'éditeur Lemerre n'a peut-être jamais compris.
L'éditeur Lemerre croit que le Rig-Véda est arrivé. Et Leconte de Lisle est forcé d'en lire
quand il va chez lui. De là ces céphalalgies qui vous déroutent.
On a beaucoup dit que Leconte de Lisle abusait un peu de sa puissance d'ironie sur ses contemporains, et que peu de confrères échappaient au don qu'il a de profiler les gens sur l'ardoise de la critique. D'abord, un joli trait est toujours un joli trait, et les archers s'en font rares. Ensuite, on est absolument libre, dans le pays de Voltaire etdeChamfort, de rendre une Mèche pour un dard: le tout est d'avoir un carquois fourni. Enfin, la situation que le Poète Barbare occupe dans la République des lettres n'a jamais été égale à sa juste ambition. On lui a préféré des mazettes, et jusqu'à des élèves, là où l'on classe la valeur par mode hiérarchique. Il a fallu que Théophile Gautier vivant et Victor Hugo mort désignassent aux besicles de l'Académie l'artiste achevé qui a écrit Kaïn. — avec un À", — qui a rendu à Jupiter son vrai nom de Zeus, — avec un r, — et qui, dotant la langue d'un synonyme urgent, a appelé les Furies : ces dames Erynnies.
Leconte de Lisle a plus que tout autre le droit d'avoir la bouche amère, d'abord parce que
la nature la lui a faite comme cela, et ensuite parce qu'il a été longtemps méconnu, et même presque inconnu, à une époque où M. Pauius est célèbre. En un temps où le moindre cabot de lettres a une légende, il est resté fièrement le poète qui n'a pas d'histoire.
Je me rappelle que son nom nous fut révélé pour la première fois, à Charlemagne, par le pauvre Hippolyte Moulin, le statuaire mort fou à Charenton, car cet édifice n'est pas construit que pour les peintres. Hippolyte Moulin ne gagnait pas sa vie avec sa sculpture, quoique déjà à cette époque il eût un ouvrage au musée du Luxembourg ; il s'était donc imaginé de donner des répétitions d'anglais et d'allemand dans les diverses pensions du lycée Charlemagne. Je l'ai toujours soupçonné de ne pas savoir un traître mot de ces deux langues.
Toujours est-il qu'il nous « répétait » à l'institution Favart. On le voyait arriver avec plaisir du fond de la cour, ouvrir la porte 'de l'étude, et dire : Langues vivantes! car il nous emmenait alors dans les salles basses, appelées « les colles », et il nous lisait des poètes modernes.
— L'anglais disait Moulin, ça ne s'apprend
qu'à Londres, et encore! L'allemand, personne n'y comprend rien. Je vais vous parler de Baudelaire. — Et il nous dictait les Fleurs du Mal.
Ceux de ma génération ne sont pas féroces sur les langues étrangères. Vous saurez à présent pourquoi. Satané Moulin!
Un jour, il nous lut des vers magnifiques, d'une saveur étrange et d'une forme achevée, il nous en nomma l'auteur. Personne d'entre nous ne connaissait encore ce nom : Leconte de Lisle. Comme Moulin faisait son buste à ce moment, il se mit en colère, nous traita d'ânes et de cancres, et déclara qu'il renonçait à nous enseigner les langues vivantes pour lesquelles nous n'avionsaucune disposition. Et il ne reparut plus. La vérité était que le marchand de soupe venait d'apprendre que son répétiteur n'était qu'un statuaire déguisé et qu'il l'avait rlanqué à la porte. Il était bien tard, peut-être!
Le Poète Barbare a toujours souffert de cette gloire baignant dans la pénombre, qui est la sienne, et à laquelle les initiés ne rendaient qu'un culte mystérieux. Le besoin de quelques profanes se faisait sentir dans la chapelle, et sans vouloir rien ôter à la grande église de Guernesey, il eût aimé à ce qu'elle lui cédât quelques troncs.
Tandis que les rameurs de la galère capitane se comptaient par quatre-vingtain'es, ceux de la jonque créole semblaient toujours revenir de Cadix, ils étaient dix.
Hier encore ils nerevenaient guère que dugolfe d'Otrante, ils étaient trente. La mort de Victor Hugo doit enfin accroître l'équipage, et, les vents étant favorables, on va aborder au port de l'Institut. Quittons, quittons celui de la Râpée!
C'est alors que la céphalalgie descendra à des proportions familières: l'enfer ne sera plus qu'un bain de pied à la moutarde. L'indulgence détendra l'arc de cette bouche si longtemps tendue et bandée, et le succès, cette vertu du dix-neuvième siècle, aura civilisé le Poète Barbare, né chez les jaguars, et exilé chez les mollusques.