‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 7 sur 48 · IL DEVIENT BOULEVARDIER · texte numérisé non relu

IL DEVIENT BOULEVARDIER

Le boulevard !

On n'en a pas fini avec cette puissance! Il est interdit au plus fort de la négliger, de la braver aussi. Et pourtant qui dira ce qu'elle est? Qui déterminera les éléments dont elle est formée? Est-ce l'opinion de l'élite? Oh! pas toujours. Est-ce seulement la voix confuse de l'esprit de fronde qui est celui de la race? Si l'on veut: mais comment le prouver?

Le Français offre ceci d'unique dans l'anthropologie historique que sa seule conviction en toutes choses est de n'en avoir aucune. Depuis qu'on lui a appris à « douter », il applique aux plus inquiétants problèmes le « peut-être » de Descartes. Cette clef philosophique lui sert à ouvrir toutes les serrures. C'est un passepartout. presque un rossignol.

Mais si le scepticisme est particulier aux Welches, ainsi que les appelle l'homme de Houdon. comment expliquer qu'il s'exprime par un groupe essentiellement cosmopolite tel que l'est le groupe des boulevardiers ? Car enfin il n'y a pas que des Welches. le soir, entre la rue Drouot et l'Opéra, et l'on y voit aussi des Goths, des Scythes, des Saxons, des Etrusques et jusqu'à des Abencérages !

D'où il faudrait conclure que le ricanement du boulevard, ricanement terrible et qui sèche la gorge aux plus téméraires, exprimerait non seulement l'opinion de ce peuple, mais encore la philosophie universelle de toutes les nations européennes. Ce serait grave.

Ça l'est.

Il est à remarquer en effet que la concentration de l'esprit de fronde sur les anciens remparts de la ville s'est produite à l'époque où nous perdions notre dernière foi, la foi militaire. L'effondrement de la conquête napoléonienne a fondu tous les doutes dans la marmite du doute romantique, qui les fait tous bouillir et les sert à la gamelle aux générations désolées. C'est là que nous nous nourrissons depuis i8i5, époque où le dernier soleil tomba dans la mer.

Depuis 1 8 t 5 , le pvrrhonisme, ce byronisme grec, a conquis tous les Athéniens, comme aussi les Spartiates, de la Grèce nouvelle. Est-ce que je marche? se demande-t-on en marchant, et les poupons eux-mêmes bégayent le peut-être cartésien aux mamelles de leurs nourrices.

Jours étranges que les nôtres, où l'incertitude fait loi. Le boulevard ricane, et tout se tait. Ce dont il rit est condamné. Et il rit de tout, même de lui-même. Sur quelle doctrine table-t-il pour ses exécutions ou ses apothéoses? Ah ! apprenezle moi, si vous le savez. Et pourtant, dans tous ses jugements, il y a un fond de bon sens profond, génial, qui touche à la prescience, à l'omniscience et satisfait la conscience. On ne pourrait pas dire pourquoi il brise l'idole qu'il avait élevée la veille, mais on sent que cette idole ne devait vivre qu'un jour.

C'est le boulevard qui a trouvé cette équipondération admirable de nous remplacer la gloire par le succès. Et comme c'est juste! La gloire, c'est pour les siècles de foi, le succès, c'est pour les temps sceptiques. Nous ne valons que des succès, puisque nos œuvres sont des produits du hasard, puisque la Providence des âges militants a cède la place à la chance aveugle, et

puisque tout ce qui nous arrive pouvait aussi bien ne pas nous arriver ou bien arriver à un autre.

Pour ce qui est des boulevardiers, il est encore plus difficile peut-être d'en tracer la monographie, et j'aimerais mieux les nommer que les dépeindre.

Sont-ils trois cents, ainsi que l'assure M. Alexandre Dumas, ce qui les réduit déjà à deux cent quatre-vingt-dix-neuf, ou bien sontils trois mille ? Et sur ces trois cents ou ces trois mille, combien y a-t-il de Parisiens de Paris ? Pas un peut-être.

Où se recrute ce petit peuple flottant, anonyme, hétérogène et névropathe ? Qui les unit et les agrège sur cinq cents mètres d'asphalte ? D'où vient qu'ils se reconnaissent sans s'être jamais vus? Pourquoi ont-ils tous le même sourire amer et railleur, le même goût pour les traits acérés, les calembours obtus et l'absinthe ? Pourquoi sont-ils tous de la Société protectrice des animaux, et pourquoi tutoientils les courtisanes à première vue ?

On ne sait, on ne sait.

Ils arrivent de province, de l'étranger, du

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Kamchatka. d'on ne sait où. Ils piquent droit au boulevard et ils y restent pour toujours. Ils en sont. Et déjà ils savent tout ce qu'il faut savoir. Que dis-je? Ils ignorent ce qu'il faut ignorer. Ils fonctionnent tout de suite. Je vois bien quelles sont leurs mères, à ces prédestinés : mais ce sont leurs pères que je n'imagine point. Il faut croire, pourtant, qu'ils en ont eu, comme tout le monde.

Car l'avenir est noir et le présent est gris, et les pères sont des gens pratiques qui posent gra~ vement, à l'heure dite, la question de métier ou de vocation à leurs fils. Je ne vois que M. Legouvé et des mères pour célébrer les « jeunes hommes qui ne font rien ».

N'est-il pas curieux que ces trois cents inutiles, hors desquels il n'y aurait point de Paris, puissent être des Parisiens sans qu'il leur soit besoin d'être seulement Français ? Tel qui lance un mot devant vous, l'un de ces mots qui font fortune, abattent un homme ou tranchent la question du jour, lance ce mot avec l'accent doux et gras de l'Asiatique. C'est un Turc ! Comment ce Turc parle-t-il d'abord la langue des Chamfort et des Rivarol, mais surtout l'argot elliptique des ateliers et des coulisses?

Comment a-t-il compris, j'imagine, la drôlerie de cette stupidité qui consiste à dire d'un homme à la mode qu'il est « bécarre » ? Eh bien, ce Seldjoucide ne s'y trompe point : il ne confond jamais un homme « bécarre » avec un homme « dièze ». Il saura vous clouer à votre bémolisation. si vous n'êtes que « bémol ». Et il comprend. Il comprend sans être à même d'expliquer. Mais s'il expliquait, serait-il donc un boulevardier?

On l'a envoyé à Paris pour être ambassadeur, ce Turcoman, ou du moins on croit l'y avoir envoyé pour cela. Et, en effet, rentré chez lui, il fait semblant de représenter la Perse. Mais la vérité c'est que, du haut des cieux, le Prophète le rapatrie. Le Prophète, aidé d'Allah, qui seul est grand, a très bien vu qu'il y avait erreur de la destinée. Cet Un-Tel pacha est l'un des trois cents de M. Alexandre Dumas. Il est de la légion sceptique. L'ambassade est un prétexte du sort pour le réintégrer parmi ces bons chiens de chrétiens, dont il a l'aboiement infus.

Il importe peu, en effet, que l'on doute de Mahomet, de Jéhovah, de Brahma ou de Jésus, quand on doute. Que l'on rie des civilisations antiques ou des sociétés modernes, du système

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stationnaire ou du système progressiste, du chaud ou du froid, si l'on rit ensemble, on est frères. Si l'on ne croit pas à la femme, il est sans intérêt que Ton soit monogame ou plurigame Et si tout est comique et facétieux sous l'absurde soleil, pourquoi le turban le seraitil plus que le tuyau de poêle ?

Et voilà justement ce que le boulevard conte aux boulevardiers, les boulevardiers à Paris, Paris à la Province et la Province au reste du monde. Comme il a raison, Hamlet, le précurseur! Des mots, des mots! Tout est là.

L'autre jour, en voyant frétiller au coin de la rue Laffitte la queue nattée du Chinois de Gautier, je me rappelais le mot mélancolique de son maître, qui fut aussi le mien :

— On ne naît pas toujours dans sa patrie !

Et ce mot, mis en valeur par le passage de Tin-Tun-Ling, me révéla tout le boulevard.

Ce Tin-Tun-Ling! une fleur de gaz! Celleci est jaune, et les autres sont blanches comme le perce-neige. Mais c'est toujours l'asphalte qui est leur terre de bruyère.

Le Chinois de Gautier s'en allait, paisible et familier, vêtu de son costume bleu de Céleste,

et personne ne se retournait pour le regarder. Malgré le Tonkin, malgré la dure guerre, malgré le massacre des nôtres là-bas, et en dépit des dernières élections, il se sentait chez lui. Il y était. C'est un boulevardier! Rien n'est tartare pour ce Chinois, et rien n'est mongol. Il a sa patrie dans les bottes. Il est le représentant de la Chine boulevardière, celle qui donne Bouddha pour Wischnow, et tous les deux pour un strapontin à une première de Sarah Bernhardt.Si Ruy-Blas marche dans son rêve étoile, Tin-Tun-Ling marche dans notre complicité d'indifférence.

Et je pensais que la Chine ne pourrait pas le réclamer sans que cela suscitât un casus belli boulevardier.

Et je me demandais encore s'il n'avait pas assisté aux obsèques de l'amiral Courbet, car j'aime les combles.

Supposez Tin-Tun-Ling traversant les quartiers populeux, ceux où l'on croit encore, ou, si vous le préférez, assistant à une réunion publique, il n'en sauverait pas un poil de sa queue. Et voilà justement ce qui différencie le boulevard de Paris comme les boulevardiers des Parisiens. Dites donc à présent que c'est le même peuple et la même ville!

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