‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 8 sur 48 · LE CHOIX DUNE FEMME POUR CALIBAN · texte numérisé non relu

LE CHOIX DUNE FEMME POUR CALIBAN

Si Ton ne savait que M. James Tissot revient du pays des Keepsakes, on l'aurait deviné à l'idée qu'il a eue de publier un album de la Parisienne. Albert Wolff a conté que les monographies de cet album avaient été demandées aux meilleurs écrivains de la Ville. Le pauvre Caliban seul a été oublié. Quant à Henri Becque, c'est bien fait. Pourquoi diable aussi va-t-il dire que la Parisienne peut avoir des amants ? C'est ça qui n'est pas Keepsake, par exemple!

A tout hasard, j'avais écrit ma monographie d'avance, et c'est celle de la Femme d'artiste à Paris. Y a-t-il songé au moins, ce James Tissot? Car, si la Parisienne est la plus brave des

femmes, la Femme d'artiste est la plus brave des Parisiennes.

Je vais même plus loin : j'estime que la Femme d'artiste est tellement brave qu'elle ne se recrute que dans les Parisiennes. Ni la province, ni l'étranger ne nous en donnent. C'est un article de Paris. L'Italie aura beau faire, elle ne nous envoie que des modèles — et des maîtresses.

Depuis la guerre allemande, les artistes se sont beaucoup mariés, à Paris. Soit qu'ils aient subi, comme les autres, la loi de conservation, à laquelle les peuples reviennent après les grandes saignées; soit que, la vie devenant plus bourgeoise, ils aient éprouvé le besoin de l'intérieur pratique ; que la cause en vienne de l'amour des enfants ou de l'amour du bas de laine, toujours est-il que soixante pour cent des artistes ont ménage, et ménage légal s'entend. Ce qui prouve, entre parenthèses, que la Dalila de M. Feuillet n'a pas beaucoup porté, pas plus que la Fiammina de M. Uchard et même que la Comtesse Romani de M. Alexandre Dumas. O influence du théâtre sur les mœurs! O bon Lapommeraye de mon cœur!

Depuis i83o, ère romantique, où un Jeune France aurait mieux aimé être guillotiné que marié, une détente s'est produite entre les bourgeois et les artistes. Non seulement ceux-ci demandent leurs tilles à ceux-là, mais ceux-là les accordent à ceux-ci. Et avec les dots encore!...

Quelquefois même (cela est rare toutefois), le bousingot est plus riche que la jeune épicière. Il l'épouse par amour, comme au quatrième siècle : c'est elle qui fait une bonne affaire, son mari étant de ces gens qui gagnent cent mille francs par an à graisser de la toile sonore pour les Etats-Unis de l'Amérique du Nord. Elle passe sans transition de l'humide rue du Sentier au grand air de l'avenue de Villiers. Beau rêve ! D'où il résulte que ces « feignants » de peintres sont déjà assez bien vus des belles-mères.

J'ignore si Edouard Détaille songe à se marier : et je ne sais pas si le propriétaire de la grande Imagerie d'Epinal a une fille. Mais le jour où il la voudra, Détaille n'a qu'à se présenter. Et c'est une fabrique européenne !...

Donc cet animal saugrenu appelé l'artiste trouve aujourd'hui à placer son cœur et à se

reproduire. Le fait est acquis. C'est encore assez difficultueux pour les poètes et les statuaires. Mais ça viendra, ça viendra! Vous verrez des notaires, Parnassiens ! Et vous, jeunes maçons, vous serez appareillés sur la terre.

Quant à jurer que vos femmes seront heureuses, là est le mystère. Albert Durer ne Ta pas été. Carpeaux non plus, dit-on. Quant à Rubens, ce fut de la béatitude. A ce point qu'il se maria deux fois, dit l'histoire, et pas avec la même. Pour ce qui est de Molière, il y eut bien un peu de sa faute : on ne joue pas soi-même les Sganarelle qu'on imagine: la tentation de la femme est trop forte.

Mais soyons grave. Epouser un artiste, c'est souvent l'idée d'une jeune fille, quand son cœur s'ouvre aux chaleurs généreuses de l'illusion et de la vie en rose. Toutefois, j'ai remarqué qu'une fois veuves, on ne les y prend plus ! Ouais! comme on dit à la Comédie française. Voilà une fâcheuse note. Mais je ne suis pas assez grave.

L'artiste, en général, est un fort bon homme, de rapports faciles et sans dessous. Mais son commerce est climatérique et plus lunatique que la mer. Comme la vie qu'il porte en lui

est la plupart du temps en opposition absolue avec celle qu'il mène et doit mener (soit la vie des contributions, du terme, du boulanger et autres naturalismes), sa compagne a d'abord ia charge d'équilibrer ces deux existences, et d'unir ce chien à ce chat. Les intelligentes y parviennent, oui.

Cependant, pour bien nous rendre compte du mal qu'elles y peuvent avoir, supposez que la femme d'un Bernard Palissv veuille sauver son bois de lit du four dévorant où son mari, lui, cuit une vaisselle ? Et vous voyez tout de suite par quelles phases la ménagère doit passer. Ici la vaisselle représente l'utopie, et le bois de lit, la réalité.

Peu de fortunes résisteraient à une telle furie d'inspiration, même celle d'un beau-père fier de son gendre. C'est clair. Or, quand on est mère, on a beau être femme d'artiste, on sent que rien ne trouble un intérieur comme d'en réduire en braise tout le mobilier. Est-ce à dire que, femme d'un Bernard Palissv, vous deviez défendre contre lui, des pieds et des mains, les pièces indispensables de ce mobilier? Peut-être. Mais ètes-vous une digne femme d'artiste alors ? That is the question, comme dit Tissot.

Donc, il est très difficile d'équilibrer la vie idéale d'un tel époux avec sa vie positive.

Mais ce n'est pas tout, ô jeunes fiancées. Il y a des artistes qui ont été élevés sur les genoux d'une duchesse. Est-ce le plus grand nombre? Non. Quelques-uns ont contracté l'habitude, lorsqu'ils se collettent avec la Muse, d'invectiver cette habitante du Parnasse, et cela parfois dans un langage interjectif et apostrophatoire que M. Caro lui-même ne pourrait point traduire en français de salon. Est-ce le plus grand nombre ? Je le crains.

Or, si l'une de ces invectives intraduisibles échappe au mari huit jours après la lune de miel, l'épousée doit-elle s'enfuir chez sa mère, — ou ne doit-elle point s'y enfuir? Souffrirat-elle ce que tolère la Muse, ou protestera-t-elle de toute la force de son éducation soignée ? Dilemme aigu ! Le bonheur en dépend. Ça ne va pas tout seul d'épouser un artiste, et il y a des points noirs, ô bourgeoisie, dans la fusion.

Le pauvre Auguste Lançon, qui vient de mourir, et auquel Théophile Gautier reconnaissait un talent de dessinateur extraordinaire, était assurément ce qu'on appelle un artiste.

Ses études d'animaux vont de pair avec celles de Barye, et les croquis qu'il fit autour de Metz, pendant la guerre, sont des pièces de collection. Or, Lançon ne pouvait pas prononcer une parole sans la « sacrer », comme à Reims un roi de France, et jamais le perroquet de Gresset n'émit en toute une semaine autant d'appels au nom de Dieu que Lançon n'en émettait en une seule minute.

Or, Lançon était marié. Il adorait sa femme et il en était adoré, car c'était un bon être, sous ses apparences de pétroleur forcené. Cette femme d'artiste, douce comme un agneau et naïve comme un enfant, s'était tellement assimilé les habitudes de son homme, qu'elle en était arrivée à ne plus lui parler que par mode de blasphèmes.

— Viens-tu, lui disait-elle d'une voix d'oiseau, viens-tu Lançon ? La s. n. d. D. de soupe est sur la s. n. d. D. de table.

— F...! femme, est-il sept heures? demandait l'artiste, en s'attardant à la planche commencée.

— S'il les est! Regarde à la s. horloge, s. n. d. D!

Je ne veux pas dire que tous les artistes en

soient là, car cela n'est pas. Lançon était une exception jurassique. Mais j'ai souvent pensé que les anges, qui se voilaient les yeux de leurs ailes pendant ces dialogues conjugaux, devaient avoir du mal à s'empêcher de sourire. Le mariage ainsi compris confine à l'abnégation. Dieu le couronne d'une palme, comme les autres martyres.

Oui, certainement il faut être Parisienne pour être femme d'artiste. Songez, jeunes héritières de la rue du Sentier, que parfois votre mari peut être pris de toquades extraordinaires, telle que celle, par exemple, d'élever un ours.

Cette toquade, Lançon l'eut encore. Elle était justifiée par ses études d'animalier. Toujours douce, la bonne femme d'artiste faisait la s. n. d. D. de soupe pour l'ours de s. n. d. D. Elle l'eût faite pour des chameaux si son époux lui avait dit que ce fût s. n. d. D. nécessaire.

Certes ! on peut tomber sur des artistes, sinon de plus de talent, du moins de plus de monde que celui-là. Je vous citerai, si vous voulez, Gustave Jacquet, homme charmant, de manières parfaites, et très apprécié dans la haute société. Gustave Jacquet est garçon, mesdemoiselles. Mais il y a deux lions chez

lui! Pourquoi des lions? C'est son affaire. Etre l'épouse d'un homme qui se distingue des humains vulgaires par ceci qu'il cultive un Jardin des Plantes en chambre, c'est à y regarder à deux fois, quand on est fraîche.

On ne se voit pas beaucoup rendant une visite de digestion à une amphitryonne dont les petits pieds s'appuient sur des tapis rugissants. Les relations deviendraient rares si on échappait à la première.

D'autres fument la pipe!...

Eh bien! il y a d'héroïques créatures qui bravent toutes ces étonnantes aberrations et se résignent à faire le bonheur des êtres cocasses appelés artistes! Il y en a, ô James Tissot. Paris en fait. Ce sont des Parisiennes. Et non seulement elles ont cette vaillance inouïe (pipe, ours, lions, jurons, Bernard Palissy), mais elles sont belles, gracieuses, élégantes, fines et ménagères admirables. Quand il leur arrive des petits de l'éleveur d'ours, du s. n. d. D. d'éleveur d'ours et du fumeur de pipe, elles les lèchent comme des oursons véritables, et, au parc Monceau, ils dépassent, pour la santé et la tenue, les petits naturels de la rue du Sentier.

Ah! cette Parisienne des Parisiennes, la

femme d'artiste, qui ne date que de quinze ans, ne l'oubliez pas dans le Keepsake; c'est sa figure originale et toute nouvelle qui le datera, votre album, et lui donnera son actualité.

Dessinez-la, James Tissot, retour de Londres, car de Nittis l'avait seulement devinée. Elle le mérite, et sa vie n'est pas drôle tous les jours; et il y a des moments où l'image d'un bon épicier, normal et régulier, sachant équilibrer les balances du Doit et de l'Avoir, sans nerfs, sans lièvre, et toujours pareil à lui-même, traverse les rêves de ces pauvres femmes.

— Oh! la maison du Chat-qui-pelotte! me disait l'une d'elles dans une heure de doute. Et c'était la noble et fière moitié d'un poète de renom, auquel la Gloire a souri jeune et chez qui la Fortune cependant a remisé sa roue.

— Bon! répliquai-je, si l'on vous prenait au mot! Je ne vous vois pas très bien derrière un comptoir, aunant du drap et coupant de la cotonnade.

— Vous avez raison, soupira-t-elle, j'aime mieux mon fou.

Aussi lui est-il revenu.

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