LIVRE V
sait employés de la compagnie du Grand-T'ronc, qui occupait alors bon nombre d'ouvriers à la construction du pont Victoria. Les sœurs prodiguaient indistinetement à tous ces malades les soins de la charité la plus tendre, Ceux-ci en étaient vivement touchés, Tous leurs préjugés contre une religion qui inspire une charité si désintéressée et si cordiale se dissipaient d’eux-mèêines. Ils ne pouvaient revenir de leur surprise, en voyant d’une part tant d’empressement , et de l’autre tant d’abnégation ; aussi plusieurs demandaient-ils à se faire instruire, et à embrasser une religion qui pousse à de pareils dévofements. La sœur Coulombe était alors au comble de ses vœux. Elle se multipliait pour se rendre aux désirs de ces pauvres malades, qu’elle aimait comme ses frères. Mais, attendant plus du Ciel que de ses propres efforts les secours dont elle avait hesoin , elle redoublait ses prières, persuadée que ce n’était pas sans dessein que Dieu aväit amené ces chers dissidents dans cette maison.
Un jour arriva du fond des États-Unis un jeune comédien attaché au cirque, où il s'était cassé une jambe en amusant le peuple. Cette proie revenait naturellement à la sœur Coulombe, qui était toujours chargée des pansements, pour lesquels elle avait une grande dextérité. Elle s’empressa donc de soulager ce malade; mais, en s’occupant de son corps, elle ne négligea pas son âme. Elle lui représenta tout ce que sa profession avait de triste et de dangereux. Comme il n'avait aucune religion, faisant profession ouverte d’athéisme, et ne parlant que de ce qu’il appelait la nature, et jamais de Dieu, la sœur avait un libre champ pour son zèle. Mais, imbu de préjugés que des passions trop longtemps écoutées n'avaient fait qu’enraciner, ce jeune homme se métiait de tout. Malgré le bon accueil qu’il avait reçu, il se regardait dans cette maison comme dans un pays ennemi, où il fallait tout craindre. La sœur ne se rebuta point. Elle avait
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VIE D’ALÈLE COULOMBE.
d’ailleurs vu des changements si surprenants, des miracles de grâce si prodigieux, depuis qu’elle s'était consacrée au service des malades, qu’elle s'était enhardie à tout espérer de la miséricorde de Dieu. Ne voulant pas toutefois attaquer de front ce pauvre pécheur, de peur de lui faire de la peine, et aussi pour ne point s’ex poser à échouer dans son entreprise, elle eut l’idée de mettre la sainte Vierge de son côté, en faisant prendre à son patient, sans le lui dire, quelques gouttes de l’eau miraculeuse de la Salette. Sa compagne de salle, qui avait été consultée, et qui connaissait la prudence de la sœur Coulombe, sa réserve envers les malades, afin d'éviter tout ce qui sentait le prosélytisme, approuva l’expédient. Aussitôt la sœur Coulombe se met à préparer de son mieux une bonne petite prise, très-agréable au goût, en y mêlant une ou deux gouttes de son eau de la Salette. Quand elle fut prête, elle fut la présenter au malade, accompagnant le tout de prières ferventes, et présentant à Notre - Seigneur son désir ardent du salut de cette pauvre âme. Le malade hésita un peu à prendre la prise, y soupconnant quelque mystère; mais enfin, l'ayant goûtée et la trouvant fort bonne, il la prit tout entière. Instantanément il se trouva mieux pour l’âme et pour le corps. Il dormit tranquillement la nuit, et, le lendemain, il n’était plus reconnaissable : 1l était devenu affable, poli, bien avenant avec les sœurs, ne conservant plus de préventions. Surpris de lui-même, il dit en souriant aux sœurs : « Qu’avez-vous donc mis dans cette prise qui m’a fait tant de bien ? — Que vous importe? répondit la sœur Coulombe; vous avez toujours bien dormi, et cela ne vous a pas fait de mal. » Elle avait bon espoir; mais Dieu, dont les desseins sont impénétrables, permit que ce jeune homme se rétablit et quittât l'hôpital sans a voir mis la dernière main à l’œuvre de sa conversion. La sœur s’en consola, mais non sans peine, en pensant qu’elle avait dn moins
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