LIVRE VI
mais, comme si de rien n’eût été, elle continua son chemin. Dans la salle où nous étions il n’y avait rien de ce qu’il fallait pour le malade. Elle ne se rebute point. Courant par toute la maison, elle cherche et apporte tout ce qui est nécessaire. Ce n’est qu'au bout d’une heure qu’elle parvint à calmer les douleurs du pauvre patient. Quand elle le vit s’assoupir, elle revint à sa place, radieuse et satisfaite. C’est un trait entre mille de sa charité envers nos pauvres malades, »
A la voir si appliquée au travail et si empressée à soulager les infirmnes, on eût dit qu’elle était très-bien portante; cependant sa santé dépérissait de plus en plus, mais sa joie et sa belle humeur n’en souflraient point. Un jour qu’elle revenait de confesse, étant entrée à la dépense pour avertir la sœur cuisinière que son tour de se présenter était venu, et voyant celle-ci dans l'embarras, car elle était dans le moment occupée à faire des crèpes, et le confesseur ne devait pas revenir de la journée, elle dit à sa compagne : « Ma sœur, voilà qui est arrangé : allez vous contesser, et moi je ferai les crêpes. » Et aussitôt de se mettre à l'œuvre. Sur ces entrefaites la dépositaire eut besoin d'elle; mais, ne soupconnant pas qu’elle fût à la cuisine. elle la cherche partout. Ne la trouvant ni au dépôt ni ailleurs, elle s’avise enfin d’aller à la cuisine. Quelle n'est pas sa surprise en voyant la petite sœur ayant ses lunettes et tout occupée à préparer le diner! « Comment! vous ici, ma sœur Coulombe ! lui dit la dépositaire. Est-ce que par hasard vous sauriez faire Ja cuisine ?— Eh ! oui, répond la charitable sœur ; ne vous souvenez-vous pas qu'autrefois j'étais compagne à la
dépense? Je tâche de me rappeler mes anciens sonvenirs. Cependant, ajouta-t-elle, vous venez bien à propos pour me tirer d'un mauvais pas. Je suis à chercher comment m'y prendre pour tourner les erèpes, et j'ai bien peur de ne pouvoir en venir à bout. » Une autre fois, comme elle faisait gravement les balayages avec
une autre sœur très-expéditive, elle lui dit agréablement à l’heure de la récréation : « Voyez donc comme je suis un être inutile! Je n’ai pas encore ajusté mes lunettes que déjà vous êtes au bout du corridor. » Cependant ses dispositions intérieures allaient toujours en se perfectionnant, et son attrait la portait sans cesse à les écrire. Après avoir parlé du désir qu’elle a de ne vivre plus que pour Dieu seul, elle gémit de voir tant d’âmes qui se perdent et son Maître si mal servi. « Parfois, dit-elle, je me trouve toute gémissante, tout affligée à la vue des âmes qui se perdent par milliers. Je sens un besoin si grand de prier pour elles, que mon âme paraît vouloir s’exhaler en soupirs. En d'autres moments, il me semble avoir réuni, sans m’en être apèrçue, l’univers entier dans mon pauvre cœur. Je sens et connais les besoins de la sainte Église; je vois les crimes nombreux qui inondent la terre, et je prie, en union avec Jésus et Marie, pour tous les besoins de la chrétienté. Quelquelois je voyage par le monde entier pour faire amende honorable dans toutes les églises où Jésus-Christ réside, et qui le plus souvent sont désertes et abandonnées. Je me prosterne en esprit au pied de ces tabernacles, et je tâche de réparer de mon mieux les outrages que Jésns-Christ y recoit. 11 m'arrive souvent de me trouver au milieu des pays sauvages, d’y voir les travaux des missionnaires et la grandeur de la moisson qu’il leur reste à faire. Alors mon zèle s’enflamme et la prière s'échappe de mes lèvres. Tout cela se présente à mon espric d’une mauière si douce et si facile, que je m'aperçois que ce n’est pas moi qui pense, qui prie, qui agit, mais un autre que moi, et qui est, je pense, mon divin Époux lui-même. De cette manière j’entre dans tous les besoins de l’Église, et mon âme vit dans une prière si continuelle que, même sans n’en apercevoir, les oraisons jaculatoires, les soupirs, les gémissements, les actions de grâces et les supplications se succèdent tour
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