‹ Vie d'Adèle Coulombe [microforme]Chapitre 144 sur 162 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

d’utant plus sensible, qu’il me paraît plus juste et plus mérité. J'étais si affligée ce soir, qu’en l’absence de notre mère je suis allée trouver ma sœur assistante pour me remettre un peu; mais Dieu, qui voulait sans doute que je souffrisse sans soulagement, a permis que je n’aie pu la voir. Alors je me suis rendue devant le saint Sacrement, afin de décharger mon cœur auprès de mon Dieu. Cet état de crucifiement intérieur me paraît si nécessaire pour me purifier de mes souillures, que je ne puis que m’y abandonner sans aucune réserve et embrasser avec amour la désolation qui l’accompagne. La sainteté de Dieu est bien formidable à une àme aussi impure et aussi souillée que la mienne; mais je ne puis m'empêcher de me livrer sans réserve à sa divine justice, quand même il me faudrait mourir sous ses coups, tant je vois la nécessité de me purifier. Aussi je m’élance à corps perdu dans les bras de cette justice, dans l’espoir d'effacer par là mes nombreuses souiilures. O sainteté de mon Dieu! à divine et trois fois sainte pureté de mon Dieu ! que vous êtes terrible à une âme impure telle que moi ! Que je me fonde; que je disparaisse; que je m'écoule et m’anéantisse à l’ardeur de vos rayons; que votre justice m'écrase s’il le faut; mais que votre miséricorde m'’environne, afin que je ne sois pas éternellement confondue devant vous ! Car qui pourra soutenir l'éclat de vos yeux purs et jaloux, devant qui les anges ont des taches? Oh! qui donc me donnera de devenir une pure émanation de la sainteté de mon Dieu? »

C’est ainsi que l’Esprit-Saint, par ses lumières et ses opérations intimes, la préparait à son dernier sacrifice. Dieu, du haut du ciel, l'avait acceptée comme une hostie d’agréable odeur; mais avant de l’immoler à sa gloire, il se plut à manifester les richesses intérieures de son âme, en lui donnant le temps d’exercer les plus sublimes vertus, et en la réduisant effectivement à l'état de victime et d’hostie

de telle sorte, que pendant ces trois derniers mois som âme et son corps furent dans un martyre continuel et dans un état de sacrifice perpétuel. C’est à ce touchant spectacle qu’il nous faut présentement assister.

La première vertu qu’on vit briller en elle fut une mortification qui alla toujours en croissant. Durant toute cette longue maladie, où elle resta continuelle-ment au lit, jamais on ne l’entendit demander aucun soulagement. Un jour, la supérieure lui témoignait la peine qu’elle éprouvait de la voir toujours garder la même position, et l’invitait à se tourner un peu: « Non, non, dit-elle; j’ai remarqué que lorsqu’on peut souffrir d’un côté on ne gagne rien à changer de posture. Souffrir d’un côté ou souffrir d’un autre, qu’estce que cela fait ? » Les os lui perçaient la peau, tant elle était amaigrie, et elle ne faisait qu’en plaisanter agréablement. Ces maladies de poitrine donnent crdinairement aux malades un grand dégoût pour les aliments accoutumés, et font naître de petites fantaisies. Mais cette digne épouse de Jésus-Christ ne montra jamais aucune faiblesse de ce genre. Quelquefois on lui demandait si elle n’avait point envie de quelque chose qui pût aller à son goût : « Par la grâce de Dieu, réporndait-elle, je n’ai aucun désir. Je ne dis pas que je n’en ai jamais eu; maïs j’ai compris qu’il ne fallait pas écouter la nature. Si je lui avais accordé au commencement ses petites satisfactions, ça n’aurait jamais eu de fin : elle m’aurait mis mille fantaisies dans la tête. En lui refusant tout dès le principe, je m'en suis débarrassée une bonne fois, et je n’y pense plus. » Un jour cependant, une des infirmières s’approcha de son lit, tenant à la main une pomme qu’elle lui offrit. La malade la prit, puis la lui rendit aussitôt sans rien dire. La sœur essaya de la lui faire reprendre, mais elle la refusa en la‘remerciant. Peu de temps après, cette même religieuse étant revenue la voir, la sœur Coulombe lui dit: « Je vous ai peut-être fait de la

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