LIVRE VI
peine, en refusant ce que vous me présentiez, mais pardonnez-le moi: j'ai senti que la nature se recherchait trop en cela; j’ai voulu réprimer son désir. » Et cette sœur, qui la soignait, ajoute : « C’est ainsi qu’elle se conduisait en toute occasion. » u
Cette sainte religieuse redoutait, en effet, singulièrement les inclinations de l: nature, et elle en avait horreur encore plus que de »’esprit malin. La supérieure lui demandant un jour si elle craignait le démon : « Non, répoudit-elle; je ne l’ai jamais craint; mais j'ai toujours craint les suggestions de ma nature perverse. » L’infirmière d'office, qui était habituellement auprès d'elle, a rendu un semblable témoignage. «Pendant huit mois, dit-elle, que je l’ai soignée à l’infirmerie, jamais je n’ai pu connaitre son goût pour les aliments. Elle me disait toujours que tout était bon et bien apprèté, qu’elle ne pouvait rien desirer de mieux, qu’elle ne méritait pas d’être si bien traitée. Mais j'ai admiré sa mortification surtout dans les trois derniers mois qu’elle fut clouée sur son lit de douleur. Elle se tenait presque toujours immobile pour ne pas m'inquiéter, disait-elle, mais en réalñé pour se mortifier. Elle ne voulait mème pas changer de lit pour prendre un peu de repos. Comme je savais qu’elle aïmait beaucoup les fleurs, j'avais toujours un petit bouquet dans sa chambre, et je l’approchais d'elle de temps en temps. Elle me pria instamment de ne plus le faire, me disant qu’elle craignait qu'il n’y eût de la sensualité. « Je veux, lui dis-je une fois en riant, vous « soutenir avec des fleurs et des fruits, comine l’Épouse « des Cantiques.—Ne me parlez pas ainsi, me répondit- « elle d’un air sérieux; je suis indigne de cette qua- « lité. » Une autre fois je lui avais apporté du savon de senteur; jamais elle ne put consentir à s’en servir, disant, pour s’excuser, qu’elle n’en avait usé de sa vie. »
La supérieure, qui ne pouvait se lasser d'admirer
les trésors cachés dans cette âme d'élite, prenait plaisir à venir l’entretenir. Lui ayant donc un jour demandé comment il se faisait qu'elle n’avait de goût pour rien, la malade répondit : « Quand j'étais en santé, je prenais à table de tout ce qui m'était présenté, pour ne point paraître singulière ; mais lorsque les choses me plaisaient, je n’en prenais qu'une trèspetite quantité, pour ne pas céder à la nature. » Elle se refusait tout, en effet, même le plaisir de respirer l'air frais en été, de boire ou de manger entre les repas, quand elle en avait besoin. Elle disait aux jeunes sœurs que le moyen d’avancer dans la perfection, c'était de ne jamais s’accorder ces légères satisfactions.
Sa mortification intérieure était encore plus grande. Persuadée qu'aux yeux de Dieu le renoncement à sa volonté et à son propre esprit est bien plus agréable que toutes les privations extérieures, elle n’avait cessé de le pratiquer : « Je n’ai jamais eu d’attrait, disaitelle à une des sœurs qui était venue la voir, pour les austérités et les mortifications extraordinaires. Je m'appliquais à mortifier mon jugement et ma volonté propre, et j’évitais de contenter la nature en quoi que ce soit. » C’est ainsi qu’elle découvrait parfois, dans les épanchements d’une sainte amitié, des secrets qu’elle n’avait jamais divulgués, Dieu le permettant ainsi pour la gloire de son humble servante. Elle poussait cette vertu si loin, qu’elle renonçait à tous ses désirs, quelque saints et légitimes qu’ils parussent. Ainsi, pendant sa maladie, elle ne demanda pas même une seule fois à voir son confesseur, quoiqu’elle en eût souvent le désir. Lorsqu'on lui offrait de le faire venir, sa réponse ordinaire était : « Comme vous le voudrez, si vous le jugez à propos.» — «A présent, disaitelle un jour à une de ses sœurs, je suis, grâce à Dieu, détachée de tout, des personnes comme des choses; mais j’ai eu beaucoup de peine à en arriver là. Dieu
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