LIVRE II
Le soin qu'elle mettait à mortifier ses passions n’était pas moins remarquable. Adèle avait pris sur elle un tel ascendant, qu’on ne la voyait presque point sortir de son calme et de sa paix habituelle. « Jamais, rapporte sa sœur, elle ne paraissait en colère, ni de mauvaise humeur. Quelquefois il m’arrivait de Ja contrarier et de mettre sa patience à l'épreuve. Alors, quand elle était un peu excitée, sa plus grande colère était de me dire, avec douceur et sans émotion : « Prends garde, ma sœur, ne me fais pas fâcher; je « liens, vois-tu, mon cœur à deux mains, de peur que « la patience ne m’échappe. » Dans le monde, on rencontre assez souvent des enfants d’un caractère assez doux en apparence, mais qui s’irritent à la moindre opposition qu'on leur fait, qui se fâchent à la plus petite contrariété qu'ils éprouvent; il n’en fut pas ainsi d'Adèle. Elle dominait déjà si bien ses passions naissantes, qu’elle n’avait presque nulle difficulté à étouffer leurs mouvements. On n’apercevait même pas au dehors la violence qu’elle se faisait dans ces occasions pour les maitriser, tant l’Esprit-Saint avait d’empire sur cette âme.
Attentive à réprimer tous les mouvements désordonnés de la nature, Adèle ne l’était pas moins à veiller sur les affections de son cœur, afin de les garder toutes pour Dieu seul. Elle se méfiait des plus petites attaches, et se défaisait de tous les objets qui auraient pu lier son cœur. « Autrefois, disait-elle, j'ai manqué en cela; j'étais trop attachée ; à présent, je vais tout réparer. » Et, sans plus de retard, elle donnait ses petites images et ce qu’elle avait de plus cher. C’est ainsi qu'elle apprit de bonne heure à se vaincre elle-même, et qu'elle acquit peu à peu cette force d'âme qui ne lui permit jamais de reculer devant les sacrifices.
Une mortification si constante et si universelle la préparait merveilleusement à s’entretenir avec Dieu dans l’oraison. Ces communications intimes avaient
commencé même avant sa première communion. Mais, vers l’âge de onze ans, elle fut initiée à la méthode et à tous les secrets du saint exercice de l’oraison. Comme elle en appréciait tout l’avantage, son zèle ne lui permit pas d'en jouir seule : elle fut jalouse d’en faire part à ses petites compagnes. « Un jour que je me rendais à l’école, dit une de ses anciennes amies, elle m’aborda, et me dit: « Sais-tu méditer? » Lui ayant dit que non, et que je ne savais même pas ce qu’elle voulait me dire. « Eh bien, répondit-elle, je vais te « l’apprendre. » Et à l’instant elle se met en devoir de m'expliquer la méthode d’oraison qu’elle suivait ellemême. « Il faut, disait-elle, se mettre en la présence « de Dieu, s'humilier devant lui à cause de nos péchés, « considérer ensuite le sujet sur lequel on veut médi- « ter, par exemple la mort. Si tu pensais plus souvent « à la mort, tu serais plus sage. Il faut enfin venir aux « résolutions. » Etelle m'indiquait les résolutions que j'avais à prendre. » Pour elle, son oraison était déjà celle des âmes les plus avancées. Comme son cœur était très-pur, Dieu se plaisait à se communiquer à elle; les moindres incidents suffisaient pour l’élever vers lui. Parlant de ses premières années d’enfance, elle disait plus tard, à l’Hôtel-Dieu, à une des sœurs : « Dieu, qui me voulait toute à lui, m’inspirait du dégoût pour toutes les choses de la terre; ni les plaisirs, ni les richesses, ni les parures n’occupaient mon esprit. Je ne pensais qu'à sauver mon âme, qu’à connaître et à aimer mon Dieu, qu’à travailler pour lui être agréable; et, pour m'aider à y parvenir, ce bon Maitre me donnait du goût pour la prière et l’oraison : j'en faisais mes délices. Je me rappelle que tout ce que je voyais me portait à Dieu et me montrait la grandeur et la puissance de cet Être iprême. Je passais des matinées entières à contemp r ses ouvrages, comme les champs, les montagnes et tout ce qu’il y avait autour de moi, et cela me remplissait d’amour pour mon
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